S’asseoir sous le cèdre

31 01 2010

Je suis content que tu sois venue. Ça fait longtemps, tu sais, que j’attendais ta visite sans vraiment l’espérer. Longtemps. Je suis là sur mon seuil, avec mon chat Pompon. Je l’ai appelé Pompon parce que, quand il était chaton, il était comme une boule de poils, une petite boule de poils gris et bruns. Tu l’as connu ? Non ? Tu étais déjà partie, c’est vrai. Alors, tu as connu sa mère, Poupousse ? Non plus ? Elle était tigrée comme lui mais plus sombre. Et puis douce. Il est un peu farouche, lui. Si je le lâche, il va s’enfuir, c’est pour ça que je le tiens bien, là, sur mon seuil. Viens, entrons. Attends, je vais fermer la porte. Il fait toujours frais, ici, malgré la chaleur. Tu te souviens ? Les murs épais, les fenêtres étroites, c’est que les hivers sont rudes ici. Il fait sombre aussi, tu veux que j’allume ?

Ça fait un bout de temps, non, que tu n’es pas revenue au village ? Moi, je ne sors presque plus – où irais-je ? Parfois, je m’assois sur le banc, à côté de l’église. Son clocher d’ardoise est à présent moins haut que le cèdre du Liban. Il a bien poussé, le cèdre ! Oui, je m’assieds sur le banc à l’ombre du cèdre,  et les  passants se  disent en me  voyant : « À quoi  pense le vieil  homme assis sur le banc ? » À rien, il ne pense à rien. Sur le banc, le vieil homme regarde la vie qui passe. Dans le désert, le grain de sable a toujours sa place. Moi, ma place est ici, dans ce coin de village. Mais toi, tu es partie. Le vent a soufflé, le sable s’est envolé. Parfois, le vent du Sud amène jusqu’ici un peu de sable du désert.

Tu as bien fait de partir. Tu as bien fait de le suivre. Je me souviens, parfois, sur mon banc, de la petite fille et du petit garçon main dans la main, rois du monde. Je me souviens des mercredis, quand nous jouions ensemble dans le verger voisin : le sucre de la reine-claude qui nous collait les doigts, moins que la sève du sapin blessé. Je me souviens des galettes des rois, j’espérais toujours tirer la fève pour pouvoir te choisir comme reine, les autres étaient trop laides, les autres n’existaient pas.

Tu le verrais, le verger ! Ils ont tout abattu pour construire le parking. Le manche de la hache se souvient-il de sa vie de branche ? Moi, je n’ai rien oublié. Le vieil homme garde en lui les sourires de sa mère, yeux dans les yeux sur la table à langer, les leçons de calcul, la poussière de la craie, la petite fille et le petit garçon main dans la main, rois du monde. Tu as vu, là, dans le coin, la guitare de ma jeunesse, une corde cassée ? Je reste souvent là, dans le silence à peine troublé par le ronron du chat Pompon, le dictionnaire ouvert sur le mot « mort », à me demander…

Tu dis ? Ton mari mort ? Tu es revenue dans la maison de tes parents ? Oui, si tu veux, tu passes quand tu veux. Je ne voudrais pas t’obliger. Nous irons ensemble nous asseoir sur le banc, nous parlerons du vieux temps. Il pleut parfois un peu, tu sais, mais la pluie d’été ne dure jamais longtemps. Ou alors, elle s’excuse par un arc-en-ciel.





Tintin, les Titi…

19 11 2009

Je suis content que vous soyez venu. Ça fait si longtemps que je suis seul. Asseyez-vous là, quelque part, si vous trouvez une place. C’est petit, chez moi.
Au mur de sa chambre, elle a laissé ses Titi. Elle collectionnait les Titi, vous savez, ce canari de cartoon, ce canari d’un jaune à faire mal aux yeux, paraît qu’y en a qui sont allergiques à ce jaune. Elle a laissé ses Titi quand elle est partie et je reste là, seul, comme un Grosminet triste, avec mes moustaches de gros chat paisible.
Ça ne vous ennuie pas si je reste allongé sur mon lit, les doigts croisés ? Je suis si fatigué. Allongé sur mon lit, les doigts croisés, j’ai un peu l’allure d’un mort, non ? Comme quelqu’un qui rendrait son dernier souffle, qui partirait pour son dernier voyage. Pour le repos éternel, comme on dit.
Je me souviens de son premier souffle d’enfant, elle était née la nuit. Une âme neuve qui brillait parmi les étoiles. Elle était née l’hiver, la neige tombait cette nuit-là. Et je twistais sur ma chaise, dans la salle d’attente de la maternité. À cette époque, les pères n’assistaient pas à l’accouchement. Quand une infirmière est venue me la présenter, mon visage s’est éclairé. C’est comme ça qu’elle a dit, l’infirmière : votre visage s’est éclairé. Je portais la barbe, alors, pas seulement la moustache. Et les cheveux longs, comme à l’époque. Le Christ. Souvent, ils me comparaient au Christ. Un Christ un peu triste – c’est vrai, je n’étais pas riant. Mais là, face à ce souffle neuf, mon visage s’est ouvert, et j’ai souri. Comme un ange sur une cathédrale.
Et puis, pour faire court, j’ai été maladroit. Avec sa mère. Pourquoi s’emporter pour une porte qui claque, pour un verre brisé au cours d’une vaisselle, pour un tintinnabulis ?
À chaque fois elle s’énervait, pour faire court, à chaque fois, je voulais crier plus fort. Vous avez autre chose à faire que d’écouter l’histoire de ma vie. Un connard fini, mais là, LE connard fini, elle disait.
Parfois, nous sortions, tout de même, nous avons eu de bons moments. Un Perrier citron au café Randaxhe à Liège, chacun dans sa bulle. Toujours chacun dans sa bulle, et la poussette entre nous. Il est réveillé, disait la dame avec sa canne, parlant du bébé. Et la bulle se brisait. Nous repartions, poussant notre poussette. Cahin-caha.
Les années ont passé, la petite a grandi. À chaque anniversaire, je lui achetais un Titi. Pour sa collection. Et puis, elle est partie. Sa mère. Sa fille par la main. Elle a claqué la porte. J’ai senti un courant d’air frais. Tintin, les Titi.
Alors, maintenant, parfois, je viens m’allonger sur son lit. Parmi les Titi jaunes et les angelots kitsch. Et je croise les doigts. Ça porte bonheur, paraît. Oui, je croise les doigts, mon souffle dans la nuit. Quelque part entre les étoiles, il m’arrive de sourire.
Voilà, vous savez tout. Je vous l’ai dit comme ça, tout simplement, comme j’aurais parlé à un inconnu. Comme ça, tout simplement, pourquoi dire plus ? Tu es grande assez pour remplir les blancs. Tu es grande assez pour comprendre. Et si tu veux, nous pourrons prendre un peu de temps, une autre fois. Si tu as le temps.
Je suis content, vraiment, que tu sois revenue.




Le hêtre pourpre du notaire

24 08 2008

Ce texte a été publié en 2004 parmi six nouvelles consacrées au patrimoine végétal de la ville de Mons.


Pour Marie, Sarah, Estelle, François, Cécile, Vincent, Juliette, êtres vivants.

Pour Herbert Meunier, qui accroche des mots aux branches des arbres.

Pour Xavier Heyden, notaire involontaire.

Bien peu de gens savent caresser un arbre.

Vois celui-là, dans ce vieux jardin montois, quelque part dans la rue du Gouvernement, entre les clochers et les toits, entre boulevards et beffroi, tu passais dans le vent et tu l’as aperçu. Tu la vois, cette pie qui plane au vent frisquet d’un début de printemps ou d’une fin d’hiver, cherchant un faîte pour ton nid ? Tu descends sur son dos, tu te poses sur l’herbe. Il est là, devant toi.

Regarde-le bien, ce hêtre vivant qui ombrage les siestes depuis si longtemps. Pourpre ? Peut-être. Oui, l’été, peut-être qu’il s’empourpre quand les autres hâlent. Peut-être qu’il rougit, tout seul dans son enclos, tandis que les plages se couvrent d’une mosaïque de dos en dégradés de bruns, de roses, d’écrevisses. Il s’empourprait peut-être, traversé par la rivière d’eau qu’il puisait au profond de la terre montoise tandis que, sur la Riviera, elle brunissait sa peau, l’épouse du notaire. Attends un peu, il n’est pas temps. Je te raconterai bientôt. Reviens à toi. Reviens à lui.

Prenons-le donc au seuil, vers la mi-février, tandis qu’il débourre, qu’il bourgeonne déjà. Si tu l’as bien caressé de l’œil, donne ta main, que je te guide. Si peu de gens savent caresser un arbre.

Sache le caresser comme on caresse une femme pour la réchauffer, pour faire un peu tiédir la sève sous les balafres, les gerçures. Pour faire un peu couler son sang. Pour lui tourner un peu la tête.

Caresse-la, la mousse humide, effleure-le, le lichen sec. Pruine du temps. Caresse de l’œil la cicatrice du greffon. Il a souffert pour être beau. Torsion de la croissance. Il tourne en rond vers la lumière, lui qui est né au nord. Il a souffert pour être pourpre, il a souffert d’être pourpre, de ne pas hêtre comme les autres. Vieux hêtre rouge qui jamais ne moutonnera dans les forêts vertes.

Caresse bien le hêtre. Mais ne le réchauffe pas trop. Il a besoin du gel. Car le gel casse la dormance des arbres. Il a besoin de l’hiver pour renaître. Il a besoin de souffrir pour revivre.

Sous lui, ses fruits et d’autres. Fruits et fleurs sous ses branches. Faînes dans leur étui, prismes latents, et des samares de rencontre. Faînes déjà rongées par les gloutons, les escargots, les grives ; et ces noyaux qu’ont laissés là les merles gris qui, sous la canicule du dernier été, se soûlaient du vin des cerises. Graines déjà condamnées. Son couvert est si dense que rien ne pousse dessous.  Des fleurs, pourtant, perce-neige éparses, crocus étiolés, et des primevères dans les parterres, et des tulipes qui attendent. Ils rosissent déjà, les cerisiers du Japon où nicheront les merles noirs.

Sur les branches basses, que tu n’atteindrais du pointu de la main qu’en prenant ta battue, comme en hauteur le sauteur, peut-être, avec de l’entraînement, sur les branches les plus basses qui sont trop hautes pour ta main d’homme, quelques faînes du dernier automne, et les bourgeons qui se préparent. Rotations de mandorles. Quenouilles.

