Le feu du rasoir
12 08 2008Monsieur et madame Duc habitaient, un peu à l’écart de la grand’rue, une pimpante villa construite vers 1920 dans le style Art Nouveau. Honoré et Thérèse étaient mariés depuis vingt-cinq ans et deux enfants, Albert, né après à peine un an de mariage, puis Jules, maintenant âgé de dix-neuf ans, avaient apporté à Honoré Duc l’espoir de voir un jour un autre lui-même lui succéder au poste de député-maire de Bailleul. Dès l’âge de dix-huit ans, Albert avait en effet adhéré au Parti Radical, et se présenterait aux prochaines élections municipales sur la liste dirigée par son père.
Thérèse Bury avait-elle vraiment aimé d’amour ce fils de notaire, déjà bedonnant quand elle l’avait rencontré, à un bal organisé par l’ancien maire dans la salle des fêtes municipale? Il lui avait tout de suite fait la cour, et, dès le mois suivant, lui parlait de mariage dans des lettres brûlantes au style lourd et appliqué que Marcel, le vieux facteur qui en avait vu d’autres, remettait à Thérèse avec un clin d’œil complice.
Le temps avait passé et Thérèse, sans vraiment éprouver de déception avouée, s’ennuyait un peu dans la vaste demeure. Les enfants étaient grands, à présent. Albert, à vingt-quatre ans, quitterait bientôt le domicile pour épouser Jacqueline, la fille d’un important filateur de la métropole lilloise. Quant à Jules, il venait d’entreprendre ses études de droit à la faculté universitaire de Lille et, comme l’avaient remarqué ses professeurs du collège Saint-Servais, ” il promettait “.
Un jour, il fallut repeindre la façade arrière de la coquette villa, qui donnait sur un jardin anglais aménagé avec soin par une petite entreprise locale, sur les conseils avisés de Thérèse. Bien qu’exposée au sud, cette façade peinte en blanc, qui n’avait plus eu droit à une nouvelle couche de peinture depuis la communion solennelle de Jules, sept ans auparavant, méritait vraiment d’être rafraîchie. Pourquoi Jules, fils d’un député radical qui ” mangeait volontiers du curé “, avait-il été baptisé, puis avait-il confirmé ses vœux ? C’était le résultat d’un pacte entre Honoré et Thérèse. Elle n’avait accepté le mariage qu’à la condition de pouvoir éduquer ses enfants dans la religion où elle-même avait grandi, dans la foi un peu théorique, un peu conventionnelle, qu’elle conservait comme un souvenir de famille, un espoir, un talisman. C’est aussi pour cette raison, doublée d’une volonté de les soustraire aux ” mauvaises influences ” que les garçons avaient été élevés chez les jésuites.
Pour accomplir cet ouvrage si nécessaire de réfection de la façade, Thérèse fit, tout naturellement, appel à Gustave. C’est ainsi qu’à Bailleul, tout le monde appelait Gustave Procureur, peintre en bâtiments, mais aussi artiste-peintre à ses moments perdus. Il habitait, dans le quartier bas, au milieu de la rue Sondeville, une artère étroite, longue et pentue, aux maisons serrées l’une contre l’autre, un petit logis ouvrier, simple mais confortable. Les affaires allaient bien, car il avait le quasi-monopole des ouvrages de peinture réalisés à Bailleul. Des travaux de rafraîchissement des bâtiments scolaires à l’entretien du crépi de l’église, du décor mobile du petit théâtre situé à l’arrière de la municipalité au nouveau “Grand Magasin” inauguré au printemps de cette année 1950 par les frères Delhaye, rien ne lui échappait, car son travail était soigneux, son abord sérieux et calme, sa conversation ” politiquement neutre “. Seuls quelques grincheux ou snobs, qui prétendaient que ses réalisations manquaient d’originalité, faisaient appel à une entreprise lilloise voire, comble d’audace, à des rivaux ” casseurs de prix ” venus de la proche Belgique.
Gustave prépara son matériel, ce matin-là, pour aller chez ” monsieur le Duc “, ainsi que l’on surnommait le maire, en allusion à certaine fatuité de parvenu autant qu’à son patronyme. Il faisait chaud, ce 24 août. La radio avait annoncé des orages pour le lendemain, mais ce jour-là, en principe, le temps resterait au beau fixe. Les conditions météorologiques favorables laissaient supposer, si elles perduraient, une grande année pour les bourgognes blancs, prédisait un vigneron de Chablis. Malgré les congés parlementaires, monsieur Robert Schuman travaillait activement, dans sa retraite de Hunawihr, à la mise au point de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, qui devait être mise en place dès l’année suivante à l’instigation du Premier ministre.
