Espace Nord

couverture-definLa collection patrimoniale Espace Nord, créée en 1983, accueillera bientôt son 353titre, un volume qui regroupera Nuage et eau et Maman Jeanne. Une belle reconnaissance pour deux romans qui furent finalistes, l’un du Rossel, les deux du Rossel des jeunes et du Prix des lycéens. Sortie prévue en janvier 2017.

Goutte de Lait

goutte-laitToutes les femmes, oui, je me souviens. Toutes ces femmes rassemblées pour la photo, à la Goutte de Lait. Toutes ces femmes pauvres comme encombrées de leurs mômes, une cinquantaine, je me souviens du jour où ils ont pris la photo, je me souviens de toutes ces femmes dont presque aucune ne souriait, l’air déjà vieilles avec leurs habits noirs, l’air de grands-mères avec leur bébé sur les bras, comme encombrées dans leurs châles, leurs chapeaux. Pas une ne souriait, ou presque. Pas une qui regardait son enfant, ou alors une seule, au dernier rang, je me souviens de la photo, je l’ai longtemps gardée dans mon sac à main, toutes les mères l’avaient reçue, ils voulaient, peut-être, nous accrocher à nos enfants, créer des liens, oui, peut-être qu’ils voulaient faire de nous des mères, de bonnes mères. Une seule regardait sa petite fille mais sans sourire, comme préoccupée, comme se demandant ce qu’elle allait en faire, ce jour-là et tous les autres. Toute la…

Elle s’arrête. Le mot vie est trop fort pour elle. Elle prend une poupée de chiffons.

(Maman Jeanne, éd. Luce Wilquin, 2009)

Nuage et eau

Ensuite, il s’assit en zazen et médita longuement, peu à peu s’emplit de vide, harmonisant son souffle à celui qui traverse l’univers entier, se préparant à être le bras qui tenait le pinceau, le bras qui perpétuait la création, s’inscrivait humblement dans la création tel un prolongement nécessaire, un bref effet dans le réseau universel des effets et des causes, quelque chose comme le surgissement d’une foliole à l’extrême pointe d’un rameau de fougère, l’eau d’un étang ridée par un souffle de vent.

Puis il s’approcha de la feuille qu’il salua en gassho, saisit le pinceau du bout des doigts, le plongea dans l’encre et, dans une seule et profonde expiration, d’un seul et souple geste où se résumait tout son souffle, il traça les deux signes qui composaient le mot unsui, « nuage et eau ».

Il prépara ensuite le cachet enduit de pâte rouge et signa son travail. Les deux idéogrammes noirs se détachaient sur la feuille blanche avec la netteté de corbeaux sur la neige. Nuage et eau, deux signes, deux corbeaux ou deux moines. Un instant il se vit, corbeau cheminant sur un sentier bordé de pins, à ses côtés la forme noire, l’ombre d’une moniale, un fantôme de femme, une compagne de voyage… La cloche appelait au zazen du soir, il se hâta de regagner le vide.

(Nuage et eau, éd. Luce Wilquin, 2008 ; prochainement dans la collection Espace Nord).

Les mots ont vaincu le désert

cabine« C’est dans le désert de Mojave que s’est produit ce qui devait se produire, un matin d’août. À quelques milles d’une mine de pierre volcanique abandonnée, à une dizaine de milles du village le plus proche. Un de ces pueblos fantômes où souffle un vent brûlant qui balaie devant lui des vagues de sable rouge et ces maigres buissons déracinés, fuyants. Un village momifié, vidé de tous viscères.

Contre toute attente, une cabine téléphonique y niche sa carcasse. Toutes les vitres sont brisées. Voici quelques années, un randonneur en découvrit l’existence, sur une carte d’état major. Un téléphone au milieu du désert ! Il prit sa 4 x 4, tourna longtemps en rond au milieu des arbres de Josué, finit par repérer les poteaux téléphoniques, les suivit comme un fil d’Ariane… Au bout, cette cabine brûlante de soleil, avec ses vitres mortes et sept impacts de balles. Et le combiné bien accroché sur sa fourche.

Il décrocha : la tonalité se fit entendre, comme dans tous les téléphones du monde civilisé. Il composa un numéro… ça marchait ! Alors, il releva le numéro de la cabine, rentra chez lui et rédigea un article sur le téléphone du désert.

À la lecture de l’article, des gens se sont mis à appeler. Juste par curiosité. Et puis, un jour, cela s’est produit, qui devait se produire. Quelqu’un est passé par là, sur la vieille route poudreuse. Quelqu’un s’est arrêté, attiré par l’étrange carcasse. Ça sonnait. Une main a décroché. Et un dialogue s’est noué. Les mots ont rapproché deux êtres. Les mots ont vaincu le désert. »

(Norma, roman, éd. Luce Wilquin, 2006)

Caresser un arbre

 « Bien peu de gens savent caresser un arbre.