Caresse-la, cette blessure ancienne à hauteur de ta main levée, à hauteur du cœur d’un homme un peu grand, d’un homme un peu arbre. Même le lierre n’a pu monter plus haut. Résine, sève, sang, peau d’éléphant, ourlet de la blessure comme un sexe fermé. Comme si le hêtre s’était ouvert comme un trou noir pour happer un secret trop lourd. Comme s’il l’avait gardé pour s’en nourrir, pour en souffrir, pour en mourir un jour. Caresse-la, mais pas trop fort, cette blessure qui s’offre et souffre. Et le même arbre sous la terre, le bel arbre invisible des racines, la belle source de la fontaine de vie, souffrance, beauté. Caresse-le, pas trop profond. C’est entre l’écorce et l’aubier que coule la rivière de sève. Si tu blesses ces quelques millimètres, tu le tues. Caresse-le à fleur de peau, à fil de vie ; masse-lui un peu le cœur, secours-le, secoue-le un peu. Il ne demande pas grand-chose.

Bientôt, sur l’arbre dioïque, voisineront chatons mâles, pendants, rougeâtres ; femelles enfermées, par deux ou quatre, au gynécée de l’involucre, attendant le vainqueur avant de basculer. Aujourd’hui, mi-février, tu n’aperçois que des quenouilles auxquelles s’était piquée, un jour, l’enfant aux yeux de faîne. Et, tout en haut, déhotté par le temps, ce vieux nid de tourterelles.



Bien peu de gens savent effleurer les lèvres de l’élu sans y fourrer trop vite l’hostie musclée de la langue et tournoyer dans le sens giratoire.

Le savaient-ils, eux que j’avais surpris cet ancien jour que je retrouve sous mes doigts comme un Bouddha de cuivre dans le fond d’une malle ?

Le savaient-ils, la notairesse et son notaire ? Eux que j’avais débusqués dans leur enclos, le jeudi 11 février 1979 ?

Je suis en rhétorique à l’Athénée de Mons. Et je me promène sur les trottoirs de Mons en pensant à ma belle qui s’appelle Isabelle, quand soudain m’appelle un jardin. Porche massif, pierres de taille, moellons grossièrement bouchardés. Deux portes à double battant. Dans la rue du Gouvernement. Pourpres, les portes. Pourpre, le murex écrasé. Souffrance. Le jardin de maître Guillaume.

Je traverse en marelle le damier jaune et gris. Ne marcher que sur les jaunes, c’est la consigne. La mission, si vous l’acceptez… Impossible n’est pas français.

Arabesques des vitraux. L’ovale jaune, plein centre sous l’arc en plein cintre. Et le trottoir qui court sous les fenêtres qui épient de l’étude où le notaire protège les minutes, sous le crépi vieux rose où s’entremêlent glycine et vigne vierge. Une pie jacasse déjà. Derrière, la basse continue de la ville, enfants des écoles, grues, cris, murmures, voitures. Il est trois heures et demie quand je franchis le second seuil. Et je les vois.



Bien peu de gens savent caresser un front. Vois celui-là, dans le landau bien protégé. Vois-les, ces deux-là qui le baladent, le landau, sur le L du trottoir usé : trente pas, vingt pas, demi-tour, vingt pas, trente pas. Ils font les cent pas. Font demi-tour au coin, sur la pierre bleue, cercle dans un carré, gouffre de la citerne. Trou noir.

Lui, maître Guillaume, chemise et œil bleu ciel, pantalon marine, nœud papillon rouge vif, et le pardessus en poil de chameau, surtout, ne prends pas froid, avec ce temps, c’est encore l’hiver ! Cheveux flous, joues bombées. Grand. Pâle. Gentil. Gentil et pâle. Il ne quitte pas son étude. Le père.

Elle, la notairesse, cheveux courts, auburn, yeux noisette, peau très brune, lèvres peintes. Le chandail court de mohair tilleul, le sous-pull fuchsia. Echarpe rouge, imper violet, ceinture rose. Petite. La mère. Elle le quitte, parfois, pour ses vacances solitaires, au soleil de la Riviera. C’est froid, une étude où les minutes ne coulent pas vite.

Font les cent pas, notaire et notairesse, tandis que le caniche abricot trotte menu, mille-pattes doré, sur le gazon frais arasé.

Et je m’avance vers eux, sans pudeur et sans gêne, dans ce jardin privé. Et ils me regardent venir, sans surprise et sans colère, eux qui poussent toujours leur poussette.

Et je m’approche d’eux, et je leur dis bonjour monsieur bonjour madame est-ce que je peux regarder que vous avez là dans votre poussette ? Et eux me disent mais oui jeune homme, vous pouvez regarder, attendez, nous allons tirer la tirette. Alors, eux qui ne poussent plus la poussette, ils tirent la tirette de la capote qui protégeait l’enfant du froid de février, et je découvre la bobinette. Oui, je sais, on dit une bobine, ou une binette, mais pour un si petit être vivant, il n’est pas déplacé de dire une bobinette.

Et je leur dis : il est joli, votre bébé, monsieur, madame ! Et je vois qu’ils sont fiers du compliment, comme tous les parents du monde.

Et je leur dis : il a quel âge, votre bébé, monsieur, madame ? Et ils répondent fièrement, comme tous les parents du monde : un jour, jeune homme. Il a un jour. Il est né hier, le 10 février.

Et je leur dis : il est grand pour son âge, votre bébé, monsieur, madame ! Et je vois qu’ils sont fiers du compliment, comme tous les parents du monde. Et ils précisent : elle est grande pour son âge, jeune homme. C’est une petite fille !

Et je leur dis : et comment s’appelle-t-elle, votre petite fille, monsieur, madame ? Elle s’appelle Mélisande, jeune homme, ils me répondent. Et je leur dis : c’est un joli prénom, monsieur, madame ! Moi, il me fait penser à l’opéra Pelléas et Mélisande.  Et je vois qu’ils sont fiers du compliment, comme tous les parents du monde. Et ils me disent : oui, c’est pour ça que nous l’avons choisi.

Mais tout à coup, le visage du bébé change. Elle fait un mauvais rêve. Et elle pleure un peu. Alors, vite, sa maman la prend dans ses bras pour la consoler. Mais elle continue à pleurer. Alors, vite, son papa la prend dans ses bras pour la consoler. Mais elle continue à pleurer. Alors je demande poliment : vous permettez, monsieur, madame, moi aussi je veux bien essayer. Et je la prends dans mes bras. Je lui caresse un peu le front, comme une écorce. On dirait que ça la calme. Elle cesse de pleurer. Elle cesse de rêver. Ouvre un instant les yeux, un kaléidoscope de faînes, les yeux qu’elle ferme bientôt, l’enfant qui se rendort. Alors, je dépose un baiser, léger, léger comme un papillon rouge, sur chacun de ses petits yeux, et la remets dans son landau.

Et je quitte le jardin clos, et je m’éloigne de l’étude où vers le soir, bébé couché, le notaire et la notairesse, écoutant la musique pour les feux d’artifice royaux de Handel sur une hi-fi compassée, arroseront de porto rouge Ramos Pinto la cerise confite d’une frangipane tandis que se fane, dans un vase de majolique, un bouquet de onze roses pourpres et que s’égrènent les minutes dans les oscillations ainsi font font font les petites marionnettes de l’horloge à mouvement perpétuel.



Aujourd’hui, c’est le 10 février 2004.

Un jour, la mère au teint hâlé n’est pas revenue de la Riviera.

Et, près du notaire vieillissant, aujourd’hui, Mélisande a vingt-cinq ans. Elle a repris l’étude de maître Guillaume.

Dans la boîte aux lettres, ce matin, il y avait une carte postale. Son amoureux a pris quelques jours de vacances. La Toscane est belle au printemps.

Le rectangle de carton est posé sur un guéridon, tout contre un petit vase de majolique. Conque dorée du Campo de Sienne. Et quelques mots, bien sûr. « Je t’aime. Je t’ai trompée. Je t’aime. »

Elle est sortie dans le jardin, et elle griffe un peu le hêtre, pour oublier de souffrir. A hauteur du cœur d’un homme un peu grand. Pruine verte du temps sous ses ongles rongés. Sous un parterre s’effritent les os d’un caniche abricot.



Bien peu de gens savent caresser leur vie.


Achevé à 13 h 17 le mercredi 25 février 2004

au café de la Mairie, place Saint-Sulpice,

dans le Ve arrondissement de Paris,France, Europe, Terre, Univers.




Le feu du rasoir

12 08 2008

Monsieur et madame Duc habitaient,  un peu à l’écart de la grand’rue, une pimpante villa construite vers 1920 dans le style Art Nouveau. Honoré et Thérèse étaient mariés depuis vingt-cinq ans et deux enfants, Albert, né après à peine un an de mariage, puis Jules, maintenant âgé de dix-neuf ans, avaient apporté à Honoré Duc l’espoir de voir un jour un autre lui-même lui succéder au poste de député-maire de Bailleul. Dès l’âge de dix-huit ans, Albert avait en effet adhéré au Parti Radical, et se présenterait aux prochaines élections municipales sur la liste dirigée par son père.

Thérèse Bury avait-elle vraiment aimé d’amour ce fils de notaire, déjà bedonnant quand elle l’avait rencontré, à un bal organisé par l’ancien maire dans la salle des fêtes municipale? Il lui avait tout de suite fait la cour, et, dès le mois suivant, lui parlait de mariage dans des lettres brûlantes au style lourd et appliqué  que Marcel, le vieux facteur qui en avait vu d’autres, remettait à Thérèse avec un clin d’œil complice.

Le temps avait passé et Thérèse, sans vraiment éprouver de déception avouée, s’ennuyait un peu dans la vaste demeure. Les enfants étaient grands, à présent. Albert, à vingt-quatre ans, quitterait bientôt le domicile pour épouser Jacqueline, la fille d’un important filateur de la métropole lilloise. Quant à Jules, il venait d’entreprendre ses études de droit à la faculté universitaire de Lille et, comme l’avaient remarqué ses professeurs du collège Saint-Servais, ” il promettait “.

Un jour, il fallut repeindre la façade arrière de la coquette villa, qui donnait sur un jardin anglais aménagé avec soin par une petite entreprise locale, sur les conseils avisés de Thérèse. Bien qu’exposée au sud, cette façade peinte en blanc, qui n’avait plus eu droit à une nouvelle couche de peinture depuis la communion solennelle de Jules, sept ans auparavant, méritait vraiment d’être rafraîchie. Pourquoi Jules, fils d’un député radical qui ” mangeait volontiers du curé “, avait-il été baptisé, puis avait-il confirmé ses vœux ? C’était le résultat d’un pacte entre Honoré et Thérèse. Elle n’avait accepté le mariage qu’à la condition de pouvoir éduquer ses enfants dans la religion où elle-même avait grandi, dans la foi un peu théorique, un peu conventionnelle, qu’elle conservait comme un souvenir de famille, un espoir, un talisman. C’est aussi pour cette raison, doublée d’une volonté de les soustraire aux ” mauvaises influences ” que les garçons avaient été élevés chez les jésuites.

