More lu par Brucher

BrucherEric Brucher anime une chronique littéraire sur Radio Antipode [FM 94.1 (Centre Brabant wallon) – 94.2 (Nivelles) – 94.9 (Waterloo)] chaque dimanche à 8h15, 12h15 et 18h15.

Ce dimanche 27 décembre 2015, il a consacré sa chronique à mon ouvrage More, récemment paru aux éditions M..E.O.

Je suis heureux de pouvoir la partager :

« 2016 fêtera les 500 ans de l’Utopie de Thomas More – thématique de l’utopie d’ailleurs déjà présente régulièrement dans les media. Daniel Charneux propose, tout juste paru aux éditions MEO, un essai très intéressant sur l’humaniste anglais et sobrement intitulé More. Ouvrage qui évoque en réalité la question de savoir comment ce grand homme de la Renaissance est devenu un saint catholique (il a été canonisé en 1935), lui qui fut juriste, ami d’Erasme, grand chancelier d’Angleterre sous Henri VIII, et décapité en 1535.

Un essai un peu particulier et d’ailleurs nommé essai-variations, car il possède un côté impressionniste, que revendique l’auteur qui est d’abord romancier. L’ouvrage est issu d’une commande, suite à son magnifique roman Nuage et eau (Luce Wilquin, 2008) qui évoquait le moine bouddhiste Ryôkan – et à lire absolument. Commande d’une vie de saint, en libre évocation. Projet capoté, mais dont l’auteur va conserver le fil pour, à travers différents points de vue, réflexions et témoignages, interroger son propre rapport à la sainteté, lui qui a toujours été taraudé, confie-t-il, depuis l’adolescence par le fameux Tarrou de Camus dans La Peste, ce ‘saint laïque’, celui qui veut ‘être un saint sans Dieu’.

Un portrait de Thomas More donc : un homme exemplaire ou accompli, érudit et père de famille, croyant ayant un moment hésité avec la vie monastique et portant le cilice, juriste de haute réputation et numéro deux du Royaume d’Angleterre sous Henri VIII. C’est sa très haute exigence éthique qui frappe, cette cohérence morale qui lui vaudra le martyre de la captivité dans la terrible Tour de Londres et ensuite la décapitation (après avoir échappé à l’éviscération et à l’écartèlement). Intègre et fidèle à Rome et au pape, il refuse jusqu’au bout d’affirmer l’autorité spirituelle du roi Henri VIII, lui qui modifia la religion pour son profit personnel (divorcer de Catherine d’Aragon qui ne lui donnait pas d’héritier mâle au profit d’Anne Boleyn dont il est par ailleurs amoureux), créant ainsi une nouvelle Eglise, l’anglicanisme dont il se proclame pape. C’est donc ce refus de reconnaître un autre pape qui coûte la vie à Thomas More. Pourtant, il aurait pu échapper à la mort, il n’eût fallu qu’une simple signature… Cet acharnement dans la position défendue qui se solde par la mort, faisant de lui un martyr et plus tard un saint, sans doute est-ce l’orgueil du Juste, à l’égal d’une Antigone. Mais le portrait est contrasté : car Thomas More joua parfois le mauvais rôle, celui de procureur intransigeant vis-à-vis de l’hérésie protestante naissante, appliquant avec zèle, écrit Charneux, les lois commandant de brûler les hérétiques. Responsable directement d’au moins trois condamnations au bûcher, Charneux dira que c’est peu en regard de l’inquisition espagnole. C’est trop pour qu’un homme du 21ème siècle admire sans réserve l’auteur de l’Utopie.

Alors ce qu’un lecteur actuel retiendra surtout de celui qui est devenu le saint patron des hommes d’Etat, en ce 21ème siècle de mutation et de profond questionnement civilisationnel, est certainement cette œuvre-clé qu’est l’Utopie, roman générique du genre, roman politique  et social sur ‘la meilleure constitution d’une république’, où la meilleure forme de gouvernement allie, pour Thomas More une morale épicurienne à une organisation politique communiste.

De la politique à la littérature, il n’y a en effet qu’un pas puisque Charneux propose, chemin faisant, – et c’est également un des grands intérêts de son ouvrage – une réflexion sur son propre travail d’écrivain : comme si tout roman avec sa part d’auto-fiction n’était pas, au fond, une utopie ? »

Jean

Tête saint JeanUne constatation : j’ai publié sept romans à ce jour. Parmi ceux-ci, sept protagonistes s’appellent Jean, ou un dérivé. Jean-Pierre Jouve (Une semaine de vacance), Jean Aimar (Recyclages), Norma Jean (Norma, roman), Jeanne (Maman Jeanne) et Jean-Baptiste (Trop lourd pour moi).

