La ruelle maudite

11 08 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.

Il marchait dans un couloir sombre, ou dans une ruelle mal éclairée. Etait-ce un rêve, ou la réalité ? Il ne savait pas. Autour de lui, tout était sombre, rien n’était reconnaissable. Des ombres rasaient les murs, des êtres blêmes, aux yeux éteints, semblaient pressés de rentrer chez eux, de retrouver, peut-être, un peu de chaleur, un peu de repos.

Mais lui, qui n’avait pas de chez lui, où trouverait-il la chaleur ? Où trouverait-il le repos? Il sentit monter en lui l’angoisse, l’atroce angoisse du pauvre.

Un rat fila entre ses jambes. Il fallait quitter cette ruelle maudite, trouver un abri, un asile pour cette nuit. Sinon, les commandos de la mort auraient sa peau. Ces commandos payés par les nantis pour nettoyer la ville des rats en tous genres : clochards, SDF, demandeurs d’asile.

Une petite lueur bleue attira son regard : un bar, sans doute. Une porte vitrée. Il entra. Il y avait de l’ambiance : de la musique, un petit orchestre tzigane, un piano… Une foule se pressait autour d’une estrade étroite où évoluait une danseuse. Il fut tout de suite attiré par son regard, cette flamme bleue comme celle du bec de gaz qui l’avait poussé à pénétrer dans ce bar.

Sa danse était langoureuse et lente, puis, tout à coup, sauvage et rythmée, comme si elle entrait en transes. Elle avait les cheveux courts, quelques boucles collées sur le front en accroche-cœur, comme l’héroïne d’un très vieux film dont il ne parvenait pas à se rappeler le titre.

Il était à peine entré de cinq minutes qu’un bruit de patrouille se fit entendre. La porte fut poussée brutalement : un commando de la mort… Un officier en manteau de cuir fit le tour de la salle, vérifia des pièces d’identité. Bien entendu, il ne possédait aucun document officiel. On allait l’embarquer quand la danseuse s’adressa au militaire :

- Helmut… Monsieur est avec moi…

Cette phrase eut l’effet d’une formule magique : il fut immédiatement libéré, et il lui sembla, en même temps, que la foule qui l’entourait perdait de sa densité, que les hommes rapetissaient, que les femmes aussi diminuaient de volume et de taille, qu’il n’y avait bientôt plus, autour de lui, que quelques rats, souris, mygales vite disparus, vite absorbés par quelques orifices donnant sur des égouts, des caves, d’obscurs recoins.

Il resta seul, à l’unique et notable exception de cette femme au regard de flamme bleue qui s’approchait de lui, les bras tendus, les lèvres entrouvertes.

Avant de basculer dans les ténèbres libératrices de la mort, il eut le temps de sentir autour de son corps maigre l’étreinte puissante des bras musclés, dans son cou mal rasé le contact affolant d’une bouche gourmande, et de se rappeler le titre du film dont il avait, un instant, oublié le nom : Le baiser de la femme araignée.



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