Pour accomplir cet ouvrage si nécessaire de réfection de la façade, Thérèse fit, tout naturellement, appel à Gustave. C’est ainsi qu’à Bailleul, tout le monde appelait Gustave Procureur, peintre en bâtiments, mais aussi artiste-peintre à ses moments perdus. Il habitait, dans le quartier bas, au milieu de la rue Sondeville, une artère étroite, longue et pentue, aux maisons serrées l’une contre l’autre, un petit logis ouvrier, simple mais confortable. Les affaires allaient bien, car il avait le quasi-monopole des ouvrages de peinture réalisés à Bailleul. Des travaux de rafraîchissement des bâtiments scolaires à l’entretien du crépi de l’église, du décor mobile du petit théâtre situé à l’arrière de la municipalité au nouveau “Grand Magasin” inauguré au printemps de cette année 1950 par les frères Delhaye, rien ne lui échappait, car son travail était soigneux, son abord sérieux et calme, sa conversation ” politiquement neutre “. Seuls quelques grincheux ou snobs, qui prétendaient que ses réalisations manquaient d’originalité, faisaient appel à une entreprise lilloise voire, comble d’audace, à des rivaux ” casseurs de prix ” venus de la proche Belgique.

Gustave prépara son matériel, ce matin-là, pour aller chez  ” monsieur le Duc “, ainsi que l’on surnommait le maire, en allusion à certaine fatuité de parvenu autant qu’à son patronyme. Il faisait chaud, ce 24 août. La radio avait annoncé des orages pour le lendemain, mais ce jour-là, en principe, le temps resterait au beau fixe. Les conditions météorologiques favorables laissaient supposer, si elles perduraient, une grande année pour les bourgognes blancs, prédisait un vigneron de Chablis. Malgré les congés parlementaires,  monsieur Robert Schuman travaillait activement, dans sa retraite de Hunawihr, à la mise au point de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, qui devait être mise en place dès l’année suivante à l’instigation du Premier ministre.

Gustave éteignit la T.S.F. et sortit. Il rangea dans sa boîte à outils les pinceaux, les brosses, les enduits, mastics, couteaux, bref tous les compagnons quotidiens du peintre. Il installa ce fourbi, l’échelle pliable et les pots de peinture à l’arrière de la 4CV qu’il avait achetée d’occasion, trois ans auparavant, pour remplacer le triporteur qui l’avait toujours bien servi, mais dont le ” rayon d’action “, comme il disait un peu pompeusement, restait singulièrement limité. Il espérait ainsi élargir le champ de sa clientèle, pousser jusqu’à Estaires, Armentières, pourquoi pas Lille. Après tout, il travaillait aussi bien que son principal concurrent de la métropole, Fernand Brasseur, qu’il avait connu durant son contrat d’apprentissage, et qui pratiquait des tarifs plus élevés que les siens. Les gens finiraient bien par comprendre.

Gustave rentra quelques instants, prit son portefeuille, embrassa sa femme, Désirée, qu’il aimait comme aux premiers jours de leurs noces, quinze ans plus tôt, malgré le reproche qu’elle s’adressait souvent dans ses périodes de dépression, au  sujet de cet enfant qu’elle ne lui avait jamais donné. Il fut particulièrement tendre, lui souhaita une bonne journée, puis la laissa aux travaux du ménage.

Quand il arriva chez ” monsieur le Duc “, il fut surpris de trouver la porte entrouverte. Il sonna, frappa, n’entendit rien, osa enfin s’aventurer dans le vestibule désert. Une voix d’homme retentissait  derrière la porte de gauche, le salon, autant qu’il pouvait s’en souvenir (c’est lui qui en avait assuré la décoration, une douzaine d’années plus tôt,  pour la communion d’Albert).

Il s’approcha, tendit l’oreille. La voix poursuivait, une voix nette, bien timbrée, peut-être un peu pincée. Gustave colla l’oreille contre le battant de chêne qu’il avait lui-même ciré, douze ans plus tôt, au printemps de 1938, avant que la tourmente déferle sur l’Europe…  Après un très bref moment de silence, la voix reprit : ” Voici à présent, toujours en léger différé du  Festival de Lucerne, le concerto pour piano et orchestre en la majeur, Köchel 488, de Wolfgang-Amadeus Mozart. Vladimir Horowitz est accompagné par l’orchestre du Festival que dirige, pour la circonstance, le maestro Arturo Toscanini… ”

Gustave rit de sa bévue : ainsi donc, il n’y avait personne… ce n’était que le poste de T.S.F. que son dernier auditeur avait oublié d’éteindre, à moins que quelqu’un, bien sûr, soit assis dans ce salon, prêt à écouter un concerto de Mozart.

Le peintre frappa quelques coups discrets : pas de réponse. Il poussa la porte, il entra.

Thérèse avait eu la gorge tranchée. Elle gisait dans son sang, à même le carrelage, un damier noir et blanc, tout simple, pierre du Hainaut belge et marbre italien, telle une reine de jeu d’échecs renversée par un joueur maladroit, ou par un mauvais perdant… Le sang qui avait coulé de la carotide nettement sectionnée avait tracé, sur le dallage brillant, une forme aux contours irréguliers, une sorte d’amibe géante, une fleur pourpre aux pétales mats, une œuvre d’art abstraite comme celles auxquelles il s’essayait les dimanches d’hiver : ” Création polymorphe rubiconde sur quinconce Yin et Yang “.

Gustave, fasciné, savait qu’il devait fuir, courir, crier, appeler du secours, prévenir la police. Une force puissante et trouble, une étrange attirance physique et mentale aimantait pourtant ses yeux, tirait son regard vers ce trou béant, ces lèvres nettes par où avait coulé la vie. Il fit un pas en avant. Il ne sentit pas le sang collé à ses semelles, ne comprit pas qu’il s’enfonçait dans des sables mouvants de défi, de malheur et d’ennuis. L’œil guida la main, automate soumis comme le bras d’un pantographe, vers la lame brillante et souillée du rasoir qui gisait là, près de l’oreille, à demi refermé, triangle incomplet, compas juste à l’échelle de cette tête aux mèches encore blondes, aux joues livides, aux yeux ouverts sur un insondable mystère.

La main se posa sur le manche du rasoir, sembla le caresser un moment, hésiter, tressaillir, avant de l’empoigner, de présenter la lame à ces yeux ahuris, étonnés, agrandis… et Gustave se retrouva debout, dans ce salon bourgeois, entre le piano à queue muet et la radio qui jouait Mozart, chef d’orchestre stupide sans partition, avec pour toute baguette de direction ce rasoir poisseux ; pion debout et vivant à côté de cette reine morte étendue sur l’absurde échiquier.

C’est alors qu’il se secoua, comme s’éveillant d’un mauvais rêve, jeta le rasoir comme s’il était devenu brûlant, fit demi-tour et s’enfuit, abandonnant dans le couloir la boîte à outils, les pinceaux, les brosses, les enduits, le mastic, les couteaux… il monta dans la 4CV, gagna comme un fou la forêt voisine où, après avoir vomi toute l’horreur amassée dans son corps, il marcha sans but pendant une heure, se saoulant d’air frais, de fatigue et d’ombre pour purger son esprit de l’image de cauchemar qui allait briser sa vie.

Quand il rentra chez lui, vers midi, les gendarmes l’attendaient. Il tenta de s’expliquer, nia, raconta tout, s’énerva, s’empêtra dans ses déclarations… Tout l’accusait : les empreintes sur “l’arme du crime “, le sang collé sous la semelle de ses chaussures, l’attirail oublié dans le vestibule… Sa femme ne comprenait pas, jurait qu’il était incapable de commettre un tel acte, qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. L’affaire eut un retentissement considérable : l’épouse d’un notable respecté, un député si actif, peut-être ministrable… une famille si unie… un destin brisé…

A cette époque, on ne badinait pas avec la justice; la peine de mort existait encore et le brave Président Auriol souhaitait consolider l’image de ” fermeté ” d’une IVe  République déjà singulièrement affaiblie par l’opposition communiste et les dissensions à propos de la question indochinoise. Les élections législatives auraient lieu moins d’un an après. Il fallait ” faire un exemple “, rassurer les braves gens. On ne pouvait tolérer qu’un ouvrier sadique s’en prenne impunément aux dames de la bourgeoisie, sape d’une manière barbare les fondements d’une classe, d’une société, d’un État… Et puis, le jeune avocat de Gustave fut peu persuasif ; il rencontra face à lui le Procureur Pierre Detaille, un homme qui se vantait, entre le sabayon et l’Yquem, d’avoir quatorze têtes à son ” actif “.

Vincent Auriol refusa sa grâce. Gustave eut donc la tête tranchée au nom du peuple français, le 14 juin 1951, trois jours avant les élections, qui assurèrent le triomphe de la liste conduite par Honoré Duc, dont toute la métropole lilloise avait admiré le stoïcisme, en ces moments particulièrement douloureux…

Gustave mourut courageusement, après avoir protesté une dernière fois de son innocence.

Un centième de seconde ? Un millième ? Combien de temps  éprouva-t-il la brûlure du couperet, comme le feu du rasoir qui l’avait conduit sur cette machine sophistiquée, conçue deux siècles plus tôt pour couper un homme en deux le plus proprement du monde ?

Qui comprendrait ?

Qui saurait deviner la vérité ? La vérité simple et surréaliste, comme toutes les vérités… Qui saurait jamais que, le 23 août 1950, le Festival de Lucerne avait programmé, juste avant le vingt-troisième concerto de Mozart, le fameux N° 21, dont le jeune pianiste roumain Dinu Lipatti, en état de grâce, accompagné par un Herbert von Karajan au sommet de son génie, avait donné ce jour-là la “version de l’île déserte ” ?

Qui pourrait jamais imaginer que Thérèse, en écoutant le lendemain ce concert historique, emportée dans les sphères célestes de l’andante, sentant déborder la sensibilité dont elle était gonflée, avait soudain compris qu’elle ne serait jamais une pianiste, qu’elle ne serait jamais une artiste, qu’elle n’était déjà presque plus une mère, qu’elle n’avait jamais été une maîtresse, à peine  une épouse, peut-être pas vraiment une femme ?

Quel enquêteur aurait pu comprendre qu’elle avait cédé à un coup de tête,  à un coup de cœur, à un coup de vague ; qu’avec le rasoir dont son politicien d’époux tonsurait chaque matin ses joues satisfaites et rouges de bourgeois sans problèmes, elle avait tranché le fil de cette vie-échec dont elle s’était sentie, pour la première et la dernière fois, la reine du jeu ?




Absence

11 08 2008

En 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Long et maigre, le front ridé, l’œil vif, le collier de barbe net, il portait beau. Mais, bien sûr, ses élèves le surnommaient affectueusement « Barbe à poux ».

Toujours fidèle à son poste, il enseignait la poésie à des jeunes gens turbulents qui se demandaient parfois à quoi ça pouvait bien servir de savoir que Hugo était romantique, Verlaine alcoolique, Rimbaud voyant. Ils étaient hermétiques à la poésie, comme la poésie de Mallarmé était hermétique à leur lecture.

