Amour

27 07 2008

Elle aimait tellement ce disque de Johnny que, pour la Saint-Valentin, elle allait offrir Que je t’aime à Roméo. C’était en 1969, et le tube cartonnait dans tous les hit-parades, en France, en Belgique, et même, pendant quelques semaines, au Québec, où il avait supplanté les productions locales de Félix Leclerc ou de Gilles Vignault avant d’être détrôné par le phénoménal Lindbergh de Charlebois. Quelques années auparavant, elle avait apprécié, dans la vague yé-yé, la bluette de Petula Clark, avec son savoureux accent d’outre-Manche : ” Coeuw bwîsé, towtioûwé, paw tout le mal que tiou m’as fait… ” A l’école, déjà, elle était plutôt romantique, préférait Shakespeare à Racine, Hugo à Chénier, et considérait que le sommet de l’expression amoureuse avait été atteint par Lamartine : “Un seul être vous manque et tout est dépeuplé “, se répétait-elle, langoureuse, à la fenêtre du pensionnat, devant un clair de lune resplendissant, en écoutant sur le phono de plastic blanc la Lettre à Elise de Beethoven ou l’Adagio d’Albinoni. Et puis, elle l’avait rencontré, ce grand amour, qui avait ravi son cœur en un instant. Avec Roméo, c’est vraiment de coup de foudre qu’il s’était agi. C’était à Venise, au Carnaval, où ses parents l’avaient traînée comme chaque année. Elle avait alors dix-huit ans, et le gondolier s’appelait vraiment Roméo. Si elle-même n’était pas Juliette, elle s’appelait pourtant Julie, et il faut un début à tout. Julie Durand vit là un signe du destin.

Ils s’écrivirent des lettres passionnées. Elle parlait de son cœur torturé, comme grillé, comme transpercé de la flèche de son amour. Elle avait échappé, grâce à lui, à l’ennui d’une vie trop simple, à la tristesse sans raison qui, souvent, lui étreignait le cœur, à la monotonie des jours qui coulent sans attente, sans espoir. Et puis, Roméo l’avait enfin rejointe à Paris. Elle avait quitté sa famille pour s’installer avec lui, dans le Quartier Latin, dans un deux-pièces un peu étroit mais dont la fenêtre arrière donnait sur un jardin qu’embaumaient au printemps de vieux lilas tordus. Il faisait la plonge dans une pizzeria, elle travaillait à mi-temps chez un bouquiniste.

Comme elle rentrait, ce 14 février, avec dans une main 1′emballage-cadeau (”CADO-RADIO, tout pour les mélomanes, les jazzmen et les f1ambés “) où s’impatientaient Johnny et son amûûr, à l’index de l’autre la ficelle d’un carton à pâtisserie renfermant un cœur en chocolat fourré de crème vanille qu’ils dégusteraient face à face, sous la calme lueur d’une chandelle, elle aperçut un attroupement, en bas de chez eux. Un homme avait sauté, du troisième.

Elle se précipita, lâchant Johnny, le chocolat…

Sur l’asphalte sale, entouré d’un cercle de badauds béats, gisait le corps déchiré de son amour. Ce fut comme un éclair dans un ciel bleu, un coup de foudre à l’envers. En haut, une lettre l’attendait : il se savait gravement malade, le médecin lui avait assuré que la souffrance allait venir très vite. Il n’avait pu le supporter, il lui demandait pardon.

Alors, Julie, fermant les yeux, vit défiler au ralenti, derrière le voile de ses paupières, comme dans un bon rêve ou dans un mauvais film, les pauvres images de son amour brisé; comme un somnambule aveugle, elle traversa l’étroite pièce, heurtant ces meubles qui ne lui serviraient plus, et rencontra, suffisamment vite pour ne pas reculer, le bord accueillant de la fenêtre. Elle mourut les yeux fermés, le crâne éclaté, le cœur presque en paix.



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