Chemin sans issue
27 07 2008Ce récit a été rédigé en atelier d’écriture après une promenade dans Liège. Le titre, la première et la dernière phrase sont empruntés à Georges Simenon.
On était le trois décembre et il pleuvait toujours. La pluie coulait du ciel pour mourir dans la Meuse, maintenant noire et gonflée comme une outre pleine prête à déborder.
Il pleuvait sur les ponts glissants, sur les toits d’ardoise des églises grelottantes, sur les pavés luisants, dans les ruelles étroites. Les rares passants se hâtaient vers le havre, vers le confort du home, vers un porche accueillant où attendre l’accalmie.
Sous le toit en dôme de l’ancienne église Saint-André, la place du Marché serrait ses petits restaurants, ses cafés animés où les employés se réchauffaient autour d’un péket, à la sortie des bureaux.
Il n’était que dix-sept heures, mais la nuit était déjà tombée.
Seul face à la vitrine d’une taverne, un homme observait, à travers le verre dégoulinant sous l’eau du ciel, l’animation qui régnait dans la petite salle. Le café s’appelait l’Unicorne, ainsi que l’attestait, sur une enseigne en fer forgé, la silhouette blanche sur fond noir d’un cheval portant au front cette unique et longue corne.
Les tables étaient occupées par des joueurs de cartes, quelques-unes par des amateurs d’échecs. Uniquement des hommes. Au comptoir aussi, des hommes étaient accoudés, dont certains arrivants au pardessus détrempé, à l’imperméable ruisselant, qui avaient posé sur le zinc un feutre gris ou noir ramolli par la pluie.
A l’extérieur, le front collé à la vitre, François Lombard semblait insensible à ce déluge glacé qui le figeait, statue de lave, devant le miroir sans tain où son regard cherchait à lire, à travers la buée et les fumées de cigarettes.
Il regardait Hélène.
La blonde Hélène, la belle Hélène, qui trônait derrière son bar comme une plante robuste et bien soignée, grande et saine, la peau rose, les dents blanches, les lèvres entrouvertes sur un rire qui pénétrait comme un poignard dans le cœur de François.
Hélène qui riait avec les hommes, qui plaisantait avec les hommes, Hélène dont les mauvaises langues prétendaient qu’elle vivait des hommes.
Elle n’était pas mariée. Mais, à vingt-trois ans, elle avait déjà trois enfants, Jules, Armand et Clotilde, que gardait sa mère, Marie Gancel, une ancienne marchande de poires cuites qui avait dû abandonner son commerce ambulant à cause de l’hydropisie et qui, à soixante ans, malgré ses jambes gonflées comme des poteaux, se retrouvait bonne d’enfants, partagée entre les cris des garçons, âgés de cinq et trois ans, et les vagissements de Clotilde, la petite dernière, encore incapable de marcher. Trois enfants sans père, trois rejetons de trois mâles différents. Et la dernière, peut-être…
Maintenant, la buée triomphait. Cette brume glacée formée par la condensation, sur la vitre glacée, de toutes ces haleines d’hommes, de tous ces souffles chauds et vivants, nimbait la vitrine de l’Unicorne d’un halo grisâtre à travers lequel s’estompaient les silhouettes, transformant les hommes en poupées grotesques, en statues de cire dans un musée figé, en marionnettes funèbres, en pantins…
François fit demi-tour, il plongea dans la nuit.
Le pas traînant comme un homme qui a bu, il se dirigea vers cet hôtel particulier du quai Marcellis, tout à côté du temple protestant, où, depuis dix ans, se ternissait une plaque dorée : ” François Lombard, avocat au barreau de Liège “. Cet hôtel XVIIIe, sévère et froid, cette citadelle grise où Sonia s’ennuyait.
Sonia. Sonia Gorskine. Ils s’étaient rencontrés à l’université, se retrouvaient, place du XX août, dans un café baroque décoré de statues et de chevaux de bois. Elle l’avait tout de suite séduit par sa beauté slave, son teint mat, ses lèvres laquées, ses yeux bridés, un peu mongoloïdes. Originaire de Budapest, elle était arrivée à Liège en 56, au moment de l’intervention soviétique. Ses parents, opposants au régime, étaient morts lors de la rébellion et elle était, littéralement, seule au monde.
En l’aimant, puis en l’épousant à la fin de leurs études, François avait espéré lui apporter la sécurité, la famille, le soutien qu’elle avait perdus, et dont le souvenir la plongeait parfois dans d’effrayantes crises de mélancolie.
Elle avait, tout comme lui, réussi ses études de droit.
