Marcel et le lama
29 07 2008Je dédie ce récit surréaliste à mon ami Marcel Peltier, dont on pourra entendre ici quelques échos de poésie minimaliste.
Jeudi dernier, au beau milieu de la nuit, j’étais endormi dans les bras câlins de celle qui partage ma vie quand soudain on sonne à ma porte. Je m’éveille péniblement, je me lève en bougonnant : c’était mon ami Marcel, celui avec qui je vais au yoga.
Il me dit : « Suis-moi, ma voiture est en bas. » Je proteste : « T’as vu l’heure ? » Il me dit avec lenteur : « Oui, j’ai vu. L’heure, c’est l’heure. » D’une voix étrange et grave, il continue : « Avant l’heure, c’est pas l’heure ; après l’heure, c’est trop tard. »
Je comprends qu’il a un problème, je passe un jeans et un blouson, je le suis. Dans sa voiture, je lui dis : « Tu veux que je conduise ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette. Tu t’es roulé un joint ? Tu as pris de l’acide ? » « Non. Si ce n’était que ça », dit-il d’une voix blanche.
La voiture s’arrête, nous entrons dans un bar. Au comptoir, une fille maigre mais belle, au regard de panthère, semble absorbée dans la contemplation d’une cage en osier où pépient deux de ces petits oiseaux chanteurs à huppe rouge que l’on appelle des cardinaux.
Comme j’ai une faim d’ogre, je commande des tapas que j’engloutis avec l’appétit d’un sumo. Le jour se lève sur le quartier, quelque part près du métro « Nation » ; Paris s’éveille comme dans la chanson.
« Alors, Marcel. Qu’est-ce qui t’arrive ? », je lui dis après avoir apaisé ma faim.
« J’ai besoin de fric, il me dit, beaucoup de fric. »
« Une femme ? », je dis, en lorgnant vers la galérienne de l’amour en train de siroter un bloody mary.
« Non, un lama. »
« Un lama ? Marcel, tu te fous de moi ? »
« Non. Je suis tombé sur un lama tibétain, Karma Rinpotché. C’est la deux cent cinquante-sixième réincarnation de Siddharta Shakyamuni. Il m’a promis de me vendre le secret du bonheur éternel. Mais c’est cher. »
« Combien ? »
« Dix mille euros. »
« Dix mille euros ? Où veux-tu que j’aille les chercher ? »
Il me regarde en coin, l’air sceptique : « T’es écrivain, non ? Tu dois être riche… Les bouquins, ça rapporte ! »
J’ai secoué la tête. J’ai cherché une réponse, vainement. De toute façon, là n’était pas la question.
« Ecoute, Marcel. Non, je ne suis pas riche. Et de toute façon, ça saute aux yeux que ton Rinpotché, il cherche à te tondre. Parce que d’abord, les lamas font vœu de pauvreté, il ne peut donc pas s’enrichir sur ton dos ; ensuite, l’argent ne fait pas le bonheur, comment pourrais-tu donc acheter sa recette ; et puis, le bonheur ne peut pas être éternel car rien n’est éternel, tout est impermanent, c’est même l’une des idées de base du bouddhisme ! Non, crois-moi, ton lama te prend pour un pigeon. »
Il m’a regardé, l’air tout triste et tout penaud d’avoir perdu son illusion. Alors, j’ai ajouté : « Tu sais, Marcel, moi aussi je le connais, le secret du bonheur, et je suis prêt à te l’offrir. Gratuitement ! »
Son œil s’est allumé. Il m’a semblé que ses oreilles grandissaient un peu pour écouter la suite de mon discours : « Tu l’as dit tout à l’heure, Marcel : avant l’heure, c’est pas l’heure ; après l’heure, c’est trop tard. Tu sais, ce que les Romains gravaient sur leur cadran solaire ? Toutes blessent, la dernière tue. Toutes les heures attaquent un peu notre vie, la dernière nous achève. Et tu sais ce qu’ils ajoutaient en dessous : carpe diem ! Le voilà, Marcel, le secret du bonheur : carpe diem ! »
Il m’a semblé que ses joues rosissaient un peu tandis que, dans la cage d’osier, le cardinal mâle, rouge vermillon, gonflait ses plumes en tournant autour de la femelle dont la délicate robe chamois s’ornait de reflets rouge clair.
Puis il a dit en regardant la femme au regard de panthère : « Je peux vous offrir un verre, mademoiselle ? »
« Bien sûr, beau brun », elle a répondu en souriant et venant déposer sa minijupe sur le tabouret voisin.
« Et toi, Lucien, tu reprends la même chose ? »
« Non merci, moi je vous laisse », j’ai dit en quittant le bar.
Il ne m’entendait déjà plus. Je suis sorti. Et j’ai marché tranquillement vers le métro.







Eh ! serais-je don Juan ? une fois avec une bohémienne (du sieur Hugo) et maintenant… Merci (quand même !)