L’hiver à Shanghai
29 07 2008Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Boris Vian.
La miniterre à la surface de laquelle venait de se poser le lunavion ne ressemblait à aucune des planètes recensées dans le guide du spationaute. Dès qu’il avait touché du pied le sol poudreux, Damien avait compris qu’il venait de réaliser une découverte qui l’égalerait aux grands voyageurs du passé : Marco Polo, Christophe Colomb, Jean-Paul II… Devant lui foisonnait une végétation étrange au charme éclectique : un arbre à came aux fruits translucides gonflés de poudre blanche voisinait avec un chéquier bien approvisionné, tandis que des bouquets de six-troncs se pressaient, majestueux, ombrageant de leur large feuillage un parterre de ravissants birtouchons multicolores.
Damien s’avançait prudemment car il craignait les mauvaises rencontres : si la flore était à ce point inaccoutumée, il pouvait en être autant de la faune. Qui sait s’il ne risquait de tomber à tout instant sur un tigron furieux d’avoir été déniché, un serpent à sornettes venimeuses ou un essaim de ces mouchards apparemment inoffensifs que décrivait le guide du spationaute, et dont la piqûre indolore se révélait souvent mortelle au bout de quelques jours ?
Damien progressait pas à pas, précautionneux et attentif, se rappelant comment il avait abandonné son emploi mal payé de sous-marin pour entrer sans cette brigade d’exploration des miniterres créée dans le cadre du ” plan Marinella “. Son traitement mensuel se montait actuellement à dix mille ducatons, sans la prime de risque, et c’était assez pour lui permettre d’envisager à court terme le mariage avec Daphné, son amour, sa princesse, sa fée.
Il rêvait à la robe blanche en tulle de Venise que porterait sa bien-aimée, au parfum de jasmin qui émanerait de sa peau ambrée, au rayon lénifiant que lanceraient ses yeux turquoise, quand un duo de contraventionneurs locaux, apparemment boissonneux, surgit brusquement de derrière un six-troncs. L’un des zélés fonctionnaires prononça, en un sabir intraduisible, une harangue où il était question – nous traduisons le sabir intraduisible pour la commodité de la lecture – de taxes sur l’avionnerie non respectées, de permis de séjour non demandé, de birtouchons écrasés… Damien fut de ce pas conduit à la maison d’arrêt.
Quand il put regagner la terre, quarante-deux ans plus tard, il toucha à titre de défraiement et de dommages moraux la coquette somme de douze millions quatre cent vingt-huit mille ducatons et douze pistoles, prime de risque et intérêts composés compris. Mais Daphné était arrière-grand-mère…