Et puis, Monsieur Lucien leur avait proposé d’en écrire une, de poésie.

Pour un concours.

Ils avaient cherché des idées en écoutant de la musique, ils avaient échangé leurs images, ils avaient lancé des premiers jets dont ils étaient assez contents.

Ils évoquaient l’amour comme Hugo, la mélancolie comme Verlaine, l’évasion comme Rimbaud. Et leurs mots n’étaient pas hermétiques. Mais ce n’étaient pas vraiment leurs mots. Ils empruntaient au vieux stock des grands mots abstraits et trop beaux, alors que la poésie se tisse souvent de petits mots concrets et simples auxquels on cherche à faire rendre un son neuf.

Ils avaient donc tenté de gommer leurs vieux mots ronflants, usés, abstraits pour les remplacer par de jeunes mots légers, tout frais, concrets. Ils disaient la soie, l’amande et l’érable, la pomme croquée, le papier froissé, le miel et le sable. Et les textes étaient presque prêts.

Et puis, Monsieur Lucien s’était absenté. Brusquement, sans crier gare. Or, en 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Si bien que parmi ses élèves, quand on annonça qu’il serait absent dix jours, personne ne poussa les habituels cris de joie.

C’est qu’il leur avait préparé un petit mot où il disait :

« Chers élèves,

Je vais devoir m’absenter quelques jours. Profitez-en pour fignoler vos poèmes. Ils sont BEAUX. Faites tourner, lisez, corrigez, discutez… faites ce que j’aurais fait moi-même ; vous en êtes CAPABLES. Pensez au CONCRET, à la MUSIQUE, à la VERITE… »

Et ce message leur avait paru grave. Et personne n’avait songé à se réjouir. Et puis, ils ne savaient pas jusque-là qu’ils étaient chers à Barbe à poux.

Et les hypothèses sur sa disparition allaient bon train. Il aurait reçu un éclat de rire en plein cœur. On l’aurait aperçu, dans le jardin d’un notaire, caressant un hêtre pourpre. Il aurait perdu le sommeil une nuit de pleine lune, frappé en plein front par un rayon blanc.

Et les élèves commencèrent à se relire. Et les textes progressaient bien. Et un gros paquet fut ficelé et transmis à Monsieur Lucien.

Le lendemain, le professeur de néerlandais leur annonça qu’il leur ferait une leçon de poésie. Il leur distribua un mot de la part de M. Lucien :

« Chers élèves,

J’ai bien reçu vos poèmes. Je les trouve très bons. Vous avez bien suivi mes conseils. Vous êtes sur la bonne voie.

Certains ne m’ont rien envoyé. Peut-être par manque de temps. Peut-être par gêne (« Mon texte ne sera pas assez beau pour le concours, etc. »)

Ceux-là doivent savoir que le concours n’est pas un but mais un MOYEN. Un moyen de quoi ? Je vous le dirai dans quelques lignes. Sachez seulement que j’ai obtenu du jury un délai supplémentaire pour permettre à chacun de terminer son texte et de me le faire parvenir. Beaucoup sont déjà présentés en traitement de texte. J’aimerais qu’ils le soient tous. Puis, soyons modernes ! Envoyez-moi tout ça par courriel à l’adresse : lucien77@yahoo.fr. Comme ça, si j’ai une remarque, je pourrai vous la faire directement (si vous faites vite).

Maintenant, la poésie est un moyen de quoi ? De s’exprimer ? Oui, bien sûr. Mais on peut s’exprimer aussi par la chanson, la musique, le dessin, le tag…

En réalité, la poésie est un travail de chercheur d’or : il s’agit d’aller chercher au fond de nous l’or qui, sinon, ne servirait à rien.

Et à quoi sert l’or ? Réfléchissez. Echangez vos idées. Vous avez trouvé ?

Bien sûr, l’or, ça sert à faire briller les yeux. C’est si évident que, peut-être, vous n’y aviez pas pensé. »

Monsieur Lucien donnait alors en exemple le texte d’une jeune fille, un poème plein de pépites d’or, qui disait : « Son regard illumine mon cœur de cent mille faucons en feu. »

Et : « la douceur de ton charme accélère les mésanges de ma pensée. »

Et encore : « C’est un amour qui fleurit à la douceur de la nuit, la pluie a une couleur foncée de cuir, la pluie est un poison de tomate qui s’est transformé en parfum de bon pain apprécié par tous. »

Mais aussi : « La vue d’un coucher de soleil brillant sur la mer élastique me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande, et le rire d’une fleur me rappelle ton odeur fraîche. »

Et tout cela était très beau bien sûr.

Et leurs yeux avaient brillé.

Mais un peu trop, peut-être. Car ce texte, d’après Monsieur Lucien, contenait un peu trop d’or. Emel avait trouvé un bon filon, mais elle avait remonté trop de pépites. Il fallait donc que le chercheur d’or soit aussi un peu orfèvre. Qu’il élimine la terre, qu’il trie, qu’il lime, qu’il rabote.

Et Monsieur Lucien proposait quelques corrections :

La mélancolie mélange

les émotions de lavande

qui montent du profond de mon âme.

C’est un amour qui fleurit

à la douceur de la nuit,

la pluie a la couleur foncée du cuir,

la pluie est un poison de tomate qui se transforme en parfum de bon pain.

Le coucher de soleil sur la mer élastique

me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande,

et le rire d’une fleur me murmure ton odeur fraîche.

Puis, il concluait : « Vous avez lu ? Vos yeux ont un peu brillé ? Un peu plus, peut-être, que la fois précédente ? Pourquoi ? Parce que trop d’or, ça dévalue l’or. C’est une loi économique. Et une loi poétique. Donc, j’ai enlevé toutes les pépites un peu trop voyantes et j’ai remplacé l’un des deux verbes « rappelle » par « murmure ». C’est le seul mot que j’ai introduit dans le texte. Tous les autres étaient déjà dans la première version, mais j’ai un peu limé, poli, poncé. Et organisé en lignes, en vers, si vous préférez, le texte qui était d’abord en prose.

Vous avez compris ?

C’est simple, il ne vous reste plus qu’à réaliser ce travail d’orfèvre avec vos propres textes. Je les attends dans ma boîte à messages. »

Et la boîte à messages de Monsieur Lucien avait fleuri de poèmes et de témoignages de sympathie. Et un gros paquet de textes avait été préparé par les élèves et envoyé au concours.

Il rentra un lundi. Ce matin-là, il donnait cours à quatre classes différentes.

A la première heure, quand il entra dans son local, il y eut un moment de stupeur : Barbe à poux n’avait plus de barbe.

Des joues nettes, nues, glabres, un peu roses, un peu luisantes qui lui donnaient des allures de gamin. Plus la moindre trace du collier !

Quand on lui demanda pourquoi il s’était absenté, il répondit :

« En fait, je ne suis pas Monsieur Lucien. Je suis son remplaçant. »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« Observez-moi bien : Monsieur Lucien était barbu, n’est-ce pas ? Et je ne suis pas barbu. Et puis, je suis aussi un peu plus mince. »

Et c’est vrai qu’il était un peu plus maigre encore, que sa graisse avait encore un peu fondu, qu’on le sentait plus sec, plus dur, plus vif peut-être.

« Oui, je suis son remplaçant. Mais un remplaçant un peu particulier. Comme vous le savez sans doute, l’Education nationale connaît depuis quelques années une crise des vocations, un peu comme l’Eglise. Plus de prêtres, plus d’enseignants. On s’est penché sur le problème en haut lieu, et des chercheurs ont trouvé la solution : le clonage. Vous avez compris, je suis le clone de Monsieur Lucien. Vous avez devant vous le premier clone remplaçant. »

Ils étaient encore pour le moins sceptiques, les élèves, alors le remplaçant, ou Barbe à poux, enfin Barbe à poux sans barbe (et sans doute aussi sans poux, car il n’avait plus guère de cheveux), alors donc le professeur reprit :

« Monsieur Lucien est dans un coma prolongé. Son absence sera probablement très longue. Les spécialistes du CHEN (Clonage Humain appliqué à l’Education Nationale) ont prélevé une cellule de son foie, l’ont clonée, puis ont appliqué pour la première fois à l’embryon la méthode de l’accélérateur de particules. C’est assez risqué mais qui ne risque rien n’a rien. Grâce à ce traitement de choc, l’individu se développe extrêmement vite, puisqu’il prend en moyenne six années par jour. En moyenne seulement. Au début, c’est très lent, puis la courbe d’accélération s’intensifie prodigieusement et, vers la fin du développement, ralentit tout aussi brusquement pour atteindre à terme la vitesse normale de vieillissement, sinon le clone deviendrait un vieillard en quelques jours. Cette décélération finale (que les chercheurs du CHEN appellent « rentrée dans l’atmosphère » par comparaison avec les vols spatiaux) constitue la phase la plus dangereuse du processus et recèle toujours d’imperceptibles erreurs de calcul. C’est ainsi que ma croissance a duré huit jours – car Monsieur Lucien avait, enfin a, 48 ans – mais une petite erreur dans la phase de décélération fait que je me suis arrêté quelques semaines avant, peu avant les fêtes de fin d’année, où votre professeur avait un peu abusé de la bonne chère. Si bien que je vous parais sans doute un peu plus jeune, un peu plus mince. N’est-ce pas vrai ? »

Un grand silence s’était installé sur la classe.

« Et la barbe, osa demander Ambre, il était barbu, Monsieur Lucien ? »

« Même qu’on l’appelait Barbe à poux, osa lancer Massimo, sans susciter d’autres rires que ceux de quelques piliers de radiateurs ? »

« Pour la barbe, c’est aussi le résultat d’une légère erreur dans la phase de programmation. Car vous songez bien que le clone obtenu possédait tout de M. Lucien, sauf sa pensée, qui n’est pas le résultat d’une croissance physique mais de tout un apprentissage : Monsieur Lucien avait appris toute sa vie et continuait à apprendre. Il a donc fallu télécharger toutes les données emmagasinées dans son cerveau et les transférer vers mon cerveau à moi, comme quand vous « downloadez », comme vous dites, des fichiers musicaux ou autres d’un disque dur à un autre. Quelques fichiers ont mal été téléchargés, voire pas du tout. Par exemple, la connaissance des prénoms ou l’amour de la barbe. Si bien que je ne me reconnaissais pas en me regardant dans un miroir. Les psychologues du CHEN ont donc accepté que je me rase. Tu comprends, Benoît ? »

Un rire général accueillit ce prénom : c’est que l’élève interpellé s’appelait Benjamin. Le nouveau Monsieur Lucien avait bien assimilé le début de son prénom, mais pas la fin. Il faudrait s’y faire. « Si tu permets, je t’appellerai Ben, conclut le prof. »

A la deuxième heure, quand il entra dans son local, l’absence de barbe ne suscita guère de réactions : c’est que les nouvelles vont vite, dans une école.

