Caresser un arbre

 « Bien peu de gens savent caresser un arbre.

Vois celui-là, dans ce vieux jardin montois, quelque part dans la rue du Gouvernement, entre les clochers et les toits, entre boulevards et Beffroi. Tu passais dans le vent et tu l’as aperçu. Tu la vois, cette pie qui plane au vent frisquet d’un début de printemps ou d’une fin d’hiver, cherchant un faîte pour son nid ? Tu descends sur son dos, tu te poses sur l’herbe. Il est là, devant toi.

Regarde bien ce hêtre vivant qui ombrage les siestes depuis si long temps. Pourpre ? Peut-être. Oui, l’été, peut-être qu’il s’empourpre quand les autres hâlent. Peut-être qu’il rougit, tout seul dans son enclos, tandis que les plages se couvrent d’une mosaïque de dos en dégradés de bruns, de roses, d’écrevisses. Il s’empourprait peut-être, traversé par la rivière d’eau qu’il puisait au profond de la terre montoise tandis que, sur la Riviera, elle brunissait sa peau, l’épouse du notaire. Attends un peu, il n’est pas temps. Je te raconterai bientôt. Reviens à toi. Reviens à lui. »

(Vingt-quatre préludes, éd. Luce Wilquin, 2004)

À la Folie

Le Service de la Culture de la Province de Liège proposait en 2012 son deuxième concours de nouvelles sur le thème « Achève-moi! »

Les participants se voyaient proposer six débuts de nouvelles, cette année sur le thème « À la Folie », qu’ils avaient pour mission de compléter.

Résultat : un livre publié début 2013 aux éditions Luce Wilquin, reprenant les huit nouvelles lauréates et les textes complets des six auteurs sélectionnés cette année.

Merci à la Province de Liège de m’avoir associé à cette belle initiative avec le texte suivant :

Je me souviens d’une fin d’été…

Autour de cette table ovale, nous étions quelques-uns à méditer en silence. Et cette table avait été un œuf pour des pensées en gestation, des échappées, des écritures. Cette table, l’artisan qui l’avait vernie, qu’était-il devenu ? Ces méditants, ces écrivants, que deviendraient-ils ? Les portables vibraient en vain – personne ne se levait pour décrocher. Personne n’aurait songé à décrocher de ce fil d’écriture qui le reliait à soi-même. Ils se laissaient aller – comme quand on va mourir. Ils ne résistaient pas à l’appel du grand large. Ils voguaient sur les mots offerts par la contrainte : amour, folie, marguerite, solitude… Ils voguaient, le jeune homme triste, la vieille dame ou l’artiste, réunis par la vie autour de cette table. Puis, chacun lut.

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J’avais cueilli une marguerite et commencé à l’effeuiller : Elle m’aime… Et j’y avais cru. Nous avions été deux, puis trois. Aujourd’hui, je suis à nouveau seul.

Au mur de sa chambre, elle a laissé ses Titi. Elle adorait ce canari de cartoon, ce canari d’un jaune à faire mal aux yeux. Elle a laissé ses Titi quand elle est partie et je reste là, comme un Grosminet triste, avec mes moustaches de bon chat paisible ; je passe les journées allongé sur mon lit, les doigts croisés. Allongé sur mon lit, les doigts croisés, j’ai un peu l’allure d’un mort, non ? Comme quelqu’un qui rendrait son dernier souffle, qui partirait pour son dernier voyage. Pour le repos éternel, comme on dit.

Je me souviens de son premier souffle d’enfant : elle était née la nuit ; une âme neuve brillait parmi les étoiles. Elle était née l’hiver, la neige tombait cette nuit-là. Et je twistais sur ma chaise, dans la salle d’attente de la maternité. À cette époque, les pères n’assistaient pas à l’accouchement. Quand une infirmière est venue me la présenter, mon visage s’est éclairé. C’est comme ça qu’elle a dit, l’infirmière : votre visage s’est éclairé. Je portais la barbe, alors, pas seulement la moustache. Et les cheveux longs, comme à l’époque. Le Christ. Souvent, ils me comparaient au Christ. Un Christ un peu triste – c’est vrai, je n’étais pas riant. Mais là, face à ce souffle neuf, mon visage s’est ouvert, et j’ai souri. Comme un ange sur une cathédrale.

