Partage
27 07 2008Cette nouvelle inédite a été rédigée en 1998 au cours d’un atelier d’écriture animé par Michèle Naples.
Lucien Lambert avait une passion : la musculation. Chaque samedi soir, après le turbin, mais aussi chaque lundi, chaque mardi, chaque mercredi, bref chaque jour que Dieu fait, il gagnait d’un pas élastique une salle aménagée pour le culte du muscle. Torse raide, jarret dur, tête altière, il s’emparait de haltères et s’entraînait les biceps : “Une deux, une deux, une deux…” Il développait sa force, cultivait sa puissance, faisait de son corps une œuvre d’art, un David aux muscles lisses, aux jambes de marbre, aux pectoraux de bronze, et… à la tête légère.
Quand il rencontra Clara, elle revenait de l’Ile de Pâques, où elle avait étudié l’art brut, le primitivisme, l’insaisissable message qu’une civilisation disparue avait su graver dans des pierres géantes, dressées vers le ciel comme des poings brandis vers quel Dieu? Elle préparait une thèse sur l’art moderne, voulait comparer deux époques si diverses, estimer quelle influence pouvaient avoir exercée les idoles pascuanes, dans leur pureté fondamentale, sur les productions européennes du vingtième siècle. Quel désespoir commun unissait ces oeuvres, ces ébauches, ces cris…
Lucien Lambert ne connaissait de l’art primitif que le fétiche arumbaya de Tintin et l’oreille cassée. Quand il lui montra ses haltères, elle rit, parla de ” bilboquet royal”, l’assura, mais en souriant, qu’”il n’y a pas que le sport dans la vie”.
Lucien n’était pas tout à fait bête. Il comprit qu’il s’était, jusque-là, coupé de la vie, de l’amour, du partage, qu’il s’était enfermé dans une tour d’ivoire, une tour insolite de chair, de tendons et de muscles. Quand il lui confia cette sensation, Clara le compara au “prince d’Aquitaine à la tour abolie”, à ce desdichado dont la “seule Étoile” était morte. Elle évoqua le sablier qui partage nos jours, le temps qui fuit, l’”Ennemi qui nous ronge le cœur”… Elle pouvait être son Étoile, le guider vers un autre espoir, un autre rêve, une autre vie.
Lucien comprit, il partagea, il la suivit. Leur histoire serait trop longue à raconter, je vous laisse l’imaginer …






