La brume verte
29 07 2008Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.
Les enfers de l’esprit sont bien plus vastes que l’espace, plus noirs que la nuit entre les mondes. Plus noirs, sans doute, que les cornes du diable. Plus noirs, peut-être, que la méchanceté humaine.
Je marchais sur un quai, quelque part dans une ville fluviale ou portuaire. Londres, Rotterdam, Dieppe ? Peu importe. Je ne sais pas, je ne sais plus.
C’était dans les années… qu’importe. J’ai l’impression, quand je me retourne sur le passé, que des lustres se sont écoulés depuis cette aventure et, tout ensemble, que c’est hier qu’elle m’est apparue pour la première fois, la brume verte…
Cette brume verte qui noyait la ville où mes pas assourdis traînaient ce soir-là.
Je venais de quitter un bar louche habité par des ombres, des êtres veules et blêmes qui buvaient, plus que de raison, des bières épaisses et brunes servies par une maritorne aux joues roses, aux mains roses, aux lèvres trop roses.
Moi aussi, j’avais bu, mais pas au point d’avoir des hallucinations. Et c’était la première fois que la brume était verte. Cette brume qui pesait sur la ville comme une chape de bronze, qui figeait les passants dans une procession sinistre.
C’est alors qu’au bout de la rue, quelque part dans l’étrange brume verte, dans la flaque de lumière coulée d’un réverbère isolé, j’aperçus l’ombre, nettement découpée dans un halo verdâtre. L’ombre qui m’attirait, comme un aimant draine à lui la limaille de fer. L’ombre immobile vers laquelle je marchais, devant qui je m’arrêtais, comme en attente. L’ombre d’un homme de grande taille, pauvrement vêtu, et dont la lévite verte luisait aux coutures, mais qui impressionnait, imposait une sorte de puissant respect.
Sans dire un mot, il tira d’une poche intérieure une montre de gousset, d’un modèle très ancien, qu’il me présenta en souriant. Son tic-tac résonnait distinctement dans le soir, un tic-tac régulier, apaisant comme le sourire de cet homme.
La vision disparut dans la brume verte. Avais-je rêvé cette apparition ? Et, si c’était un rêve, comment l’interpréter ?
Je retrouvai l’usage de mes membres - car, durant les quelques instants où je m’étais trouvé face à l’ombre, j’étais resté comme paralysé - et regagnai mon domicile, que j’avais quitté depuis plusieurs jours pour combattre l’ennui de beuverie en orgie.
Un corbillard stationnait devant la porte.
Quand j’entrai, j’appris que mon père était mort.
J’y ai plongé à nouveau quelques années plus tard, dans la brume verte. Et j’ai revu l’ombre. A nouveau, elle m’a souri. A nouveau, elle m’a montré la montre. Il m’a semblé que le cadran n’avait pas d’aiguilles. D’une voix que je ne connaissais pas, j’ai osé demander l’heure. D’une étrange voix de ventriloque qui semblait sortir du corps même de la montre, l’inconnu m’a répondu : “Ce n’est pas encore ton heure”.
Quand je suis rentré chez moi, ma mère était morte. Suivant sa volonté, je la fis incinérer. L’urne cinéraire fut déposée dans la tombe de mon père. Quand le fossoyeur ouvrit le caveau, il me sembla entrevoir une étrange brume verte.
Je n’ai ni sœur, ni frère. Je sais que la terre est le berceau de l’humanité, mais on ne peut passer toute sa vie au berceau. Alors, j’attends. J’attends la brume verte et l’inconnu qui me tendra la montre vide en me disant : “C’est à ton tour”…