Et puis, pour faire court, j’ai été maladroit. Avec sa mère. Pourquoi s’emporter pour une porte qui claque, pour un verre brisé au cours d’une vaisselle, pour un tintinnabulis ? À chaque fois elle s’énervait, pour faire court, à chaque fois, je voulais crier plus fort. Un connard fini, mais là, LE connard fini, elle disait. Parfois, nous sortions, tout de même, nous avons eu de bons moments. Un Perrier citron au café Randaxhe à Liège, chacun dans sa bulle. Toujours chacun dans sa bulle, et la poussette entre nous. Il est réveillé, disait la dame avec sa canne, parlant du bébé. Et la bulle se brisait. Nous repartions, poussant notre poussette. Cahin-caha.

Les années ont passé, la petite a grandi. À chaque anniversaire, je lui achetais un Titi. Pour sa collection. Et puis, elle est partie. Sa mère. Sa fille par la main. Elle a claqué la porte. J’ai senti un courant d’air frais. Tintin, les Titi. Alors, maintenant, parfois, je viens m’allonger sur son lit. Parmi les Titi jaunes et les angelots kitsch. Et je croise les doigts. Ça porte bonheur, paraît. Oui, je croise les doigts, mon souffle dans la nuit. Quelque part entre les étoiles, il m’arrive de sourire. Pour ne pas devenir fou.

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Tu te souviens, la marguerite nous avait dit : Un peu… Et c’était déjà ça.

Tu as trouvé le chemin de l’impasse. Tu as retrouvé ma trace. Impasse de l’Avenir… Comme si plus rien n’était possible. Dans les arbres négligés, les oiseaux chantent déjà, pourtant. Au jardin clos, le lilas se prépare. Et j’ai l’impression d’être déjà fanée. Trois cadres sur un mur, un canapé, puis le portable au coin, sur le petit bureau… je tchatte… j’e-maile… je blogue… ça ne fait pas une vie. Pas une conversation. Je regarde par la fenêtre, quand j’en ai marre de fixer l’écran. Une feuille tremblote dans l’air immobile, et je sens quelque chose qui tremble dans mes yeux. Comme un voile. Sur le trottoir, entre les pavés, poussent des herbes folles. Qui a eu l’idée de les appeler mauvaises ?

Notre vie avait pris une mauvaise direction. Mais quand tu es parti sans un mot, sans une explication, j’ai cru que je devenais folle. Je restais là, vautrée sur le canapé, à me gaver de chocolats, les yeux dans le vague, le dos blanc sur le mur blanc, comme le contraire d’une ombre. Ou visage à la vitre, à contempler le vide. Je sortais quelquefois, dans le parc bondé. Je voyais passer un chien blanc, une famille à vélo (le petit garçon derrière devait tourner ses pédales très vite pour essayer de suivre sa grande sœur et sa mère), deux hommes qui portaient une grosse poutre… Quand j’avais bien respiré, je rentrais dans ma chambre. J’ai un toit. Ce matin, je l’ai vu, lui, parmi ses déchets, dans sa caisse en carton, les yeux perdus dans le flou ; à côté de lui, son chien. Moi, je n’ai pas de chien. Un jour, j’ai vu sur un banc une femme, le corps tatoué de monstres, qui allaitait un bébé. Et j’ai eu peur que le bébé devienne un monstre. Que tous les hommes soient des monstres. Mais tu es là et nous allons parler. Tu es là et je vais retrouver, qui sait, le chemin de l’avenir. Tu es là.

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C’est quoi, la vie, au juste ? Les rebonds d’un ballon de basket ? Quelques tags sur un mur que le temps effacera ? Ici, on n’a rien que ce terrain de basket installé dans un terrain vague par les autorités qui ont trouvé que ça nous ferait une occupation. Ici, quand on n’a pas envie de jouer au basket, on attend que ça passe, à en devenir fou. On arrache une marguerite poussée là par hasard, sur un tas de gravats, et on compte les pétales pour voir si on nous aime. Et on rigole si ça tombe sur Beaucoup. On attend que ça passe tandis que les gens passent comme passe l’eau sous les ponts de la Meuse, comme passent les secondes. Au basket, on les économise, les secondes, on les épargne. Un match peut se gagner dans les deux dernières secondes. Ici, on a l’impression qu’on en a toujours trop, on voudrait qu’elles puissent couler plus vite, comme l’eau du fleuve un jour de crue, un jour de fonte des neiges – tous les affluents se gonflent et ça enfle les eaux qui déferlent, qui se précipitent. On devrait pouvoir emplir un gros réservoir de secondes, de ces secondes épargnées à attendre, à ne rien faire, puis tout lâcher d’un coup, vivre en accéléré, être emporté vers l’océan, vers le non-retour, vers l’infini.

