Je me souviens… Et si «Je» était un autre ?

Une page du manuscrit de « Maman Jeanne »

Le 7 mai 2017, dans le cadre de la journée «L’Arbre à Palabres», j’animerai au foyer Culturel de Saint-Ghislain un atelier d’écriture sur le thème : « Je me souviens… Et si «Je» était un autre ? »

Ce sera de 10h à 12h (pour l’écriture), et de 12h30 à 13h (pour la lecture de vos textes au pied de l’arbre).
 
Je me souviens, un ouvrage de Georges Perec recensant 480 souvenirs banals (ou moins), communs aux individus d’une certaine tranche d’âge : «Je me souviens des scoubidous ; je me souviens du grand orchestre de Ray Ventura…». Nous ajouterons quelques lignes à cette énumération.
Puis nous observerons quelques objets anciens, instants de vie qui nous projetteront dans un «je» mi-réel, mi-rêvé.
À partir de ces bribes, nous déboucherons sur la narration. Nous écouterons un personnage nous conter ses confidences, bien proches, peut-être, de nos propres réflexions.
 
Inscriptions obligatoires au Foyer Culturel de Saint-Ghislain 37 Grand’Place [065/80.35.15 – (places limitées)]

Perce-neige

Je retrouve ce texte de 1998 :

Dans son écrin de mousse sage et folle, sous son diadème boréal, Amaryllis, princesse de l’hiver, tire sa vie du matin pâle. Attirante comme un pôle, parmi ses sœurs en robes de communiantes, elle offre au promeneur son triple éclat de perle. Papillon de nacre posé sur une tige de bambou grêle, elle cache sa gousse au profond de la terre. Fière de ses décors d’aquarelle, de ce liséré tendre au bord de sa dentelle, du grelot pâle aux lèvres vertes sculpté comme une tiare dans la prédelle d’un retable,  elle attend de pied ferme, avec ses six épines jaunes, la visite goulue de la première abeille.

Espace Nord

couverture-definLa collection patrimoniale Espace Nord, créée en 1983, accueillera bientôt son 353titre, un volume qui regroupera Nuage et eau et Maman Jeanne. Une belle reconnaissance pour deux romans qui furent finalistes, l’un du Rossel, les deux du Rossel des jeunes et du Prix des lycéens. Sortie prévue en janvier 2017.

Goutte de Lait

goutte-laitToutes les femmes, oui, je me souviens. Toutes ces femmes rassemblées pour la photo, à la Goutte de Lait. Toutes ces femmes pauvres comme encombrées de leurs mômes, une cinquantaine, je me souviens du jour où ils ont pris la photo, je me souviens de toutes ces femmes dont presque aucune ne souriait, l’air déjà vieilles avec leurs habits noirs, l’air de grands-mères avec leur bébé sur les bras, comme encombrées dans leurs châles, leurs chapeaux. Pas une ne souriait, ou presque. Pas une qui regardait son enfant, ou alors une seule, au dernier rang, je me souviens de la photo, je l’ai longtemps gardée dans mon sac à main, toutes les mères l’avaient reçue, ils voulaient, peut-être, nous accrocher à nos enfants, créer des liens, oui, peut-être qu’ils voulaient faire de nous des mères, de bonnes mères. Une seule regardait sa petite fille mais sans sourire, comme préoccupée, comme se demandant ce qu’elle allait en faire, ce jour-là et tous les autres. Toute la…

Elle s’arrête. Le mot vie est trop fort pour elle. Elle prend une poupée de chiffons.

(Maman Jeanne, éd. Luce Wilquin, 2009)

Nuage et eau

Ensuite, il s’assit en zazen et médita longuement, peu à peu s’emplit de vide, harmonisant son souffle à celui qui traverse l’univers entier, se préparant à être le bras qui tenait le pinceau, le bras qui perpétuait la création, s’inscrivait humblement dans la création tel un prolongement nécessaire, un bref effet dans le réseau universel des effets et des causes, quelque chose comme le surgissement d’une foliole à l’extrême pointe d’un rameau de fougère, l’eau d’un étang ridée par un souffle de vent.

