Les mots ont vaincu le désert

cabine« C’est dans le désert de Mojave que s’est produit ce qui devait se produire, un matin d’août. À quelques milles d’une mine de pierre volcanique abandonnée, à une dizaine de milles du village le plus proche. Un de ces pueblos fantômes où souffle un vent brûlant qui balaie devant lui des vagues de sable rouge et ces maigres buissons déracinés, fuyants. Un village momifié, vidé de tous viscères.

Contre toute attente, une cabine téléphonique y niche sa carcasse. Toutes les vitres sont brisées. Voici quelques années, un randonneur en découvrit l’existence, sur une carte d’état major. Un téléphone au milieu du désert ! Il prit sa 4 x 4, tourna longtemps en rond au milieu des arbres de Josué, finit par repérer les poteaux téléphoniques, les suivit comme un fil d’Ariane… Au bout, cette cabine brûlante de soleil, avec ses vitres mortes et sept impacts de balles. Et le combiné bien accroché sur sa fourche.

Il décrocha : la tonalité se fit entendre, comme dans tous les téléphones du monde civilisé. Il composa un numéro… ça marchait ! Alors, il releva le numéro de la cabine, rentra chez lui et rédigea un article sur le téléphone du désert.

À la lecture de l’article, des gens se sont mis à appeler. Juste par curiosité. Et puis, un jour, cela s’est produit, qui devait se produire. Quelqu’un est passé par là, sur la vieille route poudreuse. Quelqu’un s’est arrêté, attiré par l’étrange carcasse. Ça sonnait. Une main a décroché. Et un dialogue s’est noué. Les mots ont rapproché deux êtres. Les mots ont vaincu le désert. »

(Norma, roman, éd. Luce Wilquin, 2006)

Sourire pour ne pas mourir

sourire« Et je souris en y pensant, tandis que la terre tourne et que tourne le disque. Qu’est-ce que j’ai pu sourire, avant !
Sourire, sourire forcé, juste pour le photographe. Au fond, je n’aimais pas être photographiée. Ils m’ont si souvent volé mon âme. »

Dans Norma, roman (Éd. Luce Wilquin, 2006), j’emploie 85 fois le mot « sourire » (verbe ou nom).
Sourire pour ne pas mourir, en somme…

Extraire la pierre de folie

Norma

Née sous le signe des Gémeaux, Norma Jean. Double. Double et déchirée.

Double, autrefois, comme ces siamoises qui supportent toute leur vie l’encombrante présence de l’autre. Double et déchirée, la solaire et la terrestre, l’étoile et la femme. On les opère, parfois, ces phénomènes de foire, on les ampute du corps étranger pour qu’elles puissent, parfois, vivre normalement, aimer, donner naissance à des enfants. On sacrifie, parfois, l’une d’elles au profit de l’autre, au profit de celle qui présente le plus de chances de survie. Il fallait que je m’ampute de moi-même ; il fallait extraire la pierre de folie pour espérer une existence paisible, enfin réconciliée. Il fallait tuer l’autre.

(Norma, roman, Éd. Luce Wilquin, 2006)

