Le premier pas

27 07 2008

Cette nouvelle inédite a été rédigée au cours d’un atelier d’écriture animé par Michèle Naples.

Il était une fois le rien.

L’infiniment rien que peuplait seul l’infiniment Tout, Celui qui Se préparait à prendre les choses en mains, si bien qu’Il Se surnommait dans l’intimité « le grand Manie-Tout ».

Le grand Manie-Tout s’amusait d’un rien.

Mais il n’y avait rien. Rien de rien. Pas un seul de ces petits riens qui emplissent la vie. D’ailleurs, il n’y avait pas de vie. Il n’y avait pas de mort non plus. Pas de bien, pas de mal. Pas d’humain, pas d’animal. Pas de pas car pas de pied. Pas de pas pour l’homme, pas pour l’humanité. Pas d’odeur car pas de nez. Pas d’odeur, et pourtant, pas d’argent. Pas de nain, pas de géant. Rien. Absolument, bêtement, catastrophiquement, déplorablement, effectivement, fabuleusement, globalement, honteusement, inimaginablement… rien.

A part le grand Manie-Tout qui, pour simplifier, dans l’intimité, se surnommait en toute simplicité « le grand Tout ».

Et, bien sûr, le Verbe.

Au commencement était le Verbe. Pas le sujet. D’ailleurs il n’y avait pas de sujet. Non, le Verbe n’avait pas de sujet puisque rien n’était inventé. Mais la question est sans objet.

Au commencement, donc, était le Verbe. Car il fallait nommer, non pas les choses – elles n’existaient pas – mais au moins l’idée des choses, ou des objets si vous préférez. L’idée des choses possibles. Car comment créer un objet sans son idée ? Comment créer une serrure sans l’idée de la serrure ? Comment créer un sablier sans l’idée d’un sablier ? Comment créer le sable sans l’idée d’un marchand de sable qui vous affirme que la vie est un songe ? Comment créer les atomes du sable sans l’idée du noyau de l’atome ? Comment créer les noyaux sans l’idée des fruits ? Comment les fruits sans les arbres, les arbres sans la terre, la terre sans le ciel, le ciel sans l’horizon ? Comment ? Comment ? Comment ?

Le grand Tout Se posait toutes ces questions solubles – car aucune question ne Lui était insoluble – quand Il inventa le syllogisme.

Et Il vit que cela était bon.

Et Il ne vit pas – car il faisait tout noir, puisque la lumière n’avait pas été inventée – que cette invention Le condamnait à mort.

En effet, le premier syllogisme que produisit Son infinie Pensée fut le suivant :

« Je M’amuse d’un rien.

Or, il n’est point de rien.

Donc, Je ne M’amuse point. »

Et du premier syllogisme le grand Tout, car infiniment subtile était Sa Pensée, tira très facilement, comme en Se jouant – et ce faisant Il Se jouait, Il Se mettait dangereusement en jeu – le grand Tout donc tira le premier corollaire : « Si Je ne M’amuse point, et si Je ne M’abuse – or point ne puis M’abuser puisque Je suis parfait – c’est donc que Je m’ennuie. »

Le grand Tout, on l’aura compris, venait d’inventer l’ennui.

Or il advint que, pour échapper à l’ennui, le grand Tout décida de S’éclater.

A cette idée, Il explosa de joie, et Son Verbe devenu chair s’épandit à travers l’Univers et répandit Sa matière, désunie, vers l’Infini, vers le plus tard, vers le demain, vers le présent… vers une époque où Elle rencontrerait – issu d’Elle, tissu de son tissu, chair de sa chair – un être pensant, un étrange passant pas sage capable de donner à ce tragique premier pas le beau nom de « Big Bang ».

Jusqu’à ce que le passant pas sage, à son tour, un beau jour – ou peut-être une nuit – découvrît l’ennui… décidât de s’éclater… pour Tout recommencer…



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