Mais, bien sûr, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour perdre un peu de temps – à quoi il répondit :

« Vous n’aviez pas remarqué que je m’étais coupé la barbe durant mon absence ? Eh ! bien, figurez-vous que je me suis coupé en me rasant. Oui, je me suis coupé la tête ! »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« J’avais décidé de faire sauter cette barbe encombrante et vieillotte qu’il fallait retailler au cordeau tous les matins. Et, bien sûr, le rasoir tranchait comme un sabre. Et, comme d’habitude, j’étais un peu distrait. Quand j’ai remarqué que je m’étais coupé la tête, je l’ai immédiatement mise sous mon bras et j’ai couru à l’hôpital le plus proche. Vous savez que je cours assez bien – c’est d’ailleurs pour ça que je suis si mince – et je n’ai même pas songé à prendre la voiture : les autres automobilistes se seraient inquiétés de voir un conducteur qui n’avait pas sa tête à lui.

Donc, j’ai couru les trois kilomètres de descente qui me séparent de l’hôpital le plus proche avec ma tête sous le bras. C’était un petit matin de février, le jour n’était pas encore levé, la lune brillait dans le ciel.

Il faut dire que ce n’est pas facile de courir, par une nuit de pleine lune, avec une tête sous le bras – la sienne de surcroît. Et puis, je me croyais poursuivi par une ID noire. Vous ne vous souvenez pas de ces voitures de mon enfance : la Citroën DS et sa sœur l’ID. Leurs carrosseries étaient identiques mais la DS possédait un moteur de 2,1 litres ; l’ID, de 1,9. Elles arboraient sur le capot arrière les deux chevrons de la marque, mais la DS les avait dorés, l’ID argentés.

Donc, j’avais des ID noires derrière la tête, j’ai voulu les semer… et j’ai perdu la tête. Comme la route de l’hôpital est en pente, elle s’est mise à rouler, à rouler de plus en plus vite en faisant des bonds de plus en plus haut, comme une balle magique, et j’avais beau courir, je n’allais jamais assez vite, et un dernier grand bond l’a envoyée rejoindre la lune. J’étais définitivement dans la lune. Il me fallait à tout prix une nouvelle tête.

Quand je suis arrivé aux urgences, ils m’ont fait un peu patienter.

« Oui, c’est pourquoi ? m’a dit une infirmière au bout de quelques minutes ?

« C’est pour une tête ; j’ai perdu la mienne et voudrais m’en faire greffer une nouvelle.

« Je vais voir ce que nous avons en stock. »

Et elle est revenue poussant un chariot d’aluminium où étaient alignées, sur des présentoirs, une série de têtes remarquables.

Elle m’a proposé toute la série, mais aucune ne me satisfaisait. Il y avait une tête de bétail dont les yeux étaient assez beaux, mais ça m’aurait fait ruminer mes idées noires, peut-être ; une tête de mort, mais j’avais encore le temps, et puis ma devise n’était-elle pas : « Je voudrais mourir vivant ? » ; une tête de turc, mais je ne tenais pas à être la risée de mes élèves en rentrant à l’école ; une tête-bêche, mais j’avais du mal à m’imaginer à chacune de mes sorties au jardin, me précipitant tête baissée pour fouir la terre comme une taupe ; une tête chercheuse, mais j’aurais eu la sensation d’avoir toujours perdu quelque chose sans savoir quoi, me répétant comme un refrain : « Qu’est-ce que je cherche ? Bon sang, qu’est-ce que je cherche ? » ; enfin, une superbe tête à claques, mais je trouvais que c’était plutôt une tête pour un élève. Les profs ont rarement des têtes à claques, pensais-je. »

Alors, j’ai dit à l’infirmière : « Si ce n’est pas du dérangement, Madame, j’aimerais autant récupérer ma tête. Avec les progrès de la science et des OGM, ça doit être possible, non ? »

« Oui, mais ce sera plus cher. »

« Oh ! mais ma tête m’était très chère ; j’y mettrai le prix qu’il faudra, madame. Et puis je suis bien assuré. »

« Vous me rassurez. Dans ce cas, nous allons lancer le processus de clonage accéléré. Puis, nous vous grefferons votre propre tête. L’avantage du procédé est que nous conserverons le corps de votre clone par cryogénie, vous aurez ainsi une banque d’organes complète pour les coups durs à venir. Enfin, pour gagner un peu de temps et d’argent, je vous propose de renoncer à l’option barbe. Car je vois sur votre carte d’identité que vous étiez barbu, n’est-ce pas ? »

« D’accord, madame, va pour l’option glabre. Ça fait longtemps que j’avais envie de changer de tête. Et comme ça, mes élèves ne pourront plus me surnommer Barbe à poux. »

Huit jours plus tard, Monsieur Lucien avait la tête bien plantée sur les deux épaules et pouvait compter sur une complète banque d’organes parfaitement compatibles.

A la troisième heure, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour savoir ce qu’il allait dire cette fois, car les nouvelles vont vite, dans une école, et l’on avait eu vent des deux premières hypothèses. A quoi il répondit :

« Comme j’avais de fréquentes céphalées, les médecins ont pratiqué sur moi un scanner de la boîte crânienne, et ils ont constaté que j’avais le cerveau trop gros pour mon petit crâne (vous avez remarqué que, malgré ma haute taille, je ne coiffe que du 57 ?) d’où ils ont subtilement déduit que mes maux de têtes étaient dus à la pression du cerveau sur la paroi de la boîte crânienne. Bien sûr, j’aurais pu m’en accommoder, mais, si le tableau clinique évoluait, je risquais d’attraper une maladie terrible quoique assez répandue : « la grosse tête ». Or, une grosse tête sur un corps long et mince comme le mien, pour un enseignant, ça aurait prêté au ridicule. On m’aurait pris pour un phénomène de foire, pour un géant de carnaval.

Il a donc fallu me curer la tête, éliminer des cellules du cerveau par les oreilles et les narines, comme pour préparer les momies à l’embaumement. Je me sortais littéralement par les trous de nez. Il s’échappait de moi une matière noirâtre que je mouchais longuement. A l’analyse, il s’avéra que j’avais souvent respiré, enfant, les échappements des ID noires (mon oncle en avait possédé trois), et les ID noires, c’était très dur à avaler ! Puis, on a curé par les oreilles, et là, ils ont ressorti tout ce que j’avais entendu récemment et qui m’avait gonflé le cerveau : les mensonges, les fausses vérités, les récriminations, les jérémiades, les promesses non tenues, les « toujours » éphémères, les déclarations sur l’honneur, les salutations distinguées, les meilleurs sentiments, les coups de canif dans les contrats, les coups de poignard dans le dos…

Et ça m’a fait du bien. Et me voici devant vous, en pleine forme. Mais trêve de bavardage, nous allons tout de même commencer le cours. »

« La barbe… »

« Comment ? Nous allons seulement commencer et tu t’ennuies déjà, Carole ? »

« Non, je me demandais… Monsieur, si vous permettez, qu’est devenue votre barbe ? »

« Bonne question ! Figure-toi qu’en me curant la tête, on a touché au centre de l’amour des barbes, barbiches, moustaches et autres ornements pileux, que je ne peux plus voir en peinture. »

« Vous êtes mieux comme ça, Monsieur, vous faites plus jeune. »

« Lèche-bottes » prononça quelqu’un de manière à peine audible.

Et puis, comment allons-nous le surnommer, se demandaient les cancres ?

A la quatrième heure, après la récréation, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – car, à la récréation, les nouvelles s’étaient répandues comme une traînée de poudre et  les trois hypothèses amplement commentées, disséquées, décortiquées. A quoi il répondit :

« Bon, j’ai perdu assez de temps. Je ne répondrai plus à une seule question sur ce sujet. Mais je voudrais vous féliciter pour les poèmes envoyés au concours et vous dire que vous avez tous déjà gagné. »

L’enthousiasme général retomba un peu quand il annonça : « Oui, vous avez gagné votre propre texte, ce qui est la plus belle des victoires pour un écrivain : la victoire sur la page blanche. »

Et on commença à le regarder autrement.

Et quand il termina : « A vous, je vais dire la vérité, toute la vérité. Car dans les autres classes, je me suis embrouillé avec des mensonges très vraisemblables mais néanmoins paradoxaux qui risquent de nuire à mon image de marque. Donc, voici la seule et l’unique vérité sur mon absence… »

Un suspense insoutenable brillait dans les yeux.

« La vérité, c’est que… »

On n’entendait pas une mouche voler. D’ailleurs, il n’y avait pas encore de mouches car on n’était qu’en février.

« La vérité, c’est que les grandes personnes ont aussi leurs secrets. »

Et il fut immédiatement surnommé : « Tête à claques ».




La ruelle maudite

11 08 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.

Il marchait dans un couloir sombre, ou dans une ruelle mal éclairée. Etait-ce un rêve, ou la réalité ? Il ne savait pas. Autour de lui, tout était sombre, rien n’était reconnaissable. Des ombres rasaient les murs, des êtres blêmes, aux yeux éteints, semblaient pressés de rentrer chez eux, de retrouver, peut-être, un peu de chaleur, un peu de repos.

Mais lui, qui n’avait pas de chez lui, où trouverait-il la chaleur ? Où trouverait-il le repos? Il sentit monter en lui l’angoisse, l’atroce angoisse du pauvre.

Un rat fila entre ses jambes. Il fallait quitter cette ruelle maudite, trouver un abri, un asile pour cette nuit. Sinon, les commandos de la mort auraient sa peau. Ces commandos payés par les nantis pour nettoyer la ville des rats en tous genres : clochards, SDF, demandeurs d’asile.

Une petite lueur bleue attira son regard : un bar, sans doute. Une porte vitrée. Il entra. Il y avait de l’ambiance : de la musique, un petit orchestre tzigane, un piano… Une foule se pressait autour d’une estrade étroite où évoluait une danseuse. Il fut tout de suite attiré par son regard, cette flamme bleue comme celle du bec de gaz qui l’avait poussé à pénétrer dans ce bar.

Sa danse était langoureuse et lente, puis, tout à coup, sauvage et rythmée, comme si elle entrait en transes. Elle avait les cheveux courts, quelques boucles collées sur le front en accroche-cœur, comme l’héroïne d’un très vieux film dont il ne parvenait pas à se rappeler le titre.

Il était à peine entré de cinq minutes qu’un bruit de patrouille se fit entendre. La porte fut poussée brutalement : un commando de la mort… Un officier en manteau de cuir fit le tour de la salle, vérifia des pièces d’identité. Bien entendu, il ne possédait aucun document officiel. On allait l’embarquer quand la danseuse s’adressa au militaire :

- Helmut… Monsieur est avec moi…

Cette phrase eut l’effet d’une formule magique : il fut immédiatement libéré, et il lui sembla, en même temps, que la foule qui l’entourait perdait de sa densité, que les hommes rapetissaient, que les femmes aussi diminuaient de volume et de taille, qu’il n’y avait bientôt plus, autour de lui, que quelques rats, souris, mygales vite disparus, vite absorbés par quelques orifices donnant sur des égouts, des caves, d’obscurs recoins.

