Je me souviens… Et si «Je» était un autre ?

Une page du manuscrit de « Maman Jeanne »

Le 7 mai 2017, dans le cadre de la journée «L’Arbre à Palabres», j’animerai au foyer Culturel de Saint-Ghislain un atelier d’écriture sur le thème : « Je me souviens… Et si «Je» était un autre ? »

Ce sera de 10h à 12h (pour l’écriture), et de 12h30 à 13h (pour la lecture de vos textes au pied de l’arbre).
 
Je me souviens, un ouvrage de Georges Perec recensant 480 souvenirs banals (ou moins), communs aux individus d’une certaine tranche d’âge : «Je me souviens des scoubidous ; je me souviens du grand orchestre de Ray Ventura…». Nous ajouterons quelques lignes à cette énumération.
Puis nous observerons quelques objets anciens, instants de vie qui nous projetteront dans un «je» mi-réel, mi-rêvé.
À partir de ces bribes, nous déboucherons sur la narration. Nous écouterons un personnage nous conter ses confidences, bien proches, peut-être, de nos propres réflexions.
 
Inscriptions obligatoires au Foyer Culturel de Saint-Ghislain 37 Grand’Place [065/80.35.15 – (places limitées)]

Espace Nord

couverture-definLa collection patrimoniale Espace Nord, créée en 1983, accueillera bientôt son 353titre, un volume qui regroupera Nuage et eau et Maman Jeanne. Une belle reconnaissance pour deux romans qui furent finalistes, l’un du Rossel, les deux du Rossel des jeunes et du Prix des lycéens. Sortie prévue en janvier 2017.

Nuage et eau

Ensuite, il s’assit en zazen et médita longuement, peu à peu s’emplit de vide, harmonisant son souffle à celui qui traverse l’univers entier, se préparant à être le bras qui tenait le pinceau, le bras qui perpétuait la création, s’inscrivait humblement dans la création tel un prolongement nécessaire, un bref effet dans le réseau universel des effets et des causes, quelque chose comme le surgissement d’une foliole à l’extrême pointe d’un rameau de fougère, l’eau d’un étang ridée par un souffle de vent.

Puis il s’approcha de la feuille qu’il salua en gassho, saisit le pinceau du bout des doigts, le plongea dans l’encre et, dans une seule et profonde expiration, d’un seul et souple geste où se résumait tout son souffle, il traça les deux signes qui composaient le mot unsui, « nuage et eau ».

Il prépara ensuite le cachet enduit de pâte rouge et signa son travail. Les deux idéogrammes noirs se détachaient sur la feuille blanche avec la netteté de corbeaux sur la neige. Nuage et eau, deux signes, deux corbeaux ou deux moines. Un instant il se vit, corbeau cheminant sur un sentier bordé de pins, à ses côtés la forme noire, l’ombre d’une moniale, un fantôme de femme, une compagne de voyage… La cloche appelait au zazen du soir, il se hâta de regagner le vide.

(Nuage et eau, éd. Luce Wilquin, 2008 ; prochainement dans la collection Espace Nord).

L’encre noire attend dans le flacon

lady-jane-grey-4Un paragraphe du travail en cours :

« Elle est assise dans sa cellule de la Tour. Le soir est tombé, la flamme éclaire les pages, la plume est taillée ; fille du sulfate de fer et de la galle du chêne, l’encre noire attend dans le flacon. Jane écrit pour sa sœur sans savoir que, près de cinq siècles plus tard, nous lisons par-dessus son épaule : ………………………. »

Les mots d’Imad.

CiréRetrouvé ce texte d’il y a dix ans. 2006-2016. Rien n’a changé.

À Etterbeek, six Iraniens se sont cousu les lèvres.

Grève de la faim. Grève de la soif. Grève de la parole. Pourquoi parler si l’on n’est pas entendu ? Pourquoi boire si la soif de justice n’est jamais étanchée ? Pourquoi manger s’il faut manger pour vivre, et si la vie n’est plus qu’une lutte pour la survie ?

Six Iraniens à Etterbeek et, un peu partout dans nos églises, des Maliens, des Kosovars, des Algériens, des Tchétchènes qui s’entassent sur des matelas, se nourrissent de ce qu’ils trouvent, tentent d’attirer l’attention, ajoutent chaque jour une unité sur la pancarte qui, dans le porche, égrène le nombre de journées d’occupation. Cent quatre-vingts à Mons, pour les sans papiers de Sainte-Élisabeth. Six mois, déjà. Tout un printemps, tout un été. La canicule de juillet, les pluies d’août, dans l’uniforme tiédeur de la maison de Dieu.

Ils ne se sont pas cousu les lèvres, ceux de Mons. Ils parlent, Igor, Lahmine, Imad. Ils racontent des histoires d’hommes, des histoires toutes simples. Des histoires qu’il faudrait se coudre les oreilles pour ne pas entendre. C’est en juillet 2006. C’est à nos portes. Écoutons les mots d’Imad.

