Réseaux

couverture-tlpmLe phénomène Facebook s’était répandu comme une traînée de poudre. Il était de plus en plus question de ces « réseaux sociaux » qui tendaient leurs filets au-delà des anciennes frontières. Dès le début, j’ai été frappé que l’on emploie pour désigner ce type de communication le même mot que pour d’évidentes saloperies : réseaux, c’était plutôt associé, en général, aux pires côtés de l’être humain. Ne parlait-on pas de « réseaux de prostitution », de « réseaux pédophiles » ou encore de « réseaux mafieux » ? Rien que ce détail de vocabulaire aurait dû, me semblait-il, entraîner la méfiance. Au contraire, chacun se hâtait de s’inscrire, de « prendre un compte », de créer son « mur », d’accepter de nouveaux « amis ».

Another brick in the Wall. Près de trente ans plus tôt, Pink construisait un mur autour de lui pour fuir la réalité. Pour les adeptes de Facebook, il s’agissait de s’emmurer dans un monde parallèle, mi-réel, mi-fantasmé, et surtout de le montrer à tous. De permettre à chacun de le couvrir de tags, de photos, de commentaires. Les utilisateurs se vantaient de posséder des centaines d’amis pour qui leur vie privée cessait de l’être. Comment détourner ainsi le sens d’un mot, songeais-je ? Comment l’atrophier, le vider à ce point de son épaisseur ? J’avais vécu plus d’un demi-siècle sans rencontrer à la surface du globe un seul véritable ami. Et n’importe qui en accumulait comme des timbres dans une collection. J’étais peut-être d’un autre âge, mais je n’arrivais pas à comprendre les formes nouvelles de relations humaines dont je me sentais séparé par des gouffres.

(Trop lourd pour moi, Luce Wilquin, 2014)

Interview

couverture-tlpmUn bel article d’Edmond Morrel et une interview en prime (cliquer sur la photo pour ouvrir la page).

Voici l’article :
Certains romans nous happent dans leur envoûtement dès la première phrase et prolongent leur envoûtement sans discontinuer jusqu’au dernier mot. Le livre de Charneux appartient à cette catégorie, rare, des ouvrages dont on se dit qu’ils ont tout le temps existé en nous. Leur lecture s’inscrivant alors dans le registre de l’évidence. Cela vient de l’écriture – ligne claire et sans faille- , de la musicalité de la phrase et de l’univers que crée le romancier autour de ses personnages. Portrait nostalgique d’un demi siècle qui débute au mi-temps des années 50 et s’achève de nos jours, le roman nous raconte la confession de Jean-Baptiste Tailandier qu’il rédige au fil du livre, sur des feuillets A4. Il dira tout. Et son souvenir retracera pour notre plus grand bonheur un cheminement dans une vie. Les lieux du récit, écrit depuis un exil andalou, sont le Hainaut, le Congo, la Belgique. La bande sonore est faite de chansons depuis « Les Roses blanches » jusqu’à « Paint it Black ». Mais ce qui fait de ce roman une création hypnotique est à n’en pas douter le personnage central, Taillandier, l’homme dépourvu de plaisir et de la capacité de l’illusion. Le romancier puise dans l’écriture de sa confession désabusée, une jubilation de raconter dont le lecteur ne peut échapper à l’enchantement. A lire : un grand livre !
Edmond Morrel

Sur la sellette

TopJe présenterai mon dernier roman, Trop lourd pour moi, le jeudi 18 septembre à Nalinnes et le jeudi 2 octobre à Élouges.

Jeudi 18 septembre, 19 heures 30, à Nalinnes, dans le cadre du cycle littéraire de la bibliothèque, je parlerai de mon itinéraire en insistant sur le dernier-né.

Pour plus de renseignements, veuillez cliquer sur l’image : Projet Couv Charneux

 

 

 

 

Jeudi 2 octobre à 20 heures, à la Grange d’Élouges (la Roulotte Théâtrale d’Annie Rak et Roland Thibeau), c’est Françoise Houdart qui me mettra sur la sellette. Pour plus de détails, veuillez cliquer sur sa photo :Houdart

No satisfaction

Une excellente lecture d’Eric Allard sur son blog « Les belles phrases » :

No satisfaction

Jean-Baptiste Taillandier, le narrateur du septième roman de Daniel Charneux, fait le récit des expériences qui ont grevé sa vie, à l’exception des épisodes familiaux qui l’ont nourri, comme s’il démêlait le lin de la laine, en transgressant ainsi un interdit parental. À mesure qu’il témoigne, qu’il se leste des souvenirs d’une vie, il allège son âme.