Vois celui-là, dans ce vieux jardin montois, quelque part dans la rue du Gouvernement, entre les clochers et les toits, entre boulevards et Beffroi. Tu passais dans le vent et tu l’as aperçu. Tu la vois, cette pie qui plane au vent frisquet d’un début de printemps ou d’une fin d’hiver, cherchant un faîte pour son nid ? Tu descends sur son dos, tu te poses sur l’herbe. Il est là, devant toi.

Regarde bien ce hêtre vivant qui ombrage les siestes depuis si long temps. Pourpre ? Peut-être. Oui, l’été, peut-être qu’il s’empourpre quand les autres hâlent. Peut-être qu’il rougit, tout seul dans son enclos, tandis que les plages se couvrent d’une mosaïque de dos en dégradés de bruns, de roses, d’écrevisses. Il s’empourprait peut-être, traversé par la rivière d’eau qu’il puisait au profond de la terre montoise tandis que, sur la Riviera, elle brunissait sa peau, l’épouse du notaire. Attends un peu, il n’est pas temps. Je te raconterai bientôt. Reviens à toi. Reviens à lui. »

(Vingt-quatre préludes, éd. Luce Wilquin, 2004)

Fourmis-lions

fourmilion« Comme il avait coulé vite, le sable qui m’engloutissait dans ce piège que construisent, paraît-il, les fourmis-lions ; cet entonnoir de sable mouvant où le moindre geste me condamnait à sombrer plus avant. Je serais bientôt un Ronsard chenu bêlant des poèmes mielleux au souvenir d’une jeune fille que j’avais aimée, à l’éternelle idole qui m’avait dit  » Oui « , un jour, devant Dieu et devant les hommes et qui était partie, un jour, me laissant seul avec un anneau d’or. Dans quel département, dans quelle année-lumière, dans quel fuseau horaire la retrouverais-je, mon aubépine aux yeux lilas ?
Arriverais-je à capter son regard, à l’attirer moi aussi dans le piège? Peut-être était-ce pour cela qu’elle était partie. Peut-être qu’enfant de vieux, je faisais vieillir prématurément tout ce que je touchais. Peut-être avais-je le don du malheur, comme d’autres ont le don du bonheur. »

(Une semaine de vacance, Éd. Luc Pire, 2001)

Rêve que tu rêves

rf-couvertureFrançois préférait au silence compassé, aux meubles d’acajou, aux luminaires Art Déco, le capharnaüm poussiéreux qui l’attendait chez l’oncle Émile, celui qui n’avait pas cédé au mirage africain, celui qui n’avait rien réussi, car rien entrepris, celui qui lui répétait aussi, comme un refrain, sans qu’il fût sûr de bien comprendre, sans qu’il fût assuré, même, qu’il y eût quelque chose à comprendre : Rêve que tu rêves, petit, ça vaut mieux que de croire que tu vis.

(Comme un roman-fleuve, Éd. Luce Wilquin, 2012)

Sourire pour ne pas mourir

sourire« Et je souris en y pensant, tandis que la terre tourne et que tourne le disque. Qu’est-ce que j’ai pu sourire, avant !
Sourire, sourire forcé, juste pour le photographe. Au fond, je n’aimais pas être photographiée. Ils m’ont si souvent volé mon âme. »

Dans Norma, roman (Éd. Luce Wilquin, 2006), j’emploie 85 fois le mot « sourire » (verbe ou nom).
Sourire pour ne pas mourir, en somme…

L’encre noire attend dans le flacon

lady-jane-grey-4Un paragraphe du travail en cours :

« Elle est assise dans sa cellule de la Tour. Le soir est tombé, la flamme éclaire les pages, la plume est taillée ; fille du sulfate de fer et de la galle du chêne, l’encre noire attend dans le flacon. Jane écrit pour sa sœur sans savoir que, près de cinq siècles plus tard, nous lisons par-dessus son épaule : ………………………. »

Roman et Mort

Tic Tac1/1/16
Cette phrase de Barthes : « Le Roman est une Mort ; il fait de la vie un destin, du souvenir un acte utile, et de la durée un temps dirigé et significatif. » (Le Degré zéro)
Si Barthes a raison, l’ivresse du romancier consiste à jouer avec la mort.
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27/6/16
Le Roman est une Mort, dit Barthes, mais aussi une forme de résistance à la Mort, puisqu’il postule ce désir fou, absurde, insensé d’échapper au Temps. Le Roman est une Mort qui cherche l’immortalité.