Gustave éteignit la T.S.F. et sortit. Il rangea dans sa boîte à outils les pinceaux, les brosses, les enduits, mastics, couteaux, bref tous les compagnons quotidiens du peintre. Il installa ce fourbi, l’échelle pliable et les pots de peinture à l’arrière de la 4CV qu’il avait achetée d’occasion, trois ans auparavant, pour remplacer le triporteur qui l’avait toujours bien servi, mais dont le ” rayon d’action “, comme il disait un peu pompeusement, restait singulièrement limité. Il espérait ainsi élargir le champ de sa clientèle, pousser jusqu’à Estaires, Armentières, pourquoi pas Lille. Après tout, il travaillait aussi bien que son principal concurrent de la métropole, Fernand Brasseur, qu’il avait connu durant son contrat d’apprentissage, et qui pratiquait des tarifs plus élevés que les siens. Les gens finiraient bien par comprendre.
Gustave rentra quelques instants, prit son portefeuille, embrassa sa femme, Désirée, qu’il aimait comme aux premiers jours de leurs noces, quinze ans plus tôt, malgré le reproche qu’elle s’adressait souvent dans ses périodes de dépression, au sujet de cet enfant qu’elle ne lui avait jamais donné. Il fut particulièrement tendre, lui souhaita une bonne journée, puis la laissa aux travaux du ménage.
Quand il arriva chez ” monsieur le Duc “, il fut surpris de trouver la porte entrouverte. Il sonna, frappa, n’entendit rien, osa enfin s’aventurer dans le vestibule désert. Une voix d’homme retentissait derrière la porte de gauche, le salon, autant qu’il pouvait s’en souvenir (c’est lui qui en avait assuré la décoration, une douzaine d’années plus tôt, pour la communion d’Albert).
Il s’approcha, tendit l’oreille. La voix poursuivait, une voix nette, bien timbrée, peut-être un peu pincée. Gustave colla l’oreille contre le battant de chêne qu’il avait lui-même ciré, douze ans plus tôt, au printemps de 1938, avant que la tourmente déferle sur l’Europe… Après un très bref moment de silence, la voix reprit : ” Voici à présent, toujours en léger différé du Festival de Lucerne, le concerto pour piano et orchestre en la majeur, Köchel 488, de Wolfgang-Amadeus Mozart. Vladimir Horowitz est accompagné par l’orchestre du Festival que dirige, pour la circonstance, le maestro Arturo Toscanini… ”
Gustave rit de sa bévue : ainsi donc, il n’y avait personne… ce n’était que le poste de T.S.F. que son dernier auditeur avait oublié d’éteindre, à moins que quelqu’un, bien sûr, soit assis dans ce salon, prêt à écouter un concerto de Mozart.
Le peintre frappa quelques coups discrets : pas de réponse. Il poussa la porte, il entra.
Thérèse avait eu la gorge tranchée. Elle gisait dans son sang, à même le carrelage, un damier noir et blanc, tout simple, pierre du Hainaut belge et marbre italien, telle une reine de jeu d’échecs renversée par un joueur maladroit, ou par un mauvais perdant… Le sang qui avait coulé de la carotide nettement sectionnée avait tracé, sur le dallage brillant, une forme aux contours irréguliers, une sorte d’amibe géante, une fleur pourpre aux pétales mats, une œuvre d’art abstraite comme celles auxquelles il s’essayait les dimanches d’hiver : ” Création polymorphe rubiconde sur quinconce Yin et Yang “.
Gustave, fasciné, savait qu’il devait fuir, courir, crier, appeler du secours, prévenir la police. Une force puissante et trouble, une étrange attirance physique et mentale aimantait pourtant ses yeux, tirait son regard vers ce trou béant, ces lèvres nettes par où avait coulé la vie. Il fit un pas en avant. Il ne sentit pas le sang collé à ses semelles, ne comprit pas qu’il s’enfonçait dans des sables mouvants de défi, de malheur et d’ennuis. L’œil guida la main, automate soumis comme le bras d’un pantographe, vers la lame brillante et souillée du rasoir qui gisait là, près de l’oreille, à demi refermé, triangle incomplet, compas juste à l’échelle de cette tête aux mèches encore blondes, aux joues livides, aux yeux ouverts sur un insondable mystère.