Puis il s’approcha de la feuille qu’il salua en gassho, saisit le pinceau du bout des doigts, le plongea dans l’encre et, dans une seule et profonde expiration, d’un seul et souple geste où se résumait tout son souffle, il traça les deux signes qui composaient le mot unsui, « nuage et eau ».

Il prépara ensuite le cachet enduit de pâte rouge et signa son travail. Les deux idéogrammes noirs se détachaient sur la feuille blanche avec la netteté de corbeaux sur la neige. Nuage et eau, deux signes, deux corbeaux ou deux moines. Un instant il se vit, corbeau cheminant sur un sentier bordé de pins, à ses côtés la forme noire, l’ombre d’une moniale, un fantôme de femme, une compagne de voyage… La cloche appelait au zazen du soir, il se hâta de regagner le vide.

(Nuage et eau, éd. Luce Wilquin, 2008 ; prochainement dans la collection Espace Nord).

Les mots ont vaincu le désert

cabine« C’est dans le désert de Mojave que s’est produit ce qui devait se produire, un matin d’août. À quelques milles d’une mine de pierre volcanique abandonnée, à une dizaine de milles du village le plus proche. Un de ces pueblos fantômes où souffle un vent brûlant qui balaie devant lui des vagues de sable rouge et ces maigres buissons déracinés, fuyants. Un village momifié, vidé de tous viscères.

Contre toute attente, une cabine téléphonique y niche sa carcasse. Toutes les vitres sont brisées. Voici quelques années, un randonneur en découvrit l’existence, sur une carte d’état major. Un téléphone au milieu du désert ! Il prit sa 4 x 4, tourna longtemps en rond au milieu des arbres de Josué, finit par repérer les poteaux téléphoniques, les suivit comme un fil d’Ariane… Au bout, cette cabine brûlante de soleil, avec ses vitres mortes et sept impacts de balles. Et le combiné bien accroché sur sa fourche.

Il décrocha : la tonalité se fit entendre, comme dans tous les téléphones du monde civilisé. Il composa un numéro… ça marchait ! Alors, il releva le numéro de la cabine, rentra chez lui et rédigea un article sur le téléphone du désert.

À la lecture de l’article, des gens se sont mis à appeler. Juste par curiosité. Et puis, un jour, cela s’est produit, qui devait se produire. Quelqu’un est passé par là, sur la vieille route poudreuse. Quelqu’un s’est arrêté, attiré par l’étrange carcasse. Ça sonnait. Une main a décroché. Et un dialogue s’est noué. Les mots ont rapproché deux êtres. Les mots ont vaincu le désert. »

(Norma, roman, éd. Luce Wilquin, 2006)

Caresser un arbre

 « Bien peu de gens savent caresser un arbre.

Vois celui-là, dans ce vieux jardin montois, quelque part dans la rue du Gouvernement, entre les clochers et les toits, entre boulevards et Beffroi. Tu passais dans le vent et tu l’as aperçu. Tu la vois, cette pie qui plane au vent frisquet d’un début de printemps ou d’une fin d’hiver, cherchant un faîte pour son nid ? Tu descends sur son dos, tu te poses sur l’herbe. Il est là, devant toi.

Regarde bien ce hêtre vivant qui ombrage les siestes depuis si long temps. Pourpre ? Peut-être. Oui, l’été, peut-être qu’il s’empourpre quand les autres hâlent. Peut-être qu’il rougit, tout seul dans son enclos, tandis que les plages se couvrent d’une mosaïque de dos en dégradés de bruns, de roses, d’écrevisses. Il s’empourprait peut-être, traversé par la rivière d’eau qu’il puisait au profond de la terre montoise tandis que, sur la Riviera, elle brunissait sa peau, l’épouse du notaire. Attends un peu, il n’est pas temps. Je te raconterai bientôt. Reviens à toi. Reviens à lui. »

(Vingt-quatre préludes, éd. Luce Wilquin, 2004)