Il resta seul, à l’unique et notable exception de cette femme au regard de flamme bleue qui s’approchait de lui, les bras tendus, les lèvres entrouvertes.

Avant de basculer dans les ténèbres libératrices de la mort, il eut le temps de sentir autour de son corps maigre l’étreinte puissante des bras musclés, dans son cou mal rasé le contact affolant d’une bouche gourmande, et de se rappeler le titre du film dont il avait, un instant, oublié le nom : Le baiser de la femme araignée.




Pablo Diabolo, jongleur de mots.

10 08 2008

Ce récit a été rédigé à l’invitation de Jean-Luc Wart pour un CD destiné à des enfants hospitalisés.

Le cirque Polden s’était installé place des Blancs Lodens. Paulette Denis, qui avait fondé la compagnie au milieu du XXe siècle, lui avait donné son nom, limité il est vrai aux seules premières syllabes : elle trouvait – non sans raison – que « Polden », ça sonnait mieux que « Paulette Denis ».

Le grand chapiteau à bandes rouge et bleu avait été planté par des forains taillés en Hercule et les roulottes s’étaient blotties tout autour. Le soir tombé, tandis que les monteurs se reposaient, les artistes répétaient leurs attractions.

Les acrobates, Riton et Raton, avaient mis au point une nouvelle pirouette où les poiriers et les drapeaux se succédaient à une vitesse inouïe.

Au trapèze volant, Monsieur William et Mademoiselle Fleur terminaient leur extraordinaire numéro de main à main par un saut de la mort qui provoquait à chaque fois les exclamations du public. Les moins timorés poussaient un grand « Ah ! », les émotifs fermaient les yeux tandis que quelques vieilles dames s’évanouissaient.

Les clowns Auguste et Néron rivalisaient de pitreries avec leurs grandes chaussures et leur petit violon, leurs gros gants de boxe et leur joli nez rouge.

La dompteuse, surnommée Pretty Belly, faisait sensation dans son maillot vert pomme de fée Clochette, surtout quand elle plongeait sa mignonne tête à chignon blond dans la gueule béante du plus gros des lions. Elle en ressortait bientôt en se bouchant le nez, avec une horrible grimace qui signifiait que le roi de la savane avait oublié de se laver les dents. Elle empoignait alors une bombe de déodorant qu’elle pulvérisait dans la gueule du fauve, puis l’embrassait sur le museau pour la plus grande joie des enfants.

Le magicien, Barry Topper, était réputé pour ses tours de passe-passe : il demandait à plusieurs spectateurs de descendre des gradins pour rejoindre la piste, les coiffait de chapeaux verts hauts comme des buses de poêles avant de les couvrir d’un immense voile couleur de nuit. Il comptait alors jusqu’à trois, prononçait la formule magique transmise de génération en génération (« Abracadabra – Youpla – Tralala ») puis il secouait le drap : les spectateurs avaient disparu ! Mais l’instant d’après, de petits cris poussés dans le public attiraient l’attention vers différents points des gradins où l’on retrouvait comme par miracle les spectateurs disparus, chacun coiffé de son grand chapeau vert. Barry Topper s’adressait à eux avec une grosse voix de maître d’école : « Ce n’est pas bien ! Vous êtes partis avec mes chapeaux ! J’en ai encore besoin pour le tour suivant ! Ramenez-les-moi ! Et plus vite que ça ! » Les spectateurs tout penauds descendaient à nouveau sur la piste pour rendre les chapeaux à Barry qui, l’air très fâché, raplatissait les hauts-de-forme d’un coup sec, les transformant en disques qu’il lançait ensuite vers le plafond du chapiteau comme des freesbees qui se métamorphosaient aussitôt en grands perroquets verts. Des applaudissements nourris saluaient ce magnifique numéro d’illusionnisme.

Et puis se succédaient les autres attractions : Wilbur, l’homme obus, dont le corps parfaitement cylindrique semblait directement attaché, sans l’intermédiaire du cou, à une puissante tête de forme ogivale ; Fifi Brindacier la fildefériste, qui traversait le chapiteau à vingt pieds du sol sur un fil invisible pas plus épais que celui d’une araignée ; Houdini le fakir, avec sa panoplie de khouttars, les redoutables poignards hindous dont il se transperçait la peau en souriant ; Spartacus l’avaleur de sabres, Phénix le cracheur de feu et Barbara la femme à barbe.

Oui, le cirque Polden était vraiment un modèle de cirque, un parangon de cirque, le nec plus ultra du cirque. Et la vieille Paulette Denis, à présent presque centenaire, avait tout lieu d’en être fière.

Mais le numéro le plus célèbre était sans doute celui de Pablo Diabolo.

Car Pablo Diabolo était jongleur de mots.

Il sortait des mots de ses poches, de ses manches, de son chapeau, de son grand sac, il les lançait en l’air, il les faisait tourner… et les mots volaient. Et les mots vivaient. Et chaque jour, c’était un numéro différent.

Il lançait le mot ri-bam-belle, et le mot aussitôt se divisait, explosait en feu d’artifices de grains de riz et de bancs nouveaux, au premier rang des gradins, où souriaient des belles en robes blanches, légères, ravies, charmantes ; il lançait sou-ri-ceau, et il pleuvait des sous et, de nouveau, du riz, que les enfants pouvaient ramasser dans de jolis petits seaux apparus comme par enchantement. Pablo Diabolo aimait bien le riz, car c’est la céréale que les gens lancent lors des mariages.

Ou alors, il croisait les mots : malheur et roman volaient un instant sous la grande toile rouge et bleu, se divisaient en syllabes puis s’assemblaient en rolleur et maman. Et toutes les mamans de la salle se retrouvaient sur le bord de la piste à exécuter des pirouettes en rolleur, ce qui égayait beaucoup les petits.

Il aimait aussi les mots-valises, qu’il emportait toujours dans ses bagages, et dans lesquels il transportait les autres : mots-mouchoirs, mots-chemises, mots-chaussettes, mots-cravates…

Il s’exprimait souvent à mots couverts, et aussitôt valsaient assiettes, fourchettes, verres, couteaux, cuillères. Comme toutes ses jongleries l’avaient mis en appétit, il disait « table ! », « chaise ! », il s’asseyait devant les mots couverts qui avaient pris place sur la table et, pour assouvir sa faim, il mangeait ses mots. Il appréciait tout particulièrement les mots « poulet rôti », « pommes allumettes » et surtout « mousse au chocolat ».

Pour ne pas lasser son public, et pour ne pas user ses outils par un emploi trop fréquent, il possédait plusieurs jeux de mots : bons mots (particulièrement appétissants), fins mots (dont il se servait pour terminer les histoires qu’il racontait), mais aussi gros mots, qui amusaient particulièrement les enfants. Quand il jonglait avec le mot pipi, tous les messieurs sérieux présents dans le public se précipitaient vers les toilettes ; quand il jouait avec le mot caca, les dames à chapeaux passaient par toutes les couleurs de la constipation ; mais le gros mot préféré des petits était incontestablement le géant, l’énorme, le colossal PROUT qui éclatait dans un fracas sonore accompagné d’une forte odeur de chicorée.

Bref, il avait au bas mot un bon millier de variantes à son numéro. En un mot comme en cent, il était le clou du spectacle. Cela n’avait d’ailleurs pas que des avantages pour lui, car Pablo était régulièrement attendu à la sortie par des rivaux jaloux qui lui tombaient dessus à bras raccourcis, sans être le moins du monde gênés de taper toujours sur le même clou.

Si bien qu’un jour, pour se venger, comme il achevait son numéro, il osa une jonglerie très risquée. Il envoya tout en haut du chapiteau les mots pomme Golden, qui se divisèrent selon leur habitude pour se reconstituer aussitôt en gomme Polden ! Ce qui devait arriver arriva : en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, le cirque Polden fut gommé, anéanti, effacé, avec sa piste et ses gradins, ses dames à chapeaux et ses messieurs sérieux, sa femme à barbe, son cracheur de feu, son avaleur de sabres, son fakir, sa fildefériste, son homme obus, son magicien, ses clowns, ses trapézistes, ses acrobates, ses roulottes et ses monteurs, son chapiteau à bandes rouge et bleu et même la vieille Paulette Denis dont les mâchoires s’entrechoquaient dans son fauteuil roulant dernier modèle. Il ne resta bientôt plus du cirque que quelques tortillons de gomme salis de crayons de couleurs et, penché sur sa table à dessin, que le jongleur de mots Pablo Diabolo, qui souriait d’avoir eu le dernier mot.

Ah si ! Dans un coin du dessin, Pretty Belly, dans son petit maillot vert pomme Golden de fée Clochette, souriait à Pablo qui prononça le mot magique : « Viens »…

Alors, Pretty sortit du dessin, recoiffa son chignon blond, se blottit dans les bras de Pablo. Il paraît qu’ils se marièrent, qu’ils vécurent heureux et qu’ils eurent quelques enfants…




L’herbe rose

10 08 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Boris Vian.

Comme son aéropull était en panne, Bill décida qu’il prendrait l’éoliptère pour se rendre chez Millie. D’ingénieux ingénieurs avaient enfin résolu les problèmes de pollution en mettant au point cet astucieux moyen de transport qui se mouvait grâce à la seule énergie éolienne. Le problème était qu’une fois posé, l’appareil ne pouvait redémarrer que très difficilement car ses ailes géantes l’empêchaient de prendre son élan. C’est pour cela que de lettrés bureaucrates l’avaient baptisé : ” l’Albatros “.

Il fallait donc y entrer et en sortir en plein vol, ce qui limitait son emploi à des voyageurs jeunes et plutôt athlétiques. Les arrêts étaient sis au dernier étage des immeubles les plus hauts. Les candidats à l’éoliptère revêtaient un harnais spécial, pourvu d’un solide crocheton. Au passage de l’Albatros, un filin en était lancé, muni d’un puissant mousqueton. Le mousqueton solidement arrimé au crocheton, le passager (ou plutôt le futur passager) était éolitreuillé jusque dans l’appareil. Pour débarquer, c’était encore plus simple : un saut en parachute, un atterrissage en douceur, et le tour était joué. On pouvait quitter l’éoliptère à tout bout de champ via un sas pressurisé, ce qui représentait un indéniable progrès.

Bill se réjouissait de retrouver Millie, qui fêtait l’anniversaire de son chien, un superbe renifle-cul à poil ras, singulièrement attachant, répondant au nom de Kiki. Répondant une fois sur deux, précisons-le  par souci de véracité, car l’animal était plutôt capricieux.

