Pas une virgule à enlever…

Vie_triéeJ’ai découvert Christophe Spielberger en septembre 2002, chez Gibert, à travers un livre – La Vie triée – dont j’avais rendu compte ainsi :

C’est fou ce qu’on trouve chez Gibert jeune, place Saint-Michel. Tiens, récemment, je tombe sur un petit livre jaune. Pas la couverture, les pages. Safran, soufré. Les pensées d’un vieux chef d’Etat hépatique ? Non, La vie triée, de Christophe Spielberger. Achevé d’imprimer le 6 août 2002, prix affiché 14 euros. Prix Gibert : 4 euros. Une aubaine. Je feuillette : l’exemplaire est dédicacé. A qui ? Je vous le donne en mille : Frédéric Beigbeder ! Juste à côté, un roman jaune (la couverture, cette fois & Grasset & d’un autre Christophe, «pour Frédéric» – sans doute le même). Flash-back 1 : ce cher Beigbeder fourguant chez Gibert des piles d’hommages non lus. Flash-back 2 : des foules d’auteurs émus dédicaçant leur prose au grand Frédéric…
Fin du flash-back. Ce petit livre jaune se présente comme un abécédaire : de «A bas les défilés» à «Zut un voyageur va passer sur les rails». Une rafale de phrases sans chichis, sans virgules. Une collection de propositions classées, triées par ordre alphabétique comme la vie dans laquelle Spielberger tente de se retrouver, tantôt Thésée, tantôt rat dans un labyrinthe. Une théorie d’aphorismes cyniques (tous tirés d’un roman ainsi réorganisé a posteriori), où surnagent les pièces de puzzle d’une « autobiographie » : «ma femme», «la conne», «le directeur», «la secrétaire», «le con», «ma sœur», «ma mère»… «Le con n’ose pas se suicider de peur que l’on découvre que c’est lui l’assassin.» «Ma mère est une pipelette.» «Ma femme reste mon besoin préféré.»
Une vie mode d’emploi, en quelque sorte. Pas La vie, Une vie. Celle de Spielberger ? Pas sûr, car il se déclare « contre l’autobiographie déguisée, dont on a le culot d’essayer de faire un genre sous le terme décourageant d’“autofiction” ». Comme toute littérature, celle de Spielberger nous tend souvent un miroir. Ce miroir qu’on promène le long d’une petite route. La si petite route de notre si petite vie : «Attention vivre provoque des maladies graves.» «Certains sont effrayés à l’idée d’avoir une idée.» «Ecrire un roman c’est pétrir de la glaise en terre inconnue.» «Je me suis fait vacciner contre la connerie mais il faut sans cesse faire des rappels.» «L’homme est une larve au cerveau surexcité.» «La littérature contemporaine est rassurante comme un bonnet d’âne.» «Les croyants pratiquent la foi du moindre effort.» «Nul homme n’est capable de déterminer l’instant précis où il a vécu plus de jours qu’il ne lui en reste à vivre.» «Si l’amour existait plus personne ne lirait de romans.»
C’est chez Nicolas Philippe, dans la collection «la Marelle», sous la belle houlette de Julio Cortázar : «Alors que très peu de joueurs ont eu le temps d’apprendre à porter le caillou jusqu’au Ciel, l’enfance s’achève brusquement et l’on tombe dans les romans, dans l’angoisse pour des prunes, dans la spéculation d’un autre Ciel où il faut aussi apprendre à arriver.»

Dans le mille !

TouchéUne lecture d’octobre 2002 :