Ici, le béton est gris, comme la Meuse, comme le ciel, comme les mouettes. Et il paraît que la terre est bleue, qu’elle est belle au milieu du ciel, que de la lune on pourrait l’admirer, la planète bleue. Ici, quand on a les mains en poche, un pied au sol, l’autre appuyé au mur de béton, sous le panneau de basket où rien ne rebondit, on se dit que le bleu, il est dans nos cerveaux. Le blues, oui, on l’a tous les jours, en regardant couler l’eau dans les rigoles, et on voudrait être un jour la feuille morte emportée par cette source vers le ruisseau, vers la rivière, vers le fleuve, vers la mer où au moins on goûterait le sel avant de couler avec aux lèvres enfin, peut-être, un sourire.

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« Dans les romans, quand quelqu’un ouvre un livre au hasard, il trouve toujours une phrase décisive. Dans la vie, quand quelqu’un ouvre une porte au hasard, le plus souvent, il ne trouve rien. Il dit pardon et il s’en va… »

Marie est montée au grenier pour mettre un peu d’ordre et a retrouvé les carnets où elle notait un peu tout ce qui lui passait par la tête, par la plume, autrefois. Dès l’adolescence, elle dévidait un fil d’encre violette sur ces carnets à couverture de moleskine qu’elle feuillette à présent, assise sur la cantine métallique du grand-père…

« 12 avril 49. Que connaissons-nous des êtres qui nous sont les plus proches ? Que savons-nous de nous-mêmes ? Des avions emportent des gens vers des destins à jamais étanches. Poissons d’aquariums qui tournent en rond parmi les rochers artificiels… »

La belle écriture ronde et studieuse de la jeune fille qu’elle était… Elle avait arraché un à un les pétales d’une marguerite : Il m’aime, un peu, beaucoup, tendrement… Et elle avait trouvé l’oiseau rare, un compagnon discret avec qui elle avait goûté les petits bonheurs quotidiens sans cesse  recommencés : la brûlure fraîche du Darjeeling, les orchidées de la serre rafraîchies d’eau pulvérisée, l’angora aux yeux verts ronronnant sur ses genoux…

« les coupures d’électricité, les soirs d’orage. La peur des enfants blottis l’un contre l’autre dans le noir, puis une bougie allumée par la mère. Il fallait ôter le fusible, le renforcer au moyen de fil de cuivre enroulé autour des contacts de laiton, réenclencher le compteur électrique »…

Elle sourit en retrouvant la jeune fille pauvre et fière qui avait répondu au questionnaire de Proust : La pire misère de l’homme est d’être riche et sans intérêt. Elle revoit la vieille Mercedes de l’oncle boucher qui n’a jamais parlé d’autre chose, au cours des mortelles visites de famille, que d’argent et de maladies…

« la vieille Mercedes. Les vieilles Mercedes lourdes et chromées. C’étaient les voitures des bouchers, assez puissantes pour tirer les remorques où les bestiaux partaient pour leur dernier voyage. Voitures allemandes, wagons à bestiaux. Sur les rails ou sur la route, c’est toujours la mort qui mène le convoi »…

Elle sait que, si les Occidentaux opposent la vie à la mort, pour les Orientaux, c’est la naissance qui s’oppose à la mort, qu’à chaque instant nous mourons pour renaître. Qu’il faut que le bébé meure en nous pour que naisse l’enfant, que l’enfant meure en  nous pour que naisse l’adolescent… à l’orée de la vieillesse, Marie a l’impression de renaître chaque jour. Pourtant, une sourde nostalgie s’empare d’elle tandis qu’elle retrouve ces lignes écrites par la jeune fille qui a dû mourir pour donner naissance à la femme qu’elle est devenue. Un peu inquiète, peut-être, en songeant aux réincarnations qu’il lui reste à connaître avant de tourner la page…

« Dans les films, on peut jouer à modifier la fin. Heureuse, malheureuse. Dans la vie, il n’est qu’une fin. Chacun la sienne, une seule fois. Une seule fois faire la mort, et puis adieu. »

Romantisme adolescent… aujourd’hui, Marie n’a plus peur de mourir. Elle sait que ceux qui ont peur de mourir sont ceux qui ont eu peur de vivre. Ceux qui n’ont pas osé courir le risque de vivre. Elle est seule sur la route depuis qu’il est parti, le compagnon discret ; depuis qu’elle a vu la mémoire de celui qu’elle appelait sa moitié s’étrécir comme une peau de chagrin, jusqu’à la regarder avec ses yeux de fou.