Bill portait dans son élégant sac à dos le cadeau qu’il avait choisi pour Kiki, un nonosse géant à l’alléchante odeur de barbaque synthétique. Quand il aperçut l’herbe rose du petit jardin en forme de cœur qui jouxtait la maisonnette où Millie résidait, il assujettit son parachute, pénétra dans le sas pressurisé, déclencha la trappe d’une pesée du majeur sur le bouton ” OUT “.

Manque de bol, le vent le poussa juste un peu trop loin et il atterrit au beau milieu de l’élevage de renifle-culs où Millie avait acheté Kiki quelques années plus tôt.

Les cent quatre-vingt-deux sympathiques animaux de compagnie présents dans l’enclos se ruèrent ensemble, attirés par la bonne odeur du nonosse géant.

Quand on lui rapporta le squelette bien nettoyé de Bill, Millie écrasa une larme : l’anniversaire de Kiki s’annonçait mal, cette année. Il n’avait pas mérité ça !




Avec des si…

8 08 2008

Et si tu t’appelais Malec Karagulmez ?

Si tu étais immigré turc, quelque part en Allemagne ? Si les skinheads  t‘avaient cassé un bras, un soir, en t’invitant à rentrer dans ton pays ? Si ton pays t’avait refoulé comme opposant politique ? Si tu n’étais chez toi nulle part?

La petite brune qui vient de monter dans un train, ça serait ta sœur, ou ta femme, ou ta maîtresse. Une femme qui aurait croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Assez longtemps pour souffrir.

Tu n’es pas Malec Karagulmez. Comment tu t’appelles importe peu. Tu vas vivre une brève histoire, ton aventure est déjà terminée. Tu es l’homme qu’on croise sur un trottoir, à qui l’on demande son chemin – rue Vieille du Temple ou place de l’Odéon –, dont on respire un instant l’eau de toilette vanillée puis qui disparaît dans la foule.

Au même instant, la petite brune dans un train, avec des fossettes de chaque côté des lèvres. Elle a un peu le sourire de Lio. Elle aurait le sourire de Lio si elle souriait. Ses yeux sont rouges. Elle a pleuré.

Tu n’es pas un magnat de la presse. Tu n’es pas un roi du pétrole. Si c’est un anneau 18 carats qui enserre ton annulaire, il le cache bien. Tu porterais volontiers le blouson d’aviateur, le feutre à tresse de cuir d’Indiana Jones mais si tu l’ôtais, c’est la calvitie de Nestor Burma qui signalerait ton âge aux passants attardés le long du canal Saint-Martin. Tu n’as plus vingt ans, tes trente ans même sont loin. Tu as passé l’âge de rêvasser en contemplant les péniches. Tu n’aimes pas faire des ricochets. Tu croises une petite Japonaise au visage rond, aux cheveux très longs, qui te fait penser à Yoko Ono. Une mouette passe en riant. Tu te retournes.

C’est une fin d’hiver ou un début de printemps – peupliers sur le ciel, un chemin de halage, un canal et la boue sur les champs, partout, et le roulement sourd des rails. Les talus autour du Thalys. L’ombre. L’ombre partout. L’ombre des nuages sur les champs. L’ombre du ciel gris sur la terre. Les maisons si petites écrasées par le ciel. Une petite brune au regard triste observe son reflet dans la fenêtre. Il n’est même pas certain qu’elle pense à toi.

Un ara. Un perroquet ou un ara ? Un psittacidé gris à crête rouge aperçu derrière une fenêtre. Tu vas passer devant l’hôtel du Nord. Tes nouvelles chaussures sont confortables. C’est du nubuck. Il faudra les entretenir avec soin. Employer la crème appropriée que t’a conseillée la vendeuse. Nourrir la peau sans la faire briller – tu détestes ça. Une moto passe en pétaradant. A peine une moto, une toute petite cylindrée. Les roquets font plus de bruit que les molosses, c’est connu. De même, les petites cylindrées font plus de bruit que les gros cubes. Ça aussi, tu détestes. Tu traverses au rouge. De toute façon, c’est encombré. Et ça klaxonne. Des milliers d’anonymes – même pas alcooliques – prisonniers du schéma auto – boulot –  dodo.  Ceux du métro, au moins, ils roulent.

Le Thalys lancé à 300 à l’heure. Une brunette d’origine portugaise fonce vers Bruxelles. Les voitures sur l’autoroute voisine ont l’air de ne pas avancer. Même les BMW. Même les Mercedes. Les pies s’affairent à faire leur nid. Tout le monde s’en fout sauf un vieux renard roublard mais les peupliers, c’est haut.

On joue Ubu Roi au Café de la Gare, Phèdre  à l’Odéon. Tu es debout au zinc d’un débit familier, tu bois un kir ou un porto. Tu regardes distraitement les affiches punaisées sur le mur, si nombreuses que l’enduit – du tuf ? – n’est plus qu’un souvenir.

Le museau du Thalys mange le vent, ronge l’espace. La brunette aux yeux noisette s’ennuie tandis que tombent les premières gouttes de pluie. Un fortin de la ligne Maginot. Les villages frileux du Nord, comme serrés autour des églises moches. Restes de haies. Elle pense à ce documentaire sur les bonobos, ces petits chimpanzés qui ont 98 % de gènes en commun avec l’homme. Son voisin lit un roman d’Ernest Hemingway.

Tu as quitté ce café populaire où ils ne servaient pas de jus de fruits aux litchis. Tu marches à nouveau sur le quai de Jemmapes ou de Valmy. Pas d’arc-en-ciel aujourd’hui. Juste un peu de rose. D’éphémères chevaux descendent le canal. Il fera beau demain. « Profitez un peu de votre dernière vie » clame un slogan à la vitrine d’une galerie d’art. Tu n’es pas éternel. Tu le sais bien ou tu crois le savoir.  Surtout le soir, quand t’apparaît avec un semblant de netteté la fragilité des éléments. Le ciel se délite, s’effrite. Tu vas rentrer. Tu vas terminer cet article. Bruits de bottes. Une guerre se murmure, se chuchote.

Petites voitures ridicules, comme à l’arrêt. Voitures miniatures, comme celles dont son grand frère faisait la collection. L’été, ils partaient en vacances avec leurs parents : Rimini, Lloret de Mar… Le grand frère est au Canada. Pas revenu depuis… six ans ? sept ? Il voulait vivre ses rêves comme il avait rêvé sa vie. Installé dans la belle province, le grand frère, loin de l’Europe aux anciens parapets. L’horizon se teinte de rouge. Il fera beau demain, même pour les gens du Nord.

Tu pousses la porte de l’appartement, rue Marat. Il fait noir, déjà. Tu allumes. Tu vas à la fenêtre. Tu te détaches sur la fenêtre, ombre chinoise. Le soleil sort un instant de son trou. Tu le fixes un moment et c’est bientôt un kaléidoscope : ça tourne devant tes yeux, du bleu, du rouge, du vert. Des étincelles sur ta rétine et puis la tache noire. Il est temps de te retourner. Tu fermes les yeux. Elle se grave sur tes paupières, la tache livide. Tu les rouvres. Elle s’imprime sur le mur blanc, où elle dessine comme une tête de mort, juste à côté de cette photo d’Eugène Smith : « Une promenade au paradis ». « Walk to paradise garden ». Une petite fille et un petit garçon, main dans la main, entrent dans un puits de lumière. Ils sortent de l’ombre. Ils sortent du tunnel, le petit garçon un peu en avant, protecteur. Guide. Comme Charlot et sa compagne à la fin des Temps modernes, ombres dérisoires dans la lumière du monde.

Elle commande un sandwich au jambon. Tu termines ton museau vinaigrette. Elle pense encore un peu à ce film qui l’a fait pleurer. Toujours cette vieille sensiblerie… Tu prends ta plume et ton bloc : il faudra bien le finir, cet article. La petite brune qui vient de descendre d’un train n’a jamais été ta sœur, ta femme ni ta maîtresse. Elle n’a pas croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Tu n’es pas Malec Karagulmez. Tu aurais pu vivre une belle histoire, une aventure jamais terminée. Tu aurais pu. Avec des si…




La Tour du Midi

7 08 2008

Ce récit a été rédigé à partir d’une série de données fournies par mon ami Eric Allard, à qui je le dédie.


On appelle ça des souches.

Des bouquets d’arbres – plutôt d’arbustes – arasés, nettoyés, le long de la ligne de chemin de fer. Aujourd’hui, ils font ça à la tronçonneuse. Un contrat passé avec la Société Nationale des Chemins de Fer. Ils nettoient, et ils peuvent disposer du bois, qu’ils débitent ensuite en fagots, pour les petites branches, en stères pour les bûches. Ils vendent ça comme bois à brûler. Ça ne marche pas si mal. Il y a encore beaucoup de pauvres qui brûlent à peu près n’importe quoi pour se chauffer – très mauvais rendement, le bois – et puis des riches qui mettent ça dans leur feu ouvert ou leur insert. Avant, les bûcherons étaient des paysans d’ici. Aujourd’hui des Slaves – hongrois, tchèques – des Roumains, des Portugais.

Les Roumains ne sont pas slaves, il parlent une langue issue du latin, comme le français. Je me souviens, quand ils ont tué Ceaucescu. Ils avaient fait un trou au milieu de leur drapeau pour effacer les stigmates de la tyrannie. Comment s’appelait leur nouveau président, déjà ? Petre Roman, non ? Ou alors, c’était leur nouveau premier ministre. Pierre Romain, en somme. C’est très latin, comme nom. Très chrétien, aussi. Petre Roman, comme Pierre le Romain, détenait les clés du paradis, si on veut. Je ne sais pas si c’est resté longtemps le paradis. Mais enfin, ils avaient tué le diable.

Après, il y a eu les opérations Villages roumains.

Des bleds français ou belges qui patronnaient des bourgades de là-bas. Accueil de petits écoliers, envoi de convois. On récoltait du matériel scolaire, des vêtements, de l’ameublement léger, des vivres non périssables. On chargeait tout ça dans les camionnettes, et on y allait. Par l’Allemagne et la Yougoslavie, qui commençait à se déchirer. C’était la partie délicate du voyage. Je me débrouillais car ma mère était croate. Et j’avais fait du roumain à l’université. J’avais étudié les langues romanes.

C’est au cours du deuxième voyage que j’ai rencontré Elena. Je l’ai ramenée, elle est devenue ma femme. Elena Bobesco, comme la violoniste un peu oubliée qui dirigeait l’ensemble d’archets Eugène Ysaïe.

Elena et Cédric Arland-Bobesco. C’était joli, sur les cartes de visite. Mais nous allions peu en visite.

Nous avons eu deux filles, Irina et Rose. Un nom roumain, un nom français, par souci de compromis et de rapprochement des peuples. Irina – Irène – ça veut dire la paix. La guerre froide était finie. On entrait dans la paix chaude.