Mais il avait été convenu que lui seul s’inscrirait au barreau et que, dans un premier temps, elle lui servirait d’assistante, avant la naissance des enfants.
Les enfants n’étaient pas venus. Ils n’avaient pourtant rien fait pour empêcher l’arrivée d’un bambin. Ils aspiraient tous deux autant à mettre au monde ce petit être, ce fruit de leur union, ce sourire blond qui grandirait entouré d’affection, qui emplirait de joie les vieux murs de l’immeuble ; qui, chaque matin à son lever, en tirant ses rideaux, aurait sous les yeux l’éternel spectacle de la Meuse.
François traversa le fleuve par le pont des Arches, fasciné par l’eau glauque qui buvait l’eau du ciel. Non, les enfants n’étaient pas venus. Aucun œuf n’avait éclos dans ce nid qu’ils avaient construit, dans cette chambre bleue où le berceau était prêt, et où plus jamais ils n’entraient.
Quand Sonia avait eu trente ans, ils avaient consulté les plus grands spécialistes : elle souffrait d’une malformation irréversible qui empêchait définitivement toute grossesse.
Et la solitude à deux s’était emparée d’eux. François, devenu un ténor du barreau, avait engagé plusieurs stagiaires ; et Sonia, inutile à présent, s’ennuyait, se reprochait son infécondité. Les repas en tête-à-tête, dans la salle à manger aux murs lambrissés, aux plafonds stuqués, s’alanguissaient dans une chape de glace et de plomb.
Alors, Sonia se mit à boire. Elle trouva dans la vodka l’oubli somnolent de l’alcool. Et François assista, témoin muet, à sa lente dégringolade sur un chemin sans issue. Bientôt, accablé de travail, il ne rentra plus que le soir.
Puis il prit l’habitude de repasser, place Saint-Lambert ou place du Marché, dans un de ces cafés, grands ou petits, qui peuplent les environs du Palais de Justice.
Jusqu’au soir où, resté le dernier face à une bière brune épaisse comme la nuit, dans un petit café à l’enseigne de l’Unicorne, il vit la tenancière s’asseoir à sa table : ” Maître Lombard, il me semble que vous avez l’air triste… ” ; un léger sourire entrouvrait ces lèvres rouges, un sourire qui livrait à François une rangée de perles blanches, la pointe d’une petite langue rose. L’instant d’après, une main se posait sur la sienne…
François longeait à présent les quais déserts, sous un crachin monotone et glacé qui annonçait les premières neiges. Quai Marcellis, une fenêtre était encore éclairée. Il tourna la grande clé noire dans la serrure ouvragée, poussa la lourde porte de chêne.
Le vestibule désert avait des allures de tombeau. Il gravit les marches de l’immense escalier de marbre. Sous une porte, un mince rai de lumière ; dans cette chambre, une femme. Celle qui avait été sa femme.
Il posa la main sur l’olive de cuivre. Derrière la porte laquée de blanc, bordée de dorures, la voix de l’ivrogne chantait une romance slave, une mélopée lancinante et glacée. François fit demi-tour, se dirigea vers l’escalier.
Pour la première fois depuis des années, il poussa la porte de la chambre bleue. Un vague rayon de lune éclairait faiblement le berceau vide. La porte se referma.
François marchait à nouveau le long des quais solitaires. Son pas rapide l’emmenait vers le centre. Il traversa le pont des Arches, fut à nouveau rue Léopold, puis place du Marché.
L’Unicorne était à présent désert. Aucune lueur n’habitait plus la taverne endormie. Il frappa, plusieurs fois, de plus en plus fort. Il crut apercevoir, près du comptoir, une ombre pâle, un fantôme blond.
” Hélène ! Hélène ! Ouvre-moi ! ”
L’ombre avait disparu. Il appela plus fort : ” Hélène ! Ouvre ! ”
Aucune réponse. Il martelait à présent la porte vitrée de la taverne, criant dans la nuit sourde : ” Hélène ! Je veux voir Clotilde ! Hélène ! Laisse-moi voir ma fille ! ”
Pendant plus d’un quart d’heure, il cria dans la nuit, au point qu’à différents étages, des fenêtres s’ouvraient, libérant les insultes des dormeurs dérangés.
Alors, François reprit le chemin de la Meuse. Alors, il traversa, encore une fois, le pont des Arches.
La chute troubla à peine le silence de la nuit. On retrouverait le corps tout à l’heure, ou demain, échoué dans les bras d’une écluse.
On était le quatre décembre. Aux étalages des marchands de jouets, la Saint-Nicolas triomphait.
C’était un jour comme les autres, un jour banal qui commençait.






