Fourmis-lions

fourmilion« Comme il avait coulé vite, le sable qui m’engloutissait dans ce piège que construisent, paraît-il, les fourmis-lions ; cet entonnoir de sable mouvant où le moindre geste me condamnait à sombrer plus avant. Je serais bientôt un Ronsard chenu bêlant des poèmes mielleux au souvenir d’une jeune fille que j’avais aimée, à l’éternelle idole qui m’avait dit  » Oui « , un jour, devant Dieu et devant les hommes et qui était partie, un jour, me laissant seul avec un anneau d’or. Dans quel département, dans quelle année-lumière, dans quel fuseau horaire la retrouverais-je, mon aubépine aux yeux lilas ?
Arriverais-je à capter son regard, à l’attirer moi aussi dans le piège? Peut-être était-ce pour cela qu’elle était partie. Peut-être qu’enfant de vieux, je faisais vieillir prématurément tout ce que je touchais. Peut-être avais-je le don du malheur, comme d’autres ont le don du bonheur. »

(Une semaine de vacance, Éd. Luc Pire, 2001)

GR

Puis j’emprunte, pour la première fois depuis mon départ, l’un de ces chemins dits « de Grande Randonnée » que j’aurais plutôt tendance à fuir car je risque plus qu’ailleurs d’y croiser des touristes. Grande Randonnée… quelle prétention ! Comme si la grande randonnée n’était pas avant tout dans la tête, dans le cœur… comme si la grande randonnée n’était pas la vie…

(Une semaine de vacance)

Une semaine de vacance : extrait

Je me suis arrêté, au Puy Faucher, dans une petite taverne rustique à l’enseigne de « L’ami du Vin ». J’ai dévoré une salade aux fruits secs – cerneaux de noix, pignons de pin, raisins de Smyrne – arrosée d’un petit blanc acidulé comme une pomme sure.
Le savaient-ils, pouvaient-ils le deviner, ces paysans endimanchés qui tuaient quelques heures en digérant une daube, en tapant le carton, en contemplant, dans un verre à pied, le lent tiédissement d’une blonde, que ma vérité leur serait prochainement révélée ?
Le carrelage était constitué d’un damier moutarde et vermillon. Pion dans un jeu dirigé par un autre, ou par un autre moi-même, j’étais sur l’avant-dernière rangée. Au coup suivant, j’allais à dame. Ils seraient mat, tous, le quinquagénaire moustachu, dégarni, qui commandait une troisième cervoise tiède, la vieille permanentée aux lèvres minces qui s’acharnait sur un innocent billard électrique, le septuagénaire à chemise à carreaux boutonnée jusqu’au  col, aux rides profondes, aux poches sous les yeux, les retraités accoudés au comptoir de faux chêne, les solitaires attablés devant un pastis laiteux, pisseux, le jeune mécanicien à l’air simplet dont la salopette grise et graisseuse – il n’observait pas le repos du dimanche – portait dans le haut du dos, sur un placard rouge vif, les cinq majuscules blanches du mot TOTAL.
TOTAL. Bilan. Addition. Compte.
Une semaine de vacance se terminait. Dix-huit personnes m’entouraient, dans cette taverne où les dix-huit poutres parallèles du plafond étaient autant d’invitations au suicide. Trente-huit années se seraient écoulées, le sept juillet, depuis que ma déjà vieille mère avait souffert pour expulser l’abcès géant qui la gonflait.
TOTAL : une vie. Un peu de plein dans beaucoup de vide. Si l’on représente le temps qui s’est écoulé depuis le  big bang par les vingt-quatre heures d’une journée, l’ère chrétienne arrive à la dernière seconde. Alors, un homme… un centième de seconde ? Un vingtième ? Certains théologiens estiment que l’univers est en création permanente. Alors, pourquoi pas un big bang permanent ? Une explosion de chaque seconde qui nous projette à chaque instant dans NOTRE vie unique, si unique, si désespérément unique et vide.
Au-dessus du comptoir, un écran de télévision ultramoderne, ultra-plat, sidérant de gigantisme, verse le flot d’images émanant de l’une des premières « séries » de l’après-midi. C’est apparemment une variation sur le thème de l’amour ; l’amour humain, s’entend ; plus précisément, en l’occurrence, celui qui unit potentiellement un éphèbe aux dents étincelantes et une sirène en maillot rouge. Un plan nous la montre avec son amie, aussi brune qu’elle est blonde, épiant sur le palier d’un luxueux immeuble l’arrivée du bellâtre qui gravit les escaliers. Les deux femmes écoutent le bruit de des pas. Il arrive, la brune s’éclipse. S’ensuit un dialogue doublé par des voix de dessin animé – léger décalage des lèvres, sourires en porte-à-faux, ton soudain grave –, échange de réparties consternantes dont me parviennent des bribes :
– Mais vous m’avez regardée d’une façon si méchante que j’ai compris que vous ne vouliez pas.
– Mais si !
– Mais non !
Rabibochage autour d’un Martini, baiser chronométré, halètements, allaitement, à l’aide!… le patron a zappé : c’est le tiercé. Puis viendra un flash d’information : nouvelles bavures de l’OTAN, nouvelles affaires de dopage, nouvelles présomptions de « purification ethnique », tueurs en série, tueurs en série, tueurs en série…

Une semaine de vacance : présentation

  • Mon premier roman, Une semaine de vacance, est sorti aux éditions Luc Pire (dans la collection : « Embarcadère ») pour la foire du livre de Bruxelles 2001.