Norma, roman : lecture de Denis Leduc

Daniel Charneux s’empare avec brio d’un des grands mythes américains : Marylin Monroe. Un mythe devenu mondial sinon éternel. Comment Norma Jean Baker jeune fille, jeune femme est-elle devenue cette icône du sexe et du phantasme Marylin Monroe dans une ambiance et un contexte qui a fait couler tant d’encre vu certains accompagnonnements, Frank Sinatra et plus encore les Kennedy brothers. Sans rien dire de sa mort : ce suicide mal constaté, non décrypté et lui aussi soumis à bien des rumeurs.
Daniel Charneux situe tout cela, recrée Norma sous Marylin au travers d’un de ces magnifiques trucs d’écrivains prenant appui sur la rumeur et la magie.
Et si elle n’était pas morte ? Mieux même et si elle vivait toujours ?
Recluse dans un endroit isolé, un désert, celui de Morjave vivant d’analyse introspective et de de regards tant sur son mythe que sur sa soi-disant mort et surtout reconstruisant toutes les étapes de Norma à Marylin vu qu’elle seule en connaît tous les prix.
La magie de l’écrivain est celle-ci : dans ce désert il y a une cabine téléphonique qu’on peut appeler et qui peut appeler.
Le romancier le sait et compose le numéro et parlera inlassablement avec une vieille femme qui se confie et lui confie Norma-Marylin.
Magique et réaliste.
Fort et émouvant.
La mite dans le mythe.
Le réalisme et le psy.
L’icône et les autres images, personnelles, dures et fièvreuses.
La vie après et dans la vie.
Un roman à ne pas manquer.

Denis Leduc

Norma, roman : lecture de Chantal Portillo

Les mots ont vaincu le désert… écrit Daniel Charneux dans le prologue de ce roman.
Imaginez Norma Jean Baker, dite Marylin Monroe, assise dans son fauteuil d’osier, vieille femme fatiguée qui dodeline de la tête en ressassant ses souvenirs de poupée de chiffon, d’idole fauchée qui a choisi de se réfugier dans le désert de Mojave. Il fallait au moins ça pour accepter d’être celle que l’on ne photographie plus, qu’on ne voit plus. Une étoile éteinte. Rien qu’une vieille femme fatiguée qui soliloque.
Ce beau texte, à la langue travaillée comme une parure de Norma, l’autre, celle de Bellini, la grande prêtresse druidique trahie par l’amour et chantée par Maria Callas, est une méditation sur le temps, celui qui passe, celui qui nous terrasse. Qui nous dépouille de la grande illusion de l’image que nous espérions renvoyer. Pour ne plus être qu’humain…fragile et lourde… Histoire cueillie au creux des mains recroquevillées de Norma, histoire racontée à ce fils qu’elle a tant souhaité et qu’elle aurait pu avoir si… Et elle lui parle à ce fils… comme à un père…Et comme il a su trouver les mots pour dire et Norma, et Marilyn. Et comme il fallait sans aucun doute l’aimer. Fort.
Les mots ont vaincu le désert
Mots ultimes. Mais qui d’autre, et quoi d’autre pourraient le vaincre ce désert, celui dans lequel nous croyons nous réfugier, celui que nous portons ? Mots pour nous donner peut-être l’espoir de nous rejoindre… ceux de Daniel Charneux.

Chantal Portillo, romancière.

Norma, roman : extrait

« Un visage parmi des dizaines d’autres sur la photo de groupe de la Van Nuys High School. Dizaines de petits destins en marche.

Qu’étaient-elles devenues, dans la tourmente du vingtième siècle ? Qu’étaient-elles devenues, les Rose, les Grace, les Peggy, les Pam ? Qu’avaient-elles fait de leurs rêves ? Elles avaient remué un instant la poussière des chemins avant de retourner à la poussière, elles avaient fait un peu de bruit avant le grand silence. Elles avaient swingué à vingt ans, twisté à trente-cinq, et puis elles avaient vu couler la pop, le punk, le disco, la techno… Elles avaient été dans le coup un moment, puis hors du coup, au rancart. Elles avaient attendu l’amour et c’est un mari qui était venu. Elles avaient attendu des enfants qui ne les avaient pas attendues pour grandir, pour attraper de l’acné, des seins, des poils, pour trouver des copains, des maris ou des femmes, pour partir. À cinquante ans, elles s’étaient retrouvées assises dans des canapés à côté d’obèses en pantoufles qui regardaient des matches de football à la télévision en buvant des bières en boîtes, piégées, ahuries, vacantes, terriblement normales. Et le temps s’était mis à peser sur leur tête comme la pierre d’un tombeau.