«Veuillez jeter vos vieux yeux», nous recommande Spielberger dans son «avant-propos». Si vous n’y parvenez pas, mieux vaut ne pas entrer dans ce livre. Vous risqueriez de ramasser la porte en pleine figure, de coincer vos doigts dans les charnières, de déraper sur une peau de banane, un citron, un poisson. Il traîne tellement de choses, une fois passé le seuil. «Le langage a été donné à l’homme pour qu’il en fasse un usage surréaliste» disait à peu près Breton. Et tout le monde l’a oublié. «Seul le merveilleux est capable de féconder un genre inférieur comme le roman», disait à peu près Breton. Et tout le monde l’a oublié. Tout le monde, sauf le Martin Page d’Une parfaite journée parfaite ; sauf le Nicolas Ancion de Ciel bleu trop bleu ; sauf le Christophe Spielberger de Touché. Un Queneau déjanté qui aurait largué toute amarre, fumé treize pétards à la suite, picolé du gros rouge à n’en plus pouvoir. Touché. Dans le mille. Tir de bazooka, charge explosive de Kamikaze. La ceinture de bâtons de dynamite réglée pour éclater dans la gueule des coincés de l’imaginaire. «Fous en l’air tes principes», disait le vieux Ferré. Spielberger fout en l’air NOS principes car lui n’en a pas. N’en a plus. Parfaitement sans éducation, l’imagination au pouvoir. En avant toute! Apprendre à désapprendre, tout est là. Qu’est-ce qu’il a dû désapprendre, pour en arriver là… Un road-movie ? Un sky-movie, un sea-movie, un milky-way-movie… Pourtant, ça part rustique, France profonde, cour de ferme. Marcel le bouseux et sa soumise épouse Renée ; leur fille Cendre ; et puis le cousin Franz. Marcel bande pour Franz ; Franz bande pour Cendre. Tragédie classique. Renée n’y comprend rien, et Cendre tire les ficelles. Cendre tire les cordons des bourses. Odeurs de bouse, de foutre et de vulve bien rasée.
Cendre grandit, et Franz a toujours le double de son âge. Cendre attrape trente ans comme d’autres attrapent la vérole. Elle fait le tour du monde, Cendre qui tue, meurt, baise, sourit, apprend à parler, écrit peut-être. Souffle ce roman au narrateur comme on souffle sur des braises pour réchauffer le feu. Timides s’abstenir. Spielberger, attention : danger !

Leçons à un futur écrivain…

TessarechMon ami Paul Desalmand m’adresse une belle lecture de cet ouvrage qui pourra éviter quelques erreurs aux candidats auteurs :

LEÇONS POUR ÉCRIVAINS DÉBUTANTS

On peut toujours faire preuve de méfiance quand un auteur qui ne s’est illustré dans aucun genre publie des livres sur l’art d’écrire. Mais ce n’est pas le cas de Bruno Tessarech qui s’est appuyé sur une solide expérience pour élaborer L’Atelier d’écriture. Leçons à un futur écrivain. Il  est  écrivain, ayant publié huit titres depuis 1996. Il a été nègre, expérience qu’il évoque dans La Machine à écrire (Le Dilettante, 1996) et dans Art nègre (Buchet-Chastel, 2013). Il a beaucoup lu. Enfin, il a animé un atelier d’écriture dont on peut voir des vidéos sur éditions-jclattes.fr/vidéos-atelier-ecriture-tessarech.

D’emblée, Tessarech souligne le fait qu’il n’y a pas de recettes en la matière et qu’il va se contenter de déduire ce  qu’il tire de sa pratique. Tout d’abord, le choix de devenir écrivain implique, à ses yeux, un engagement complet. Ce que l’on pourrait traduire en disant qu’il n’y a pas d’écrivain du dimanche comme il y a des peintres du dimanche.

« Une urgence exige que vous choisissiez votre camp entre l’écriture et la vie, selon le titre magnifique de Semprun. Et vous avez choisi celui de l’écriture. Il vous faut alors borner ce nouveau territoire, organiser votre existence, structurer votre temps d’une autre façon, nourrir le ver solitaire — cette métaphore un peu sordide revient sous la plume de plusieurs écrivains —, lequel exige toujours plus d’aliments au risque de vous dévorer vous-même de l’intérieur. »

Le livre s’arrête sur de nombreux points :  le choix du narrateur, d’un lieu, d’un temps, l’importance du personnage qui l’emporte sur celle de l’intrigue, le rôle du carnet, de la lecture (« Et surtout lisez. »), le plan ou, de préférence, son absence, la lutte contre la déprime, le rôle essentiel de l’humour, les dialogues, etc. Quelques points retiennent plus longuement l’attention : le fait de ne pas commencer par le début, la nécessité d’avoir un lecteur en tête, la façon de retravailler, la nécessité encore de faire confiance au lecteur pour tirer la « leçon » s’il  y en a une, et enfin, le souci de ne pas faire trop long en donnant sa part à l’ellipse.