  • Sur la quatrième de couverture, on pouvait lire : »C’est fou ce que ça peut distraire, l’ennui…

Tenez, cette année, pour les congés, j’avais décidé de m’ennuyer. Seul, sac au dos, sur les routes monotones de la Creuse, je pensais transformer les vacances en vacance, ne trouver que le vide… Et puis, entre la saga des rencontres insolites et la ronde des souvenirs, j’ai découvert un vide étonnamment plein…

Ennuyeuse, la Creuse ? Et si, au terme de cette semaine de vacance, je parvenais à me surprendre… à vous surprendre ?« 

  • Les premières lignes :

Cette année, pour les congés payés, j’ai décidé de m’ennuyer. Si l’on ne s’ennuie pas, le temps passe vite, et deux semaines, c’est si court ! Mais s’ennuyer, c’est ruminer le temps, le malaxer, l’étirer comme une pâte, comme une gomme extensible. C’est profiter de chaque grain de sable.
C’est pour cela que je préfère ne pas parler de vacances au pluriel, un mot qui – tout comme le mot loisirs évoque précisément l’absence de loisir, d’oisiveté – un mot, donc, qui renvoie lui aussi à un temps plein, meublé d’activités riches et variées, précisément le contraire de la vacance, c’est-à-dire du bienheureux vide.
J’ai toujours admiré cette racine, mère d’une riche famille : vacuité (quelle rime merveilleuse à fatuité !), vacuole (l’un des constituants de nos cellules, donc de notre être, serait le vide…), vacation, vacant, sans oublier ce « vacuum » étrange que je trouvais, enfant, sur certains produits emballés sous vide  ou encore, si ma mémoire est bonne, sur ces ingénieuses boîtes en matière plastique produites par une firme américaine au nom imprononçable spécialisée dans la démonstration à domicile.
C’est toujours avec une étrange sensation de joie et de puissance que j’actionnais, suivant à la lettre les recommandations de la vendeuse, l’élastique fontanelle du couvercle, produisant, par une adéquate pression des pouces, la libération, dans un souffle vaguement incongru, d’une certaine quantité d’air remplacée ipso facto par ce vide censé protéger les aliments de toute corruption due à l’oxygène, un gaz comme chacun sait nécessaire à la respiration de l’être humain, certes, mais aussi – toute médaille a son revers – propice à la putréfaction de ses nourritures terrestres.
La nature a horreur du vide… Grâce aux produits de la gamme Tupperware, n’importe quelle ménagère armoricaine, la moindre bonniche créole, le plus infirme vieillard nationaliste peut pourtant, par une simple pression des pouces, produire à volonté ce miracle – à l’échelle, il est vrai, d’une boîte de matière plastique. La fin du monde : le Créateur pressant des deux pouces, quelques secondes à peine, sur le couvercle de la voûte céleste…

  • Le prix :

Ce premier roman a obtenu en 2002 le Prix des Usagers de la Bibliothèque centrale du Hainaut

Une semaine de vacance : la presse.

  • « La Creuse n’aura plus de secrets pour vous après avoir lu ce livre, auquel l’auteur est parvenu à donner un ton étrange, léger, dilettante jusqu’à une finale complètement désarmante. »

Michel Torrekens, Le Ligueur.

  • « Un premier roman rondement mené, à l’écriture souple, enjouée et qui nous berne dans un éclat de rire. »

Thierry Detienne, Imagine.

  • « Pour son premier roman, Daniel Charneux a réussi un bel exercice d’équilibriste sans céder, comme son personnage, au vertige du vide. »

Laurent Demoulin, Le Carnet et les Instants.

  • « Où un homme décide sciemment de s’ennuyer, de partir sac au dos sur les chemins d’une région « calme » s’il en est, la Creuse. A la recherche de la vacuité et par-là même ouvert à la rencontre, il verra sa Semaine de vacance se transformer en véritable odyssée… »

Anne Boulord, Marie-Claire.

  • « Le livre est agréable à lire, la promenade est belle et lente, elle vous reposera. Laissez-vous embarquer aux côtés de Jean-Pierre Jouve, l’épilogue risque bien de vous secouer une fois pour toutes! Un très beau premier roman. »

Nicolas Keszei, www.worldonline.be

  • « Il y a chez Daniel Charneux cette vision préservée, à la Tintin, ce regard-là sur les choses et les êtres, mais avec un côté plus déhanché dans l’humour, plus désabusé, plus imparfait, plus propice aux dérapages. A découvrir ! »

Alexandre Millon, Remue-Méninges.

  • « C’est un roman tout à fait inattendu où l’humour est roi. La surprise finale est donc totale. (…) Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître et on attend d’autres textes du même tonneau. »

Françoise Châtelain,  http://users.skynet.be/litterature/

  • « Et la révélation sera à la mesure de l’attente. Daniel Charneux est bien un faux calme, ou du moins tel est son personnage, qui ménage ses effets avec un art consommé de la progression – pas seulement pédestre. »

Pierre Maury, Le Soir.

  • « C’est non seulement à une véritable leçon de français que Daniel Charneux nous invite, mais aussi à la découverte d’une histoire, d’une fiction, réaliste et surréaliste à la fois, qui place le personnage central en équilibre entre le « Docteur Jekyll » et « Mr Hyde »… Reflet de nous-mêmes ? »

Eric Cornu, Nord-Eclair.

  • « Partir donne toujours l’impression d’un acte purement physique… Mais non, partir c’est avant tout dans la tête. Et Daniel Charneux nous offre ce plaisir avec un livre de vacance par excellence, pour tous les jours de l’année. Toute une philosophie ! »

Myriam Depaux, La Province.

  • « Un livre étrange, au confluent des genres (du polar, de la fable, du récit de marche), qui les brouille tous  pour composer un roman singulier, déroutant, qui mêle à sa trame  toutes sortes d’histoires. »

Eric Allard, Ombrages.