La tour du Midi au soleil couchant, c’est horrible malgré tout. C’est là que je travaille, pas loin du Midi. Je travaille le soir pas loin du Midi… J’enseigne le français langue étrangère à des immigrés roumains. Cours de promotion sociale, ça s’appelle.

Ce soir, le soleil meurt en gloire sur la forêt des caténaires. Des centaines de mouettes prennent un bain de grand air. Mais la mer est loin.

Cours de promotion sociale, cours du soir. Je suis payé pour moitié par la Communauté française de Belgique, pour l’autre par les autorités roumaines.

Cours du soir. Je suis un travailleur de l’ombre. Je commence quand les autres terminent.

Elena, elle, travaille de jour. Aux amitiés belgo-roumaines. Comme secrétaire. Le matin, elle part très tôt. Se lève avant moi. Je ne la vois pas. C’est moi qui conduis les filles à l’école. Je les reprends vers quinze heures trente. Elles font leurs devoirs avec moi, puis je prépare le repas. Quand Elena rentre, il est temps que je parte au travail. Elle mange avec les filles. Quand je reviens, vers 21 h 30, les petites sont couchées. Je réchauffe mon assiette. Avec le four à micro-ondes, c’est pratique.

Je rejoins Elena devant la télé et nous parlons un peu. Comme elle se lève tôt, ses yeux se ferment. Clignent. Elle trouve rapidement le sommeil.

Moi, c’est l’inverse. Je reste assez longtemps, parfois, allongé sur le dos, attendant le déclic, tandis que la respiration régulière d’Elena s’unit à celles des petites. Elles ont chacune leur chambre dont elles laissent la porte ouverte. Cela rassure leur mère.

Couché sur le dos dans la nuit bruxelloise, je ne compte pas les moutons. J’ai l’impression qu’un autre moi-même me fait face, au plafond, et me regarde ou m’épie. Un autre moi-même qui me domine et me surveille, m’observe en quelque sorte avec condescendance, me dépouille de mes oripeaux occidentaux, me voit tel que je suis, gros cafard kafkaïen vautré à même le drap, larve grasse ne supportant aucun contact, ayant rejeté pyjama, couverture…

Les cours du soir, c’est une couverture.

On m’avait sûrement calomnié car un jour, ils sont descendus chez moi, dans le douillet appartement de la rue des Arpenteurs. Ils ont débarqué, ceux de la sûreté.

Ils avaient eu vent de quelque chose, c’est sûr. Un vent favorable. Pour eux, pas pour moi.

Mais je suis prudent. Tout est codé. Rien sur l’ordinateur. Tout dans mes carnets. Mes carnets d’écriture. Poésie hermétique, haïkus roumains, hexamètres croates…

Ils ont cherché, bien sûr. Sans trouver. N’empêche, ils avaient la puce à l’oreille. Et ça les démangeait. Il a fallu que je redouble de prudence.

Je l’ai ressenti bien des fois, l’appel du grand large. Les mouettes qui tournoient autour de la tour du Midi, la boule rouge du soleil, certains soirs de février. Partir comme un bateau ivre, vivre ailleurs, loin des conversations stériles ; partir sous les rutilements du soir, dans les clapotements des marées. Partir vers l’indigo.

Ils ont cherché, bien sûr. Mais ils n’ont pas trouvé. La guerre froide, c’est fini. La paix chaude est ouverte. Je ne suis pas un bleubite. Ils peuvent se gratter, ceux de la Sûreté. La prudence est leur mère, peut-être. La prudence d’Etat est la mère de la Sûreté de l’Etat. La prudence épinglée. Comme les épingles de sûreté. A prudent, prudent et demi.

Est-ce qu’Elena se doute de quelque chose ?

Mon grand-père s’appelait Marcel. Marcel Arland, comme l’auteur. Il était bûcheron. Nettoyait les sous-bois. Préparait des fagots de branchages, des stères de bois à brûler. Un peu braconnier aussi. Et ma grand-mère faisait des ménages. Ça leur suffisait. Ils n’avaient qu’un enfant – mon père – qui s’en est tiré grâce aux bourses d’étude.

Je l’accompagnais au bois, les mercredis. Il brûlait les broussailles et faisait cuire des pommes de terre sous la cendre, que nous partagions. La peau épaisse était couverte de cendre. Je l’essuyais avec les mains, à mouvements légers et vifs, c’était chaud. Puis nous buvions de la bière de ménage dans son bidon d’aluminium. La foncée Piedboeuf. Une bière sans alcool, très brune, presque sucrée.

Parfois, je me dis que c’est lui qui a eu la plus belle part, mon grand-père Marcel. Qu’il a réalisé tout ce qu’il avait à faire sur cette terre. Et puis qu’il est allé se coucher en dessous comme une pomme de terre sous la cendre. Une pomme de cendre sous la terre. Grand-père a vécu loyalement, sur une belle ligne droite comme une pousse de coudrier.

Parfois, je rêve de vivre comme lui. Et rien que ce détail me distingue de lui car lui n’a pas rêvé sa vie. Il l’a vécue. Il a vécu sans rien désirer, sans rien espérer, prenant ce qui lui était donné. Et se foutant du reste.

Alors que je suis fait de rêves, pétri de désirs, cimenté d’espérances. Toujours la vie s’éloigne. Toujours la vie s’absente.

Parfois, je rêve d’une maison avec des volets verts sur la façade et, dans le jardin, certaines roses aux teintes rares dont je ne sais même pas les noms.

Il y aurait un fauteuil de rotin au fond, sous un lilas au tronc moussu. Il y aurait un mur, au fond, qui séparerait le jardin du verger du voisin. Il y aurait, sur le mur, des miettes de pain déposées là par une main de femme. Il y aurait des moineaux qui viendraient picorer les miettes. Des moineaux gras comme des moines qui vivraient des miettes des hommes.

Parfois, je m’invente des histoires à l’eau de rose pour oublier les ecchymoses. Parfois, je regarde le ciel bleu autour de la tour du Midi pour oublier les bleus. Les bleus de la vie.

On m’avait sûrement calomnié puisqu’ils sont revenus. Ils ont pris tous mes carnets. Mes haïkus. Mes hexamètres. Je me suis défendu, bien sûr. J’ai protesté.

J’ai protesté de mon innocence, de ma loyauté. Mais ils m’ont bousculé. Alors, j’ai laissé faire. J’ai horreur de la violence. J’ai horreur de la souffrance. Ils ont emporté mes carnets. Mais ils ne trouveront rien. Ils ne prouveront rien. Ils ne pourront rien prouver. Il faudra bien qu’ils me les rendent.

Le mur de la maison d’en face est peint en blanc. A midi, l’ombre de l’immeuble où j’habite se projette jusqu’à mi-hauteur. Une moitié de la maison est donc dans l’ombre, l’autre vivement ensoleillée. Un de ces soleils persistants de février qui se vissent sur les cartes météo, des jours et des jours, sous l’influence d’un anticyclone favorable. C’est du beau temps, disent les gens. Un temps sans nuances, invariablement beau et froid. Terrible pour les dépressifs.

Le mur de la maison d’en face est entièrement blanc. Je sais qu’il est entièrement blanc. Mais le soleil le coupe en deux. La partie ensoleillée est blanche. D’un blanc presque aveuglant. Mais l’autre… L’autre, si je la regarde seule, si j’oublie sa sœur solaire, je la sais blanche. Je la vois blanche. Mais si j’observe la lisière… Si j’analyse le contraste… L’autre partie est noire. La part ombreuse de la façade est à la fois blanche et noire… A la fois blanche et noire.

C’est le genre de sensations fragiles que je tente d’exprimer dans mes textes. Le parfum des glycines après la pluie. Le parfum de ma femme après l’amour. Le poids de la mésange sur les branches du lilas, dans le jardin de mes rêves. La puissance d’une main d’enfant qui se crispe autour d’un doigt. La trace blanche des avions dans le ciel bleu. Comment elle se dilue, s’estompe, s’étale, s’étend, finit par éclater, rompre, disparaître. Comment l’horizon se teinte de rose, au couchant, autour de la tour du Midi.

Ils ont rapporté mes carnets. Ils n’ont rien trouvé, c’est sûr. Ils m’ont presque fait des excuses, ont touché le bord de leurs chapeaux mous. Ils reviendront, c’est sûr. Ils reviendront. Ils finiront bien par trouver. Depuis le 11 septembre, la paix est de plus en plus chaude.

On appelle ça des éteules. C’est ce qui reste des épis, sur le champ, après la récolte. Quand je me promenais, enfant, dans le champ derrière chez moi, c’était ça que j’aimais : sentir les éteules qui me chatouillaient la plante des pieds, à travers la semelle élastique de ces chaussures qu’on appelait des « bains de mer ».

Ils ne m’ont pas suivi. Je prendrai le bateau à Ostende, sous le nom de Petre Roman. Qui se souvient de lui ? Mes faux papiers sont en règle et mes carnets sont dans mon sac.

La plaine est belle sous le soleil glacé. Il y a de plus en plus de mouettes. Tout à l’heure, j’entendrai leur appel rauque. Tout à l’heure, j’embarquerai.

Quand je serai là-bas, je trouverai le moyen de prévenir Elena. Peut-être qu’ils ont mis le téléphone sur écoute… Un courrier électronique ? Il ne faut pas y penser. Ce serait se jeter dans la gueule du loup.

Quand je serai là-bas, je lui écrirai. A son travail. Ça prendra un certain temps avant que la lettre arrive. Déjà le voyage sera long. En attendant, elle va s’inquiéter.

Les petites. Les petites aussi vont s’inquiéter. Rose parfois parlait dans son sommeil, s’éveillait en tremblant. Je lui racontais l’histoire du chien Filou, ça la rendormait. Ou je lui chantais Le petit bossu…

J’aurais dû leur laisser un mot ? Que vont-elles penser ? Elles ne comprendront rien à ce qui arrive, elles se mettront martel en tête. Alors qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Alors que je maîtrise parfaitement la situation.

Sur la côte, là-bas, il y a un grand jardin tout plein de roses, une petite maison blanche avec des volets verts. Quand j’aurai refait ma vie, elles viendront me rejoindre.

Elles ne comprendront pas. Elles vont prévenir la police, c’est sûr. La Sûreté sera mise au courant, tout de suite. Ils lanceront un avis de recherche, un mandat d’amener international. Ma photo sera sur tous les murs.

Elles vont s’inquiéter. Les petites feront des rêves d’angoisse.

Je vais descendre à la prochaine gare. Je vais faire demi-tour, prendre le chemin à l’envers. Je serai à l’heure pour la sortie des écoles. Ça ira. Ou peut-être un peu en retard. J’expliquerai que j’ai eu un contretemps. Oui, c’est ça, un contretemps. Que le temps s’est mis tout à coup à jouer contre moi. Je vais descendre à la prochaine. Je vais faire demi-tour. Ça ira.

Ça ira.






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