Une semaine de vacance : extrait
2 08 2008
Je me suis arrêté, au Puy Faucher, dans une petite taverne rustique à l’enseigne de « L’ami du Vin ». J’ai dévoré une salade aux fruits secs – cerneaux de noix, pignons de pin, raisins de Smyrne – arrosée d’un petit blanc acidulé comme une pomme sure.
Le savaient-ils, pouvaient-ils le deviner, ces paysans endimanchés qui tuaient quelques heures en digérant une daube, en tapant le carton, en contemplant, dans un verre à pied, le lent tiédissement d’une blonde, que ma vérité leur serait prochainement révélée ?
Le carrelage était constitué d’un damier moutarde et vermillon. Pion dans un jeu dirigé par un autre, ou par un autre moi-même, j’étais sur l’avant-dernière rangée. Au coup suivant, j’allais à dame. Ils seraient mat, tous, le quinquagénaire moustachu, dégarni, qui commandait une troisième cervoise tiède, la vieille permanentée aux lèvres minces qui s’acharnait sur un innocent billard électrique, le septuagénaire à chemise à carreaux boutonnée jusqu’au col, aux rides profondes, aux poches sous les yeux, les retraités accoudés au comptoir de faux chêne, les solitaires attablés devant un pastis laiteux, pisseux, le jeune mécanicien à l’air simplet dont la salopette grise et graisseuse – il n’observait pas le repos du dimanche – portait dans le haut du dos, sur un placard rouge vif, les cinq majuscules blanches du mot TOTAL.
TOTAL. Bilan. Addition. Compte.
Une semaine de vacance se terminait. Dix-huit personnes m’entouraient, dans cette taverne où les dix-huit poutres parallèles du plafond étaient autant d’invitations au suicide. Trente-huit années se seraient écoulées, le sept juillet, depuis que ma déjà vieille mère avait souffert pour expulser l’abcès géant qui la gonflait.
TOTAL : une vie. Un peu de plein dans beaucoup de vide. Si l’on représente le temps qui s’est écoulé depuis le big bang par les vingt-quatre heures d’une journée, l’ère chrétienne arrive à la dernière seconde. Alors, un homme… un centième de seconde ? Un vingtième ? Certains théologiens estiment que l’univers est en création permanente. Alors, pourquoi pas un big bang permanent ? Une explosion de chaque seconde qui nous projette à chaque instant dans NOTRE vie unique, si unique, si désespérément unique et vide.
Au-dessus du comptoir, un écran de télévision ultramoderne, ultra-plat, sidérant de gigantisme, verse le flot d’images émanant de l’une des premières « séries » de l’après-midi. C’est apparemment une variation sur le thème de l’amour ; l’amour humain, s’entend ; plus précisément, en l’occurrence, celui qui unit potentiellement un éphèbe aux dents étincelantes et une sirène en maillot rouge. Un plan nous la montre avec son amie, aussi brune qu’elle est blonde, épiant sur le palier d’un luxueux immeuble l’arrivée du bellâtre qui gravit les escaliers. Les deux femmes écoutent le bruit de des pas. Il arrive, la brune s’éclipse. S’ensuit un dialogue doublé par des voix de dessin animé – léger décalage des lèvres, sourires en porte-à-faux, ton soudain grave –, échange de réparties consternantes dont me parviennent des bribes :
– Mais vous m’avez regardée d’une façon si méchante que j’ai compris que vous ne vouliez pas.
– Mais si !
– Mais non !
Rabibochage autour d’un Martini, baiser chronométré, halètements, allaitement, à l’aide!… le patron a zappé : c’est le tiercé. Puis viendra un flash d’information : nouvelles bavures de l’OTAN, nouvelles affaires de dopage, nouvelles présomptions de « purification ethnique », tueurs en série, tueurs en série, tueurs en série…
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