Une existence commencée cinquante-huit ans plus tôt entre une mère aimante et un père un peu trop rigide qui cite constamment la Bible. Le garçon, avide de solitude, de contact avec la nature, se tient à l’écart des autres (Je n’étais pas en quête d’adhésion, écrit-il). Il découvre bientôt qu’il est affecté d’une inadaptation au plaisir physique, une anorgasmie.  Ce n’est pas par hasard si (I Cant’ Get NoSatisfaction des Stones est une de ses chansons préférées. Il est tout aussi incapable de tomber amoureux et se définit comme un « handicapé du cœur ».

Cela ne l’empêche toutefois pas, bien au contraire, de faire vocation de se consacrer aux autres et, même, il n’est « pas loin de se  prendre pour un saint »…

Il effectuera son service civil en Afrique puis entamera une carrière de psychologue en milieu scolaire. Sa mère meurt quand il n’a pas 25 ans. Suivront les décès de son père et de ses autres ascendants. Pendant le temps de ces disparitions, il trouvera des mères de substitution auprès de femmes réduites à leur fonction maternante, en évitant bien d’accéder aux désirs de ses compagnes d’avoir des enfants avec lui.

L’épisode le plus savoureux confronte Jean-Baptiste Taillandier à une petite communauté bouddhiste qu’il fréquente durant plusieurs années et de laquelle il sortira, comme de ses autres engagements, désenchanté.

Daniel Charneux décrit le trajet d’un homme de la seconde moitié du XXème siècle qui n’aura pas pu donner sa vie pour un être ou pour une cause, trop lucide sans doute ou trop à l’écoute de soi, de ses sensations (un  moment, il deviendra intolérant au bruit), incapable en tout cas des’oublier (selon son expression) pour quelqu’un d’autre que sa mère. Le narrateur ne mettra pas fin à ses jours, il n’est pas doué pour la tragédie, il choisira une autre forme d’extinction.

Comme souvent dans ses romans, Daniel Charneux évoque avec un luxe de précision sensible, sur le mode du je me souviens, une existence reflet d’une époque, dans laquelle on se projette. Par exemple, le narrateur se souvient de nombre de slogans publicitaires qui ont émaillé sa vie et… les nôtres: Seb c’est bien, Elle a mérité la WoolmarkLes bonnes chaussettes Stem montent jusqu’au genoux…

Mais qu’est-ce qui fait qu’on se sent si proche de Taillandier, le psychologue revenu de tout, sinon de son amour filial et d’une enfance à laquelle le monde n’aura pas pu offrir un terrain où s’émanciper en dehors des structures illusoires de la famille fusionnelle, du travail émancipateur ou de la fraternité humaine seulement présente sur le modèle véhiculé par les réseaux sociaux?

Un livre qui, une fois refermé, ne cesse de nous interroger sur le sens de nos existences absurdes au sens camusien du terme.

Un épisode est représentatif du livre qui se situe au début de la confession. Le narrateur raconte l’épisode du veau d’or, en confiant qu’il a toute sa vie durant vénéré une idole en toc. Puis, quelques pages plus loin, il date sa conversion au végétarisme (de la même façon qu’il se refusera au plaisir charnel) au moment où il s’est rendu compte qu’il avait mangé du veau qu’il avait vu naître : « On avait donc, pour me nourrir, privé une vache de son petit. » Toute sa vie durant, il aura privilégié cette relation fondamentale et n’aura pas pu adhérer à autre sorte de vie, sociale, affective ou religieuse. Lui, le psychologue qui aura consacré une partie de son temps à l’enfance, aura été un homme malade de sa propre enfance.