Elle pose le carnet, ouvre le piano désaccordé, caresse les touches d’ivoire brunies par le frôlement des doigts. Essaie une mélodie, main droite seule, s’étonne d’entendre le morceau fétiche du film Casablanca : As time goes by… Comme le temps passe…

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Passionnément… Je les aime passionnément, ces femmes que je dessine, ces femmes qui passent par ma chambre, qui laissent une trace sur le papier puis qui repartent, me laissant seul. Passionnément…

Parfois je sors, je laisse le chevalet, le papier, les fusains, je flâne au bord du fleuve, mes yeux s’attardent sur les remous dans l’eau, reflets gris, verts, bruns – je trempe mon regard dans la Meuse où le ciel se noie.

Une péniche approche du pont des Arches, ralentit, passe entre les piles. La Meuse coule ici depuis des siècles, depuis toujours ; la Meuse traverse Liège immobile, vers la Hollande, vers la mer, vers l’Océan.

Je suis des yeux le voyage lent de la péniche, je franchis en pensée le passage. Trente ans déjà que j’ai franchi le premier passage, que j’ai basculé dans ce monde agité, ce va-et-vient, ce remue-ménage, ce remue-méninges un peu fou qu’on appelle la vie.

Je fais demi-tour, je rejoins ma chambre. Sur les murs, ces femmes punaisées, arrêtées, figées. Ce que je cherche dans ces corps prostrés, tordus, grossièrement crayonnés ? Peut-être que je me cherche moi-même ? Peut-être qu’un jour l’amour pourrait s’arrêter là, comme une péniche accoste, peut-être l’amour prendra-t-il les traits d’une de ces femmes. Peut-être qu’elle m’aimera comme Yseut aimait Tristan, comme Marguerite aimait Faust. Peut-être un jour ma vie ricochera-t-elle pour de bon, comme une pierre qui décollerait enfin, quitterait l’atmosphère, léviterait en apesanteur, dans l’infini. Peut-être que je finirai ma vie dans un long regard passionné, en tête à tête avec cette femme dont les yeux seraient gris-brun-vert comme la Meuse ?

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Je suis contente que vous soyez venu, Monsieur, car mon bébé m’inquiète, vous êtes le Docteur, c’est ça, le pédiatre, regardez, il n’a pas l’air très bien, pourtant il ne bouge pas beaucoup, hier il a toussé, c’est vrai qu’on arrive au printemps, mais l’hiver n’a pas dit son dernier mot, hier il y avait encore des glaçons au bord de l’étang, je vais parfois me promener, lui montrer les marguerites et puis je rentre, j’écoute les oiseaux de l’horloge qui chantent les heures, il a déjà soixante ans, mon bébé, soixante ans, il est encore fragile, je suis contente que vous soyez là, vous allez l’ausculter ? Ici, on n’a pas beaucoup de distractions, alors les pensionnaires attendent le soir : vous voyez la parabole, sur le mur ? C’est un grand bol rempli d’images, le soir on nous allume l’écran et nous partons dans l’image, mon bébé aussi aime bien, surtout les histoires d’enfants, et puis les reportages qui parlent d’ailleurs : vous avez remarqué, Docteur, les enfants blancs et les enfants noirs ont le même regard, j’ai vu un reportage sur un pays d’Afrique où ils ont augmenté le prix du pain, les enfants avaient faim, les gens se révoltaient ; le mien, j’espère qu’il n’aura jamais faim, je l’imagine endormi dans l’herbe, près de la mare aux grenouilles, en train de rêver, ou avec une petite amie, main dans la main, marchant vers la lumière… alors, Docteur, vous l’avez ausculté ? Vous dites ? Un simple rhume ? Oh, merci, Docteur ! Vous êtes gentil. Parce je l’aime à la Folie, cet enfant, vous savez… À la Folie !