De nombreux débutants, piétinent parce qu’ils n’imaginent pas que l’on puisse commencer l’écriture d’un roman autrement qu’en commençant par le début. Tessarech conseille de procéder autrement si le démarrage pose quelque problème. Il suffit de travailler sur une scène qui vient à l’esprit :

« Le début s’imposera le moment venu, pour l’heure il vaut mieux passer à une autre séquence. En matière romanesque, mettre la charrue avant les bœufs peut s’avérer la bonne solution. »

Il importe aussi d’avoir un lecteur en tête :

« Tant que vous prendrez la plume sans avoir ce lecteur connu ou inconnu en tête, cela voudra dire que vous n’êtes pas prêt. Continuez à écrire pour vous-même si cela vous chante et vous permet de mieux vivre ; mais ne vous prétendez pas écrivain. »

Un chapitre est intitulé « Retravailler ». Ce point, qui consiste le plus souvent à alléger, est considéré comme fondamental. Il importe pour cela de savoir laisser reposer le texte, trois minutes, trois heures, trois jours, des mois même. Dans certains cas, il est bon d’ouvrir un autre chantier. S’inspirer des peintres à qui il arrive de laisser longtemps un tableau tourné contre le mur.

Le principal défaut des débutants, et même de certains professionnels est d’en dire trop et de ne pas faire confiance au lecteur pour compléter ce qui est dit.

« Occupez-vous plutôt des faits et gestes, et laissez à d’autres les idées qui nourriront leurs essais. […] Un roman ne doit rien prouver, simplement montrer, faire sentir, permettre à un lecteur de découvrir la vie telle qu’il ne la perçoit pas d’emblée. »

Dans cette ligne, Tessarech, s’arrête longuement sur le pouvoir suggestif de l’ellipse, prenant comme modèle Hemingway auquel il consacre deux chapitres. Selon une formule connue, le secret d’ennuyer est celui de tout dire. Hemingway utilisait souvent la métaphore de l’iceberg dont la majeure partie ne se voit pas et se trouve cependant là.  L’auteur n’a pas besoin de tout exprimer. Le bon lecteur saura percevoir dans un texte ce que l’écrivain y a mis sans l’y mettre. Quand on demandait à  Stravinski avec quoi il composait sa musique, il répondait : « Avec une gomme. » On dit souvent que l’écrivain n’a besoin que de deux choses pour son travail, un stylo et des feuilles de papier. Il faut y ajouter une troisième tout aussi importante : une corbeille à papier.

« L’essentiel, dans un roman, c’est le geste ou la parole juste, le détail significatif, ce qui donne à voir ou à entendre. Que le mystère, petit ou vaste, vive de façon autonome ; le lecteur en fera ce qu’il veut et ce qu’il peut. C’est pourquoi il serait bien d’écrire en tentant de concilier deux exigences : se faire le plus économe possible dans la formulation et le plus ambitieux possible dans la signification. »

Picasso disait que le métier, c’est ce qui ne s’apprend pas. Il n’en reste pas moins qu’un homme de métier peut vous aider, non pas à comprendre ce qu’est la littérature, mais ce qu’elle n’est pas. Je pense à cet éditeur me disant qu’il ne savait pas ce qu’était un  bon roman, mais qu’il savait, sans la moindre hésitation, ce qu’était un mauvais.

_______________

TESSARECH Bruno, L’Atelier d’écriture. Leçons à un futur écrivain, JCLattès, 2015.

Références : « Une urgence…, p. 36 ; « Et surtout lisez. », p. 60 ; « Le début s’imposera… », p. 168 ; « Tant que vous… », p. 41 ; « Occupez-vous… », p. 99 ; « Avec une gomme. », p. 226 ; « L’essentiel… », p. 29.