La main se posa sur le manche du rasoir, sembla le caresser un moment, hésiter, tressaillir, avant de l’empoigner, de présenter la lame à ces yeux ahuris, étonnés, agrandis… et Gustave se retrouva debout, dans ce salon bourgeois, entre le piano à queue muet et la radio qui jouait Mozart, chef d’orchestre stupide sans partition, avec pour toute baguette de direction ce rasoir poisseux ; pion debout et vivant à côté de cette reine morte étendue sur l’absurde échiquier.
C’est alors qu’il se secoua, comme s’éveillant d’un mauvais rêve, jeta le rasoir comme s’il était devenu brûlant, fit demi-tour et s’enfuit, abandonnant dans le couloir la boîte à outils, les pinceaux, les brosses, les enduits, le mastic, les couteaux… il monta dans la 4CV, gagna comme un fou la forêt voisine où, après avoir vomi toute l’horreur amassée dans son corps, il marcha sans but pendant une heure, se saoulant d’air frais, de fatigue et d’ombre pour purger son esprit de l’image de cauchemar qui allait briser sa vie.
Quand il rentra chez lui, vers midi, les gendarmes l’attendaient. Il tenta de s’expliquer, nia, raconta tout, s’énerva, s’empêtra dans ses déclarations… Tout l’accusait : les empreintes sur “l’arme du crime “, le sang collé sous la semelle de ses chaussures, l’attirail oublié dans le vestibule… Sa femme ne comprenait pas, jurait qu’il était incapable de commettre un tel acte, qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. L’affaire eut un retentissement considérable : l’épouse d’un notable respecté, un député si actif, peut-être ministrable… une famille si unie… un destin brisé…
A cette époque, on ne badinait pas avec la justice; la peine de mort existait encore et le brave Président Auriol souhaitait consolider l’image de ” fermeté ” d’une IVe République déjà singulièrement affaiblie par l’opposition communiste et les dissensions à propos de la question indochinoise. Les élections législatives auraient lieu moins d’un an après. Il fallait ” faire un exemple “, rassurer les braves gens. On ne pouvait tolérer qu’un ouvrier sadique s’en prenne impunément aux dames de la bourgeoisie, sape d’une manière barbare les fondements d’une classe, d’une société, d’un État… Et puis, le jeune avocat de Gustave fut peu persuasif ; il rencontra face à lui le Procureur Pierre Detaille, un homme qui se vantait, entre le sabayon et l’Yquem, d’avoir quatorze têtes à son ” actif “.
Vincent Auriol refusa sa grâce. Gustave eut donc la tête tranchée au nom du peuple français, le 14 juin 1951, trois jours avant les élections, qui assurèrent le triomphe de la liste conduite par Honoré Duc, dont toute la métropole lilloise avait admiré le stoïcisme, en ces moments particulièrement douloureux…
Gustave mourut courageusement, après avoir protesté une dernière fois de son innocence.
Un centième de seconde ? Un millième ? Combien de temps éprouva-t-il la brûlure du couperet, comme le feu du rasoir qui l’avait conduit sur cette machine sophistiquée, conçue deux siècles plus tôt pour couper un homme en deux le plus proprement du monde ?
Qui comprendrait ?
Qui saurait deviner la vérité ? La vérité simple et surréaliste, comme toutes les vérités… Qui saurait jamais que, le 23 août 1950, le Festival de Lucerne avait programmé, juste avant le vingt-troisième concerto de Mozart, le fameux N° 21, dont le jeune pianiste roumain Dinu Lipatti, en état de grâce, accompagné par un Herbert von Karajan au sommet de son génie, avait donné ce jour-là la “version de l’île déserte ” ?
Qui pourrait jamais imaginer que Thérèse, en écoutant le lendemain ce concert historique, emportée dans les sphères célestes de l’andante, sentant déborder la sensibilité dont elle était gonflée, avait soudain compris qu’elle ne serait jamais une pianiste, qu’elle ne serait jamais une artiste, qu’elle n’était déjà presque plus une mère, qu’elle n’avait jamais été une maîtresse, à peine une épouse, peut-être pas vraiment une femme ?
Quel enquêteur aurait pu comprendre qu’elle avait cédé à un coup de tête, à un coup de cœur, à un coup de vague ; qu’avec le rasoir dont son politicien d’époux tonsurait chaque matin ses joues satisfaites et rouges de bourgeois sans problèmes, elle avait tranché le fil de cette vie-échec dont elle s’était sentie, pour la première et la dernière fois, la reine du jeu ?