Dans More, j’établis un parallèle entre la décapitation de Thomas More et celle de Jean-Baptiste. La fille de Thomas, Margaret, emporte la tête de son père pour lui donner une sépulture décente, et je compare son geste à l’excipit de l’Hérodias de Flaubert (l’un des Trois contes) :

« Début août 1535, une jeune femme obtient d’un officier de la garde le droit d’emmener la tête de son père. Dans quel sac, quel drap emballa-t-elle, pour traverser Londres, cette relique de près de cinq kilos ? Je songe à l’Hérodias de Flaubert : Salomé obtient d’Hérode Antipas qu’il fasse décapiter Iaokanann. La tête est oferte à la jeune fille, puis le macabre trophée quitte la pièce : L’Essénien comprenait maintenant ces paroles  : « Pour qu’il croisse, il faut que je diminue. » Et tous les trois, ayant pris la tête de Iaokanann, s’en allèrent du côté de la Galilée. Comme elle était très lourde, ils la portaient alternativement. La jeune fille longe la Tamise. La tête est lourde. À plusieurs reprises, elle doit changer de main. Peut-être son mari l’attend- il un peu plus loin. Peut-être William l’aide-t-il. « Comme elle était très lourde, ils la portaient alternativement », la tête du martyr qui, comme Jean le Baptiste, avait accepté de « diminuer » pour que « croisse » la gloire du Christ. »

Cette constatation reprise par mes commentateurs, qui en tirent des conclusions, des analyses.

L’un d’eux m’interroge, peut-être : « Pourquoi ? »

Ma réponse : « Oui, pourquoi ? »

More se prépare

Charneux MoreDurant près d’un an, dans cette prison consentie du bureau, j’ai côtoyé un saint. Moi si petit, je me suis frotté à sa grandeur. Je l’ai, certes, rencontré aussi à Londres ou à Chelsea. Mais nulle part, sans doute, je n’ai été plus proche de lui que dans cette pièce éclairée par une lampe à bras articulé, entre le ronflement de l’ordinateur, le tic tac de l’horloge et le bruit de mes doigts sur les touches du clavier. Tout être possède en lui la nature du Bouddha, enseigne la pratique née des « nobles vérités » découvertes par Siddhartha Gautama dit Shakyamuni. Tout être possède en lui la nature du saint. J’ai peut-être, grâce à la compagnie de More, développé en moi quelques quarks de sainteté. Parler d’atomes serait prétentieux. Ce More que je vais quitter bientôt, certainement pas pour toujours, car les êtres passés un temps par notre plume restent en nous davantage peut-être que de nombreux êtres réels.

(Extrait de More, à paraître aux éditions MEO)

Variations More

Charneux MoreLe 6 juillet 1535, la tête de Thomas More tombait sous la hache du bourreau de Londres. Le père de l’Utopie franchissait la porte étroite qui mène à la sainteté. Durant toute l’année 2014, j’ai cheminé à ses côtés. Dans quelques mois, un livre témoignera de ce compagnonnage, grâce à Gérard Adam et aux Éditions MEO.

Dans cet « essai-variations », je tente de percer le mystère Thomas More : ami d’Érasme, bonus pater familias, auteur de l’Utopie, grand chancelier d’Angleterre sous Henri VIII (et, à ce titre, inquisiteur redoutable), décapité sur ordre du même et enfin canonisé, admis dans le sanctuaire de l’église catholique.
Cet ouvrage est un essai, si l’on veut bien rendre au mot son sens d’origine, celui qu’il avait chez Montaigne. J’« essaie » d’évoquer un homme en le passant, comme disait Montaigne, « à l’étamine » de ma sensibilité, de ma culture, de ma perception, des événements qui agitent mon temps.
Quant à la forme adoptée pour cette évocation, il est permis de la définir par le mot « variations », car le sujet du livre n’est pas seulement More, mais sa recherche, sa poursuite par un auteur, comme le thème de Diabelli n’est, somme toute, qu’un point de départ pour Beethoven, lorsqu’il compose les variations éponymes.