Norma, roman : extrait
28 07 2008« Un visage parmi des dizaines d’autres sur la photo de groupe de la Van Nuys High School. Dizaines de petits destins en marche.
Qu’étaient-elles devenues, dans la tourmente du vingtième siècle ? Qu’étaient-elles devenues, les Rose, les Grace, les Peggy, les Pam ? Qu’avaient-elles fait de leurs rêves ? Elles avaient remué un instant la poussière des chemins avant de retourner à la poussière, elles avaient fait un peu de bruit avant le grand silence. Elles avaient swingué à vingt ans, twisté à trente-cinq, et puis elles avaient vu couler la pop, le punk, le disco, la techno… Elles avaient été dans le coup un moment, puis hors du coup, au rancart. Elles avaient attendu l’amour et c’est un mari qui était venu. Elles avaient attendu des enfants qui ne les avaient pas attendues pour grandir, pour attraper de l’acné, des seins, des poils, pour trouver des copains, des maris ou des femmes, pour partir. À cinquante ans, elles s’étaient retrouvées assises dans des canapés à côté d’obèses en pantoufles qui regardaient des matches de football à la télévision en buvant des bières en boîtes, piégées, ahuries, vacantes, terriblement normales. Et le temps s’était mis à peser sur leur tête comme la pierre d’un tombeau.
J’avais au moins échappé à ça, moi, j’avais effacé, à trente-six ans, mon désir d’exister, balayant de la main les déchets du gommage, les résidus entortillés, maigres traces sur le papier, reliefs estompés, abolis, page blanche. Désert. »






