Deux ou trois choses sur mon rapport à Verhaeren

Né à Charleroi, je suis arrivé à Autreppe, petit village de cette région appelée « Haut-Pays hainuyer », en mai 1959. J’ai passé mon enfance au bord d’un ruisseau qui se jette dans la Honnelle. Celle-ci rejoint la Haine, affluent de l’Escaut, le fleuve de Verhaeren. L’Escaut qu’il célébrait ainsi :

Escaut,

Sauvage et bel Escaut,

Tout l’incendie

De ma jeunesse endurante et brandie,

Tu l’as épanoui :

Aussi,

Le jour que m’abattra le sort,

C’est dans ton sol, c’est sur tes bords,

Qu’on cachera mon corps,

Pour te sentir, même à travers la mort, encor !

 

Le culte de Verhaeren était si fort chez nous que certains, lisant ce poème, remplaçaient « Escaut » par « Honnelle ». « L’Escaut n’est pas sauvage », disaient-ils en substance. « Contrairement à la Honnelle. C’est donc sur les bords de celle-ci qu’il aurait dû être inhumé. » Bel exemple de récupération chauvine.

Mon père, né en 1934 dans le village voisin, avait, lui aussi, vécu son enfance à Autreppe. Il avait fait sa communion solennelle avec le curé d’alors, l’abbé Fourneau, ami, disait-on, de Verhaeren. Ce dernier aurait aussi, au cours de ses promenades, passé le seuil d’une belle ferme XVIIIe, la ferme Portier, inchangée depuis toujours. Mon grand-père était l’ami des fermiers. Mon père enfant fréquentait ces lieux. Moi aussi, plus tard, j’y étais reçu comme quelqu’un de la famille.

Sur les murs, un portrait de Verhaeren avec son épouse Marthe.

Emile et Marthe

Verhaeren AngreauEt une autre photo représentant Verhaeren et Léon Laurent, le tenancier de la « crèmerie Laurent », dont Verhaeren loua une dépendance à partir de 1900 (la « maison Verhaeren »). Les deux hommes sont au point d’arrêt d’Angreau, sur la ligne 98, que j’évoque dans mon récit, Émile et Marthe, publié dans le recueil Suivez mon regard (Institut du Patrimoine Wallon, 2013).

 

Sur un mur de la maison, on trouvait aussi ce quatrain :

Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages !
Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur !
Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
Et notre force et notre ardeur dans leur courage !

Ce quatrain particulièrement approprié au lieu, les Portier devaient le croire écrit en partie pour eux.

Le grand-père d’un ami d’enfance, qui habitait à Angre, disait avoir vu passer Verhaeren au cours de ses promenades, dans sa longue cape, appuyé sur son bâton. On l’appelait, disent certains « le Monsieur du bois », mais lui disait « èl sot du bos », le « sot du bois ».

Un graveur d’Angre, Charles Bernier, ami de Verhaeren, a représenté cette silhouette :

Bernier Verhaeren

Verhaeren par Charles Bernier

Bernier a aussi gravé le visage de son ami. À treize ans, j’en ai tiré un « lino », imprimé sur la presse de l’école (mon père instituteur était un adepte des méthodes Freinet).

Lino Verhaeren

 

 

 

 

 

 

Ma découverte de Verhaeren fut donc enfantine, locale, scolaire. Nous nous promenions parfois dans le bois et découvrions la Honnelle. Mon père instituteur nous disait alors, invariablement, ces vers :

L’entendez-vous, l’entendez-vous
Le menu flot sur les cailloux ?
Il passe et court et glisse
Et doucement dédie aux branches,
Qui sur son cours se penchent,
Sa chanson lisse.

Ceux-ci (en partie) et bien d’autres figuraient sur une série de pierres gravées qui formaient un circuit dans le bois (le circuit que j’ai décrit dans ma nouvelle, imaginant la première promenade de Verhaeren après son installation). Ces pierres furent inaugurées en 1955, centenaire de la naissance de Verhaeren, et année de ma propre naissance. Je me suis souvent dit qu’il avait un siècle d’avance sur moi, que je parcourais mon siècle (le vingtième) au même rythme que lui le sien (le dix-neuvième).

Les pierres ont fait l’objet d’une restauration en 2014. Voici un exemple :

Le menu flot

Enfant, je ne comprenais pas tout, mais ces expressions me frappaient :

Admirez l’homme et admirez la terre
Et vous vivrez ardents et clairs.

Ne crains jamais de harasser
Les chevaux d’or de l’impossible.

Le « caillou-qui-bique », que j’évoque dans ma nouvelle, a donné son nom au lieu :

Caillou 2014

Le buste en bronze de Verhaeren y trônait au sommet d’une haute pierre bleue :

MINOLTA DIGITAL CAMERA

 

Ce buste, pour moi, c’était Verhaeren. Et Verhaeren, c’était l’écrivain. Figure tutélaire, mythique et proche. Comme un grand-père ou un oncle connu depuis toujours.

Je n’ai jamais été un lecteur compulsif de Verhaeren comme j’ai pu l’être de Camus, Vian, Proust, Perec, Balzac, Simenon, Echenoz, Modiano.

Mais Verhaeren est toujours resté pour moi la figure de l’écrivain. Statufié. Pierre parmi les pierres.

