Recyclages : extrait
28 07 2008« Vous êtes heureux, donc vous n’avez pas d’histoires. Vous êtes à l’abri des péripéties, des vicissitudes, des éléments perturbateurs qui ont fait le malheur des héros, depuis Œdipe jusqu’à Julien Sorel, en passant par Jane Eyre et Rosetta.
Vous êtes heureux, c’est bien.
Mais vous n’avez pas d’histoires.
Vous connaissez cet état d’équilibre parfait à la recherche duquel naviguent tant d’errants. Mais cet équilibre même n’est-il pas trop parfait ? Cette surabondance n’est-elle pas proche du vide ? Votre être dilaté à l’extrême trouve-t-il encore du jeu où se mouvoir ? Tel Dieu en son infinie perfection, en son éternelle inaction, ne vous arrive-t-il pas de vous… ennuyer ?
S’il vous est arrivé, parfois, comme par désœuvrement, d’imaginer qu’une autre vie était possible ; si vous voulez vivre – virtuellement, rassurez-vous – l’un de ces scénarios compliqués dont on fait les tragédies, alors, laissez-moi vos coordonnées. Je vous raconterai une histoire, votre histoire. Gratuitement. Et si vous l’avez aimée, vous pourrez me le signaler et m’en commander une autre. Très bientôt, il vous sera arrivé quelque chose. Vous aurez vécu votre histoire, et vous aurez fait mentir un proverbe.
N’attendez pas plus longtemps, cliquez sur l’icône « machine à écrire ».
L’icône trônait sous le texte. L’une de ces machines à écrire à l’ancienne, massives et lourdes, comme dans les polars noirs ou les romans rétro : Scabelli, Remington, Olivetti…
Voilà ce que je deviendrais bientôt si les poissons mordaient à l’hameçon : une machine à écrire. Une machine à recycler les mots. À donner une nouvelle forme, une nouvelle vie, à tous ces vieux mots fatigués, usés à force de passer de bouche en bouche, de se perdre dans des oreilles mal lavées, de traîner dans des cerveaux brumeux, outils déclassés qui risquaient, sans moi, de finir à la casse. »






