S’asseoir sous le cèdre

31 01 2010

Je suis content que tu sois venue. Ça fait longtemps, tu sais, que j’attendais ta visite sans vraiment l’espérer. Longtemps. Je suis là sur mon seuil, avec mon chat Pompon. Je l’ai appelé Pompon parce que, quand il était chaton, il était comme une boule de poils, une petite boule de poils gris et bruns. Tu l’as connu ? Non ? Tu étais déjà partie, c’est vrai. Alors, tu as connu sa mère, Poupousse ? Non plus ? Elle était tigrée comme lui mais plus sombre. Et puis douce. Il est un peu farouche, lui. Si je le lâche, il va s’enfuir, c’est pour ça que je le tiens bien, là, sur mon seuil. Viens, entrons. Attends, je vais fermer la porte. Il fait toujours frais, ici, malgré la chaleur. Tu te souviens ? Les murs épais, les fenêtres étroites, c’est que les hivers sont rudes ici. Il fait sombre aussi, tu veux que j’allume ?

Ça fait un bout de temps, non, que tu n’es pas revenue au village ? Moi, je ne sors presque plus – où irais-je ? Parfois, je m’assois sur le banc, à côté de l’église. Son clocher d’ardoise est à présent moins haut que le cèdre du Liban. Il a bien poussé, le cèdre ! Oui, je m’assieds sur le banc à l’ombre du cèdre,  et les  passants se  disent en me  voyant : « À quoi  pense le vieil  homme assis sur le banc ? » À rien, il ne pense à rien. Sur le banc, le vieil homme regarde la vie qui passe. Dans le désert, le grain de sable a toujours sa place. Moi, ma place est ici, dans ce coin de village. Mais toi, tu es partie. Le vent a soufflé, le sable s’est envolé. Parfois, le vent du Sud amène jusqu’ici un peu de sable du désert.

Tu as bien fait de partir. Tu as bien fait de le suivre. Je me souviens, parfois, sur mon banc, de la petite fille et du petit garçon main dans la main, rois du monde. Je me souviens des mercredis, quand nous jouions ensemble dans le verger voisin : le sucre de la reine-claude qui nous collait les doigts, moins que la sève du sapin blessé. Je me souviens des galettes des rois, j’espérais toujours tirer la fève pour pouvoir te choisir comme reine, les autres étaient trop laides, les autres n’existaient pas.

Tu le verrais, le verger ! Ils ont tout abattu pour construire le parking. Le manche de la hache se souvient-il de sa vie de branche ? Moi, je n’ai rien oublié. Le vieil homme garde en lui les sourires de sa mère, yeux dans les yeux sur la table à langer, les leçons de calcul, la poussière de la craie, la petite fille et le petit garçon main dans la main, rois du monde. Tu as vu, là, dans le coin, la guitare de ma jeunesse, une corde cassée ? Je reste souvent là, dans le silence à peine troublé par le ronron du chat Pompon, le dictionnaire ouvert sur le mot « mort », à me demander…

Tu dis ? Ton mari mort ? Tu es revenue dans la maison de tes parents ? Oui, si tu veux, tu passes quand tu veux. Je ne voudrais pas t’obliger. Nous irons ensemble nous asseoir sur le banc, nous parlerons du vieux temps. Il pleut parfois un peu, tu sais, mais la pluie d’été ne dure jamais longtemps. Ou alors, elle s’excuse par un arc-en-ciel.




Actions

Informations

Une réponse à “S’asseoir sous le cèdre”

6 03 2010
Danièle (03:58:39) :

Un texte très sensible. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises html : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>