Je me souviens, à l’Athénée, de récitations :

Le saule : j’étais frappé par les assonances et allitérations. Je dois peut-être en partie à Verhaeren mon goût pour la matière des mots.

Un soir de foudre et de fracas,
Son tronc craqua,
Soudainement, de haut en bas.

Une autre récitation dont je me souviens, L’effort (avec sa dimension sociale) :

Je vous aime, gars des pays blonds, beaux conducteurs
De hennissants et clairs et pesants attelages,
Et vous, bûcherons roux des bois pleins de senteurs,
Et toi, paysan fruste et vieux des blancs villages,
Qui n’aimes que les champs et leurs humbles chemins
Et qui jettes la semence d’une ample main
D’abord en l’air, droit devant toi, vers la lumière,
Pour qu’elle en vive un peu, avant de choir en terre ;
Et vous aussi, marins qui partez sur la mer
Avec un simple chant, la nuit, sous les étoiles,
Quand se gonflent, aux vents atlantiques, les voiles
Et que vibrent les mâts et les cordages clairs ;
Et vous, lourds débardeurs dont les larges épaules
Chargent ou déchargent, au long des quais vermeils,
Les navires qui vont et vont sous les soleils
S’assujettir les flots jusqu’aux confins des pôles.

Puis, en vrac, j’ai apprécié des chants d’amour et de nature, comme Le Vent :

Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre,
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs,
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent ;
Aux citernes des fermes,
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort, dans leurs mélancolie

Dans les étables lamentables,
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitres et de papier.

Le Moulin :

Le moulin tourne au fond du soir, très lentement,
Sur un ciel de tristesse et de mélancolie,
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste et faible et lourde et lasse, infiniment.

Ou encore, dans Les Heures :

Vous m’avez dit, tel soir, des paroles si belles
Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
Soudain nous ont aimés et que l’une d’entre elles,
Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.

Vous me parliez des temps prochains où nos années,
Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ;
Comment éclaterait le glas des destinées,
Comment on s’aimerait, en se sentant vieillir.

Votre voix m’enlaçait comme une chère étreinte,
Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
Qu’en ce moment, j’aurais pu voir s’ouvrir sans crainte
Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.

En mai 1974, à dix-huit ans, je dédiais un poème À Émile Verhaeren :

Et tu chantais l’amour de vers écartelés
Puis les rivières,
Et tu pleurais encore un arbre.

Et tu marchais toujours le front aux nerfs,
Fruit de terre
Sage.

Et tu es mort de monde douloureux
Blême en train de misère
Et les jambes de précipice.

Et puis tu dors un gouffre immensément pareil.

 Verhaeren avait épousé une Liégeoise, Marthe Massin. Et j’ai épousé une Liégeoise, qui compte des Massin dans son ascendance. Dans mon « roman liégeois », Comme un roman-fleuve, le protagoniste rapporte à sa femme « du massepain cuit de chez Massin », pâtisserie liégeoise célèbre. Et j’y reprends l’adverbe rare « indiscontinûment », trouvé chez Verhaeren :

La neige tombe, indiscontinûment,
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
Froide d’amour, chaude de haine.

Je l’emploie ainsi :

Elle avait dormi pendant plusieurs jours, nourrie et soignée par perfusion, François passait toutes les journées à son chevet ; il lui parlait, lui parlait, lui racontait toute leur histoire, toute cette histoire qu’il avait aussi couchée sur le papier ivoire du carnet Moleskine, qu’il avait achevée en une nuit ; il n’était plus temps de raconter, il allait falloir tenter de vivre, tandis que la pluie tombait enfin, qu’elle s’abattait indiscontinûment sur la ville, sur le fleuve, que les nappes phréatiques jubilaient sous sa caresse et que les agriculteurs commençaient à se plaindre : ce n’était pas le bon moment ; c’était trop tôt ou trop tard ; c’était trop d’un seul coup ; ça ruisselait, la terre desséchée ne pourrait jamais absorber tout ça.

J’ai toujours retenu aussi de Verhaeren cette phrase morale que je partage :

La vie est à monter et non pas à descendre.

Et puis, le Nobel manqué de peu, et attribué à son ami de la « Jeune Belgique » Maurice Maeterlinck.

Et la mort atroce à Rouen, jambes coupées par un train.

Enfin, mon grand-père maternel était, comme Verhaeren, flamand, né à Avelgem, dans le Waterhoek célébré par Stijn Streuvels dans son roman Le déclin du Waterhoek. Dans ce coin de terre cerné par l’Escaut sont nés ses parents, grands-parents et ancêtres sur plusieurs générations. En 2013, je leur ai rendu hommage dans un poème :

Ils ont vécu là
dans les bras de l’Escaut

Ils vivaient là
le mont de l’Enclus pour horizon
c’était avant le pont
c’était encore le passeur
qui leur ouvrait la traversée

Ils étaient
tisserand, fileuse, maître brasseur
brassaient le houblon et l’orge malté
filaient le lin
tissaient le drap et le linceul

C’était avant le pont
avant que la terre coupe les bras de l’Escaut

C’est à Avelgem
dans le Waterhoek

Ils ont vécu ici
ces Flamands
d’où je viens.

Voilà tout ce que je peux dire, aujourd’hui, à propos de Verhaeren, figure fondatrice de l’écrivain…