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Je me souviens de cette fin d’été…

Sous la table ovale, Barnaby ronflait, rêvait… il se voyait courant, cavalier du roi Charles. Et les autres, de l’autre côté de la surface vernie, à quoi rêvaient-ils ? Au bout de cette nuit, trouveraient-ils l’éveil, ou bien le sommeil ? Ils voguaient sur l’instant, ils flottaient dans leur vie, comme cet artisan avait vogué un jour, cet artisan qui faisait bien les tables ovales. Un jour petit enfant, essayant de cueillir une perle de rosée ; le lendemain, à l’heure des moissons, enterré quelques pieds sous le blé.

Je me souviens de cette fin d’été… mais le souvenir n’est pas la vie. Le chien en aboyant me le rappelle et me ramène à cet instant.

Merci, Barnaby !

Ruelle de l’Être

Photo : Stephen Vincke
Photo : Stephen Vincke

Cette nouvelle a été publiée par la ville de Mons au printemps 2009 dans le cadre des « rendez-vous de la langue française ».

« Nous avons tous deux vies : « la vraie », qui est la vie intérieure, faite des rêves d’enfance ; et « la fausse », celle que nous vivons dans le commerce des autres. »

Fernando Pessoa

J’aime bien quand tu mets tes yeux bleus. Je lui avais dit ça : j’aime bien quand tu mets tes yeux bleus, et elle n’avait pas ri. C’était le lundi 16 juin 2008 et j’avais écrit ça sur un mur, dans la ruelle de l’Âtre : lundi 16 juin 2008. Il me semblait que ma vie dérapait. Il me semblait que, déjà, je la perdais. C’est difficile de dire qu’on l’aime à une fille.

Ses yeux, si je les avais vus si bleus, si clairs, c’était à cause du soleil, un soleil qui ne brille ainsi que pendant les examens, quand on ne peut pas en profiter, justement, du soleil, et qu’il faut vite rentrer pour étudier dans la chambre sombre où ça sent toujours un peu l’ombre. Oui, ma vie dérapait comme quand le disque saute : un grain de poussière, une empreinte de doigt ; un rien suffit, parfois, une empreinte digitale sur le disque digital, et ça cesse de tourner rond.

Ses yeux si bleus, dans la rue, tandis que je la ramenais chez elle, examen terminé, ses yeux si bleus et ses lèvres si roses, comme dans les dessins naïfs de Rose Aloïse Corbaz. Très écartés, les yeux, et le front large et lisse, et bombé. Elle s’appelait Fedora, je l’avais rencontrée au Bateau Ivre, à un concert de Klezmic Zirkus, trois semaines plus tôt. C’était du sérieux, pour moi, comme chaque fois. Elle, elle se lassait déjà. Je la saoulais. Elle disait : tu me saoules, Vivian, tu me saoules.

Elle m’avait dit ça le samedi, déjà, le 14, donc, au coin de la rue d’Enghien, dans cette pizzeria aux abat-jour démodés où les fiasques de chianti s’alignaient au plafond comme des pendus dérisoires. Tu me saoules, Vivian, tu me saoules, et j’avais ruminé ces mots, rentrant dans ma chambre d’étudiant, tandis que la place retentissait des cris d’une bande de scouts, qu’une moto pétaradait, que les pavés poussiéreux faisaient des rêves de fontaines.

Rue de la Seuwe, cour de l’Âne barré… Le soleil pénétrait-il parfois entre ces hauts bâtiments sombres aux allures de murs de prison ? Je m’étais assis un moment sur l’escalier de pierre bleue, j’avais laissé monter en moi la fraîcheur du granit, songeant sans y penser, ainsi méditant, à mon père qui avait quitté ma mère trois ans plus tôt pour une fille à peine plus âgée que moi, une fille rencontrée au dojo, rue Spira, où il cherchait la sagesse. Il cherchait la sagesse et il avait trouvé l’amour fou, tu comprends, Vivian, l’amour fou, vraiment, comme on n’en voit que dans les romans. L’ennui, c’est que ma mère ne l’avait pas supporté, c’était moi qui l’avais retrouvée, un dimanche matin, à une poutre de l’abri de jardin, moi qui l’avais décrochée, qui avais coupé la corde – et je songeais, sectionnant la corde à sauter rose avec la serpette Opinel, oui, je songeais à l’expression : couper le cordon – son corps encore tiède s’était alangui dans mes bras, maman ! Maman ! Plus question d’en entendre parler, de mon père et de sa sagesse. Il me filait une petite pension chaque mois, et j’avais trouvé une chambre à louer, rue de la Peine perdue.

