Heureux avènement

31 07 2008

« Mademoiselle Catherine est la préférée

De Monsieur Philippe qui doit l’épouser.

S’il dit oui, c’est de l’espérance,

S’il dit non, c’est de la souffrance… »

Il avait dit oui, Philippe. Et Catherine avait échappé à la peur de toutes les petites filles : coiffer Sainte Catherine. Ça faisait déjà près de quinze ans qu’il avait dit oui à Catherine, Philippe Quaise. Et deux garçons leur étaient nés. Marc et Vincent.

A la Sainte Catherine, tout bois prend racine. Deux garçons avaient pris solidement racine dans son ventre et grandissaient déjà. Catherine, qui adorait la peinture, leur avait donné le prénom de ses préférés. Chagall et Van Gogh.

Petite fille, elle avait visité avec ses parents le musée des Beaux-Arts de Liège et elle était tombée amoureuse de L’isba bleue. Elle avait adoré cette petite maison de conte de fées, cette isba de rondins bleus, toute de guingois, juchée sur le bord d’une vallée. Le paysage plongeait vers une rivière puis la pente remontait, de l’autre côté, vers les murailles d’une cité aux tours altières, aux clochers fins. En bas, au bord de la rivière, un tout petit personnage semblait hésiter : traverser, connaître la grande ville, ses joies, se risques peut-être ? Ou faire demi-tour et regagner l’isba ? Pour Catherine, pas de doute, c’est là qu’elle aurait aimé vivre. Elle avait acheté une carte postale qui reproduisait la peinture de Chagall et l’avait toujours conservée dans ses journaux de classe comme un talisman ou un espoir. Que de rêveries l’y avaient ramenée !

Aujourd’hui, Catherine a 37 ans. Elle aime bien les mathématiques : elle sait que c’est un nombre premier. Divisible seulement par lui-même et par un. Elle sait que le précédent, c’était 31. Les garçons étaient tout petits, alors. Elle venait de s’engager dans la trentaine. Bien engagée aussi dans son métier : le commerce n’avait plus de secrets pour elle… Six ans déjà. Et le prochain nombre premier, c’est 41. La quarantaine est proche, Catherine. La quarantaine… Comme sur les navires, quand une maladie contagieuse se déclare. Sera-t-elle mise de côté, elle aussi ? Exclue, isolée comme une pestiférée ? Elle n’y croit pas. Elle est bien au chaud dans l’isba. Bien installée dans la maison de sa vie. Les garçons sont à l’école pour encore quelques jours, Philippe au travail et elle, elle porte Suzanne. C’est pour bientôt. Et c’est l’été. La troisième naîtra en été. L’échographie était très claire – quels progrès ils ont faits, depuis les garçons – c’est une petite fille, madame.

C’est pour bientôt. C’est pour l’été. Le bel arbre humain a pris racine dans son ventre, encore une fois. Dans le cocon s’élabore la chrysalide. La chrysalide deviendra papillon… Elle pense à cette petite fille, elle lui prête les traits de Marianne Renoir. Elle n’a plus que ça à faire : l’attendre. Elle a pris congé pour mieux l’attendre, sa petite fille. Et elle regarde des portraits de petites filles. Marianne Renoir. Pour qu’elle soit belle, sa petite fille. Pour qu’elle soit belle comme ces portraits.

Quand les garçons rentreront, elle leur parlera d’elle, les préparera à sa venue. Elle voudrait tant les préserver de la bêtise ;  elle voudrait tant les aider à devenir des êtres humains convenables, Marc et Vincent. Des hommes, vraiment des hommes, libres et rayonnants. Elle voudrait tant transmettre à la petite qui va naître sa propre volonté. Vouloir, c’est pouvoir. Vouloir être heureux, c’est pouvoir être heureux. Dans le cocon familial, dans le cocon bleu de l’isba, dans la cuisine décorée d’azulejos – elle a tant aimé la cuisine de Monet à Giverny – Catherine veut croire au bonheur. Dans le vaste monde, c’est autre chose. Mais peut-être qu’ils adopteront un enfant du bout du globe, l’orphelin d’une guerre injuste. Qu’ils en sauveront au moins un. En attendant, Suzanne se prépare en catimini. Suzanne se fait belle dans le chaud du ventre.

Du seuil de sa cuisine, Catherine regarde le bouquet d’iris. Elle prépare à sa petite des yeux de cette couleur. Parmi les branches du lilas, deux moineaux se poursuivent.

Il va être temps de préparer le repas des garçons. Elle rentre. Aujourd’hui, ce sera une pizza. Ils adorent ça. En pétrissant la pâte, elle se sent pétrie de l’intérieur. Au profond de son ventre, petites mains et petits pieds la pétrissent, elle aussi.

Et elle repense aux Noëls d’autrefois, à la chanson que fredonnait sa maman tout en préparant la bûche :

« Il est né, le divin enfant,

Jouez hautbois, résonnez musettes ;

Il est né, le divin enfant,

Chantons tous son avènement… »

Elle le comprenait mal, alors, ce refrain.

Aujourd’hui, tandis qu’elle roule la pâte et que son ventre se hérisse de petites bosses, elle se dit qu’elle attend un heureux avènement



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