Éric Allard

Empathie

Reçu ce matin un message de Michel Joiret, rédacteur en chef du Non-Dit. Merci pour l’empathie qu’il exprime pour le personnage de Trop lourd pour moi :

« Ah oui! Je suis plus que sensible à ce livre sincère, profond et terriblement humain!

Je ne te le cache pas, Daniel, c’est mon préféré! Et j’en suis très heureux pour toi. A n’en point douter, il a fallu bien du courage au narrateur pour poser le fardeau qui encombre sa mémoire… Mais n’est-ce pas le prix à payer pour exister dans l’écriture?

Je me sens en phase avec ce qui est dit dans ce roman et avec l’écriture qui en faufile les doublures. »

(Michel Joiret)

Entre nous

Pas mauvais, ce petit noir… N’est-ce pas, Sartre?

Je préfère celui des Deux Magots.

Celui du Flore est plus serré… Dites-moi, comment va le Castor?

Elle rédige ses mémoires. Vous savez, c’était une jeune fille plutôt rangée. C’est sous mon influence qu’elle est devenue cette… militante de la cause des femmes.

L’existentialisme est un féminisme, en somme.

Dans son cas, oui. Mais… plus bas, Charneux! J’ai l’impression qu’ils nous écoutent.

Qui?

Eux. Et qu’ils nous regardent, de leurs millions d’yeux qui nous fouillent.

Mais qui donc?

Eux… Les Autres, toujours les Autres.

Si vous dites vrai, Sartre…

Eh bien?

Alors, c’est l’Enfer!

L’Enfer, Charneux. L’Enfer. Mais, dites-moi, de votre côté, quoi de neuf?

Ne m’en parlez pas. Mon septième roman sort aujourd’hui.

Alors?

Alors, ça m’angoisse.

Il s’intitule?

« Trop lourd pour moi. »

Je vois : la liberté qui fond sur un homme, la terrible responsabilité qu’elle engage… La peur d’assumer…

C’est à peu près ça.

Et, dites-vous, ça vous… angoisse?

Comme à chaque fois. Certains éprouvent l’angoisse de la page blanche. Moi, l’angoisse de la page imprimée.

Comme une… nausée?

C’est bien ça, Sartre. Une nausée. Oui, la nausée…

Allez, je vous offre un petit blanc…

Quelques dizaines de grammes de papier imprimé.


Je l’ai entre les mains depuis hier…
Quelques mois de travail transformés en quelques dizaines de grammes de papier imprimé.
Il sera, d’ici une quinzaine de jours, « dans toutes les bonnes librairies.
Et voici ses premières lignes :
« Cette fois, je dirai tout. Enfin, presque. Tout dire serait impossible. Tout ce que j’ai vécu ? Pensé ? Senti ? Je veux dire que je ne cacherai rien de ce qui m’a conduit où je suis. J’ai tout mon temps.
Tout mon temps… À peine ai-je écrit ces mots qu’ils me dépassent. Le temps ne m’appartient pas. Pour être plus exact, je peux à présent consacrer tout le temps dont je dispose à dire la vérité que je retiens depuis toujours.
 »
A partir de ce moment, il m’échappe. Il appartient aux lecteurs.

Trop lourd pour moi

« Les écoles pour filles n’étaient pas loin. Je les voyais passer bras dessus bras dessous, riantes, espiègles, sans profondeur, me semblait-il. J’avais treize ou quatorze ans, elles aussi. Elles étaient immergées dans ce que l’on appelle l’âge ingrat. Marquées d’acné, longues, maigres, les cheveux gras. Je n’exagère pas, c’est ainsi que je les voyais. J’étais un botaniste débutant qui aurait rêvé d’étudier la flore amazonienne et que l’on enverrait en mission au bord de la mer Morte.

Puis, dans ce paysage gris, le soleil se levait, dépliant un arc-en-ciel : la 4L bleu ciel se garait, maman était là, quatre ailes de papillon semées çà et là sur sa robe, son sourire s’excusait de son retard, ses joues rosissaient un peu, ses yeux de turquoise se mouillaient, j’entrais dans la voiture où flottait son parfum de violette, de musc et de lilas. Et j’oubliais toutes les filles. »

Mon septième roman,Trop lourd pour moi sort le 22 août, aux éditions Luce Wilquin.