***

Le mardi 17 après le repas de midi, je m’étais attardé chez Henri, qui cherchait un(e) étudiant(e) : « Cherche étudiant(e). » C’était toujours un peu de temps gagné sur le blocus. Ou perdu. Plat du jour 6.90. Œufs à la russe 4.10. Ses arrière-grands-parents étaient venus de Russie au début de l’autre siècle, c’est d’eux qu’elle tenait son prénom : Fedora.

Boulettes sauce tomate 6.90. Shachlic 6.50. Je n’avais jamais goûté à ce plat au nom exotique, étrange, qui évoquait une mixture grasse, une tambouille cache goulasch pas si différente, peut-être, du plat local : côte à l’berdouille (8.80). La boue. Ça voulait dire la boue. Vestige d’une époque d’avant l’égouttage où les pavés, par temps de pluie, se crottaient d’une croûte de terre humide qui collait aux semelles, où chaque rue – côte ou pente suivant le sens de la marche – s’arpentait dans l’effort permanent de gagner un peu de terrain, d’échapper à la chute, à la flétrissure.

J’avais pris un petit pichet de rosé, croyant me rafraîchir, pas m’enivrer de ce Sidi Brahim tiède qui imbibait dangereusement la berdouille de la sauce. Et j’étais reparti.

À la Médiathèque, ils n’avaient pas le CD de Klezmic Zirkus, Vitamine K. J’avais besoin de cette vitamine, de cette musique joyeuse, endiablée, comme d’un remède au vague à l’âme qui m’envahissait. J’aurais dû le leur acheter le soir du concert mais j’avais la tête dans le bleu.

Rue d’Havré, les balayeurs de rue poussaient leurs petites charrettes poubelles. Je m’étais assis sur une borne, regardant le beffroi comme si je ne l’avais jamais vu. Des siècles qu’il veillait sur les toits de la ville comme un berger sur son troupeau. En 2308, il serait toujours là, une nouvelle fois restauré, tandis que mon corps serait redevenu poussière. Pourquoi ne pas accélérer un peu le cours de l’histoire, laisser couler au pied de cette borne ce petit tas de poussière, Vivian Personne, ce petit tas de poussière poussé par un balai sur un ramasse-miettes, emporté dans la petite charrette, éliminé, recyclé, nettoyé ? Oui, je me demandais s’il était encore en vie, Vivian, ou s’il n’était déjà plus personne.

La vie est belle, disait l’enseigne d’un restaurant. Encore fallait-il être en vie, se sentir en vie, se sentir l’envie de continuer. Ou alors entrer chez l’armurier, acheter ce qu’il fallait, m’asseoir dans la salle de bains et rougir un peu le mur derrière mon crâne comme dans Full Metal Jackett, savoir comme au paint ball qu’on a fait mouche, apercevoir un peu la tache de ketchup dans le miroir d’en face juste avant de sombrer.

J’avais réussi à m’arracher à ma torpeur, je m’étais décidé à marcher un peu dans le quartier, en cherchant l’ombre, et j’étais repassé devant mon école, la Biche, la section artistique de Saint-Luc. Un jour j’exposerais au Bélian, ou à la salle Saint-Georges. Un jour je créerais mon propre style, le style Personne, et l’on admirerait Personne, et l’on se précipiterait aux expos de Personne, celui qui avait su se faire un nom.

Copie Clic proposait son tarif spécial étudiants. « Souriez, vous êtes filmés ». J’aurais pu, peut-être, me faire photocopier, dupliquer, cloner, envoyer mon double vivre sa vie, vivre ma vie, passer des examens, chercher du boulot, agir, s’agiter, se battre, tandis que je serais resté tranquille entre mes quatre murs, dans cet immeuble ancien – électricité à tous les étages – à surveiller la bouilloire émaillée, le frémissement du gaz, à, pourquoi pas, crocheter des napperons, comme une vieille. La pension de mon père suffirait, peut-être, à m’assurer cette vraie vie où jamais je ne serais acculé à tricher.

***

Et la semaine avait coulé, entre examens passés tant bien que mal et messages sans réponse laissés sur son portable. Le vendredi, ma flânerie m’avait amené aux abords de l’église Saint-Nicolas soutenue par son échafaudage, comme protégée de l’écroulement par de branlantes béquilles, tel un vieil archevêque. Des années qu’ils la rafistolent, l’église. Des années que je n’ai plus rien reçu pour la Saint-Nicolas. Il vient toujours un moment où l’on cesse de croire au père Noël. Ce jour-là, on devrait mourir, peut-être, ou se décider à vivre.