J’avais au moins échappé à ça, moi, j’avais effacé, à trente-six ans, mon désir d’exister, balayant de la main les déchets du gommage, les résidus entortillés, maigres traces sur le papier, reliefs estompés, abolis, page blanche. Désert. »

Norma, roman : présentation

  • Mon troisième roman, Norma, roman, est sorti aux éditions Luce Wilquin (dans la collection : « Sméraldine ») le 6 février 2006.

  • A propos de Norma, roman : »Norma Jean Baker était une femme. Marilyn Monroe était un mythe. Cela faisait des années que me trottait dans la tête l’idée d’écrire sur la femme qui se cachait derrière le mythe, un peu dans l’esprit du travail qu’avait réalisé Eugène Savitzkaya, dans Un jeune homme trop gros, à propos d’Elvis Presley. Je tenterais de passer outre les photos sur papier glacé des albums d’André De Dienes ou de Milton Greene, de plonger de l’autre côté du miroir pour débusquer Norma sous le masque de Marilyn, la femme éclipsée par l’étoile.
    Et puis, une idée m’a traversé l’esprit. Et si Norma n’était pas morte le 4 août 1962 ? Et si, ce jour-là, elle avait tué le mythe ? Si elle vivait depuis recluse, quelque part dans le désert de Mojave ? Si elle regardait, depuis plus de quarante ans, couler sa vie en spectatrice amusée, feuilletant les pages des albums anciens, réécoutant en boucle l’autre Norma, celle de Bellini chantée par Maria Callas, tentant de combler son désert intérieur par le spectacle du désert, passant parfois, pour s’entraîner à mourir vraiment, une nuit dans son cercueil…
    « Écrire un roman, ce n’est pas raconter quelque chose en relation directe avec le monde réel. C’est établir un jeu entre l’auteur et le lecteur. Ça relève de la séduction » écrivait Georges Perec. C’est à ce jeu de séduction que j’ai tenté de me livrer dans Norma, roman. Dans ce roman d’une Norma enfin réconciliée avec elle-même, enfin débarrassée de la siamoise dont elle avait dû supporter toute sa vie, toute sa première vie, l’encombrante, l’obsédante  présence »

  • Le prologue : C’est dans le désert de Mojave que s’est produit ce qui devait se produire, un matin d’août. À quelques milles d’une mine de pierre volcanique abandonnée, à une dizaine de milles du village le plus proche. Un de ces pueblos fantômes où souffle un vent brûlant qui balaie devant lui des vagues de sable rouge et ces maigres buissons déracinés, fuyants. Un village momifié, vidé de tous viscères.
    Contre toute attente, une cabine téléphonique y niche sa carcasse. Toutes les vitres sont brisées. Voici quelques années, un randonneur en découvrit l’existence, sur une carte d’état major. Un téléphone au milieu du désert ! Il prit sa 4 x 4, tourna longtemps en rond au milieu des arbres de Josué, finit par repérer les poteaux téléphoniques, les suivit comme un fil d’Ariane… Au bout, cette cabine brûlante de soleil, avec ses vitres mortes et sept impacts de balles. Et le combiné bien accroché sur sa fourche.
    Il décrocha : la tonalité se fit entendre, comme dans tous les téléphones du monde civilisé. Il composa un numéro… ça marchait ! Alors, il releva le numéro de la cabine, rentra chez lui et rédigea un article sur le téléphone du désert.
    À la lecture de l’article, des gens se sont mis à appeler. Juste par curiosité. Et puis, un jour, cela s’est produit, qui devait se produire. Quelqu’un est passé par là, sur la vieille route poudreuse. Quelqu’un s’est arrêté, attiré par l’étrange carcasse. Ça sonnait. Une main a décroché. Et un dialogue s’est noué. Les mots ont rapproché deux êtres. Les mots ont vaincu le désert.

  • Le prix :

Ce roman a obtenu en 2007 le Prix hainuyer de Littérature française Charles Plisnier