Les droits de l’homme disent que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits, qu’ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Et Imad dit : « Nous sommes des êtres humains. Même les animaux, même les chiens ont des noms, même les chiens ont des papiers. Les chiens, les chats, même les oiseaux… j’ai vu hier à la télévision, les réfugiés qui viennent en Espagne, du Maroc, j’ai vu trois morts accrochés au mur entre l’Espagne et le Maroc. Il y a plein de morts. Je pense… si un animal, si un chien ou un chat passe la frontière, est-ce qu’ils vont faire comme on l’a fait pour nous ? Est-ce qu’ils vont… je n’ai jamais trouvé, de ma vie, un chien sans papiers dans la rue… Notre sort est entre les mains des parlementaires. Mais les parlementaires, maintenant, ils sont en vacances. Nous sommes comme des animaux, ils vont laisser les animaux se reposer et les bergers vont en vacances… »

Les droits de l’homme disent que tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. Et Imad dit : « Parfois, des jours et des jours, je suis les gens qui achètent des sandwiches, j’attends… il y a des gens qui terminent leur sandwich, d’autres qui laissent la moitié, ils la jettent, moi je la mange. Pour ne pas mourir de faim. Presque un an comme ça. L’année passée, je me suis dit dans ma tête : « Il faut retourner dans mon pays… » C’est l’enfer, ici. Au moins, si je meurs là-bas, je suis chez moi. J’ai décidé de retourner, je suis resté quinze jours ici pour réunir des dossiers mais je suis tombé, ils m’ont pris à l’hôpital. Je suis resté ici vingt jours à l’hôpital. Et maintenant, je suis diabétique. Quatre seringues par jour. Ça fait un an. J’ai mes médicaments avec moi, je marche avec un sachet de médicaments. Un an ! Des médicaments comme l’insuline, il faut un frigo m’a dit la pharmacienne. Même, la grève de la faim… je l’ai menée avec les autres, trois jours. Puis le médecin m’a dit : « Si tu ne manges pas, même trois heures ou quatre heures, tu vas mourir.  » Je lui ai dit : « Je m’en fiche, je suis déjà mort. Ça fait quatre ans et demi que je suis mort. » »

Les droits de l’homme disent que toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État, que toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays, que, devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays. Et Imad dit : « Là-bas, en Algérie, j’habitais dans un village, dans une famille de treize personnes. Dans ce village, le terrorisme n’a rien laissé, il a tout brûlé. Nous étions une famille pauvre, on n’avait rien du tout. Je ne suis pas venu de mon plein gré : c’est mon destin qui m’a amené ici. Ici, depuis quatre ans et demi, j’ai dormi à la gare, dans des voitures, dans des caves, j’ai vécu l’enfer. Oui, j’ai laissé ma famille puisqu’on n’avait rien. J’espérais venir ici pour les aider. J’ai un grand-père qui a travaillé ici, à la mine. Avant que je connaisse l’Europe, il m’a dit : « Là-bas, en Belgique il y a de la justice, il y a des droits, ce n’est pas comme chez nous où il n’y a pas de justice, il n’y a rien du tout. Mais là-bas, il y a tout. Si tu as besoin de quelque chose, tu le trouveras là-bas. » Et je suis venu ici, par avion. Presque quatre années de ma vie là-bas pour acheter un billet d’avion pour venir ici en Europe. J’étais à deux cent cinquante kilomètres d’Alger, à Bordj. Il n’y a rien, rien du tout. C’est pour ça que je suis venu. J’ai écrit une lettre à la Reine. Elle m’a répondu que mon dossier était à l’Office des Étrangers. J’ai reçu une lettre de l’Office des Étrangers, ça fait longtemps. Ils m’ont dit : « On va voir votre dossier. » J’attends. »

Les droits de l’homme disent que tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal ; que quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale. Et Imad dit : « Ici en Belgique, je n’ai rien du tout, aucun abri. Je travaille chez des gens, ils ne payent pas. Chaque fois que je leur ai demandé mon argent, ils m’ont dit : « Si ça ne te va pas, on appelle la police. » Si la police t’attrape, ils t’expulsent. Des fois, je vais au marché aider les gens. Je travaille un peu dans le jardinage, la peinture… Mais ils ne payent pas. En quatre ans ici, je n’ai jamais mis un billet de 50 € dans ma poche… »

Les droits de l’homme disent qu’à partir de l’âge nubile, l’homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Et Imad dit : « J’ai trente-six ans, je ne suis pas marié, je n’ai n’a pas d’enfants. Quand je sors, je fais un tour, je vais au marché, il y a des gens qui achètent des trucs… moi, ça fait un an que je marche avec des tongues en plastique. Même en hiver. J’ai rien du tout. Tout ce que j’ai, c’est là, sur moi… De temps en temps, il y a des gens qui apportent des vêtements. Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Alors, une femme, des enfants… »

Les droits de l’homme disent que toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires. Et Imad dit : « À l’hôpital, on m’a demandé la carte SYS. Moi, je ne connais pas ! Je lui ai dit : « Madame, je n’ai pas de carte SYS. Mon sucre, il est tombé jusqu’à 40 ! » Elle a fait comme ça : « Tu me donnes 49 €. » Moi, qui n’ai même pas un euro pour acheter un pain, comment voulez-vous que je donne 49 € ! Ici, ils laissent les gens mourir et ils s’en foutent. Il y a des infirmières, je ne sais pas… les gens meurent devant elles, elles s’en foutent, tout le monde s’en fout, si tu meurs ou si tu vis. Une infirmière à qui je demandais des tigettes m’a jeté dehors en me disant : « Ne reviens jamais ici. » »

Imad parle aussi de Dieu, et d’une religion fraternelle : « Il y a une mosquée à Mons, une à Cuesmes et une à Flénu. Mais je prie aussi ici, dans cette église. C’est la maison de Dieu. Viendra le jour où je vais mourir. Devant Dieu, tu sais, le jour où quelqu’un meurt, la première chose qu’Il te demande, c’est : « Qu’est-ce que tu as fait de tes trente ans, ou de tes quarante ans ? Qu’est-ce que tu as fait ? » Ici… ils viennent prier – je ne sais pas comment ils prient – ils viennent prier, ils nous voient (ça fait trois mois et demi qu’on est ici), on n’a rien du tout. Ils viennent prier ! Pourquoi tu viens prier ? Tu viens prier pour que Dieu te pardonne tes péchés ? Dans ma pensée, Dieu, il ne regarde pas ce que tu fais, si tu donnes 50 centimes pour la bougie, ou je ne sais pas… mais il regarde dans ton cœur, ce qu’il y a dans ton cœur. Même dans la Bible, c’est écrit : il faut aider ton voisin. Toi, tu manges ici, et ton voisin meurt de faim là-bas. Ça, ce n’est pas juste. Je ne sais pas… ici, il y a même des gens qui ont des familles. L’un de nous a cinq enfants. Sa femme a accouché d’un enfant avec césarienne. Tout le monde sans papiers ! Ici, sur la terre, je sais au fond de mon cœur que c’est le Tout-Puissant qui décide : tes papiers, tu les auras aujourd’hui ou demain, ou l’année prochaine, ou dans un mois… c’est Lui qui décide. Si tu pries, dans ton cœur, si tu veux demander quelque chose, demande à Dieu. Je ne demande pas, même au Roi, même à la Reine, c’est le Tout-Puissant qui donne tout. J’aime mon pays. Je suis venu ici pour aider ma famille. C’est la volonté de Dieu qui m’a mis ici dans leurs mains. Chacun son destin. Là-bas, pour obtenir un visa, il faut à certains six mois, à d’autres un an, à d’autres rien du tout. Mais moi, mon visa, c’est le destin, je l’ai eu en même pas douze jours. En Algérie, on a des touristes qui viennent. Ils viennent voir comment vivent les villageois. On ouvre nos portes. On leur donne à manger, à boire, ils restent avec nous. Ils boivent le thé, ils mangent le couscous. Ici, par exemple, ils n’aiment pas les noirs. Qu’est-ce que ça veut dire, être blanc, être noir ? Chez nous, presque la moitié de l’Algérie est noire. On n’a jamais fait de différence. Je n’ai jamais pensé à la couleur de la peau, sauf ici. Dans l’Islam, il n’y a ni noirs, ni rouges, ni blancs. On a un seul père, une seule mère. Il y a six milliards d’hommes sur la terre. On a un seul père, une seule mère, un seul Dieu. Il n’y a pas d’autre Dieu. »

Imad parle encore et encore. Imad, et Lahmine, et Igor. Ils parlent pour ne pas se coudre les lèvres comme ceux d’Etterbeek. Ils parlent, ils racontent des histoires d’hommes, des histoires toutes simples. Des histoires qu’il ne tient qu’à nous d’entendre. C’est en juillet 2006. C’est à nos portes. C’est ici. C’est maintenant.

Dans la cour arborée, les oiseaux vont et viennent en chantant. Dans l’église Sainte-Élisabeth, l’organiste entame un choral de Bach. Jésus, que ma joie demeure.

Imad parle, et les droits de l’homme se taisent.

Centenaire

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En cette année 2015, Julien Vanbreuseghem et moi fêtons – ensemble – nos cent ans (40 + 60…)
Pour célébrer dignement ce non-événement, dans le cadre de Non-Mons2015, nous vous invitons à déguster le gâteau d’anniversaire autour du verre de l’amitié, le jeudi 3 décembre à 20 heures, au Nouvel Écho des Murs(murs), 21, rue Notre-Dame à Mons.

Julien et moi lirons des extraits de Pépère (journal d’un centenaire) de Christophe Spielberger, en présence de l’auteur qui se déplacera spécialement de Bourgogne.

Les illustrations musicales seront d’Olivier Douyez.

La participation aux frais est fixée à 7 €

Nous serons très très heureux de vous rencontrer ce soir-là. On n’a pas tous les jours cent ans !