J’ai eu envie d’entrer, de me plonger dans le silence frais. La nef était surchargée d’autels baroques. J’ai remarqué tout de suite la femme seule à côté d’un pilier, blonde, qui priait, si entièrement dans sa supplique qu’elle parlait seule en faisant de grands gestes. Je me suis assis quelques rangées derrière elle sans qu’elle me remarque plus que l’une des souris qui, peu à peu, grignotaient les fondations. J’essayais de rester connecté à ma rêverie : peine perdue, elle parlait vraiment fort, évoquant je ne sais quel problème quotidien, commande ou contrat, et j’ai compris qu’elle ne priait pas mais qu’elle téléphonait avec un mains-libres. Un sourire m’est venu, je me suis dit qu’ils devraient fournir ça à l’entrée des églises, un mains-libres pour appeler Dieu. Allo, Dieu, ici c’est Vivian, je sais, Vous êtes déjà très occupé mais je voulais simplement Vous dire, ma mère m’a largué il y a trois ans, ma copine il y a trois jours et les examens, je sais pas trop, alors, si Vous pouviez, Dieu, un petit miracle, peut-être ? Les examens, pas grave, il y a encore septembre et les résurrections, c’est dur, je sais, mais peut-être Fedora pourrait m’attendre à la sortie ? Allo, Dieu, Allo ? Allo !

Je suis sorti. Personne ne m’attendait à la sortie. Que moi. Vivian Personne.

Sur les murs, des tags illisibles sauf quelques-uns : « Eleonore JTM », « Love addict ». Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à mon père, à ce morceau de Chet Baker qu’il écoutait en boucle : I fall in love too easily.

J’ai remonté la ruelle de l’Âtre. Un peu plus haut, sur la gauche, derrière une rangée de barreaux, un Christ aux douleurs, ligoté, bras droit arraché. Allons, Il avait bien assez à s’occuper de Lui.

Au sol, un magazine dont quelqu’un s’était débarrassé en le jetant à travers les barreaux : une fille, jambes grandes ouvertes, sexe épilé. Précision de planche d’anatomie. J’étais sorti de là. Ecce Homo…

J’ai redescendu la ruelle de l’Âtre, la ruelle de l’Être, songeais-je, ce petit chemin de mon être, ce petit sentier qui me menait à moi. Sur un mur de briques peint en blanc, j’ai reconnu les trois mots tracés quelques jours plus tôt : 16 juin 2008. J’ai ajouté en dessous : 20 juin 2008. J’étais revenu à mon point de départ, les examens étaient finis, la semaine terminée.

J’ai sorti mon portable, affiché « Fedora ». Quelques clics puis : « Supprimer Fedora ? ». J’ai coupé le cordon. Je trouverais un jour un antre où me blottir, un âtre où me chauffer. J’allais tenter de vivre.

Je me suis remis en marche, j’ai regagné la rue d’Havré. Il m’a semblé que le vent se levait.

Liège, 25-27 février 2009

Enfance

Dans la cave, il y avait un soupirail. C’est par là que l’on versait les sacs de charbon, la provision grâce à laquelle on se chaufferait l’hiver. Je descendais avec la charbonnière que je remplissais de boulets noirs au moyen d’une petite pelle puis que je remontais. C’était lourd. Il faisait froid dans le long couloir sombre.

Nous avions un vieux fauteuil recouvert de tissu rouge, qui s’est abîmé de plus en plus : le rembourrage de crin dépassait par les trous, peut-être aussi des ressorts. Je pense qu’il avait appartenu à ma grand-mère maternelle, que nous appelions « Mamie », tandis que l’autre était désignée comme « Marraine » par toute la famille alors qu’elle n’était que ma marraine à moi.

J’avais perdu mes deux grands-pères quand j’étais très jeune. À la Toussaint, nous allions déposer des chrysanthèmes sur leurs tombeaux. Je me souviens de tous ces pots de fleurs sur la neige, et des cyprès dans les cimetières. J’allais à la messe, je disais mes prières dans lesquelles on me demandait de penser à Bon-Papa, mon grand-père paternel. Le curé m’avait dit un jour : « Moi, c’est le diable. »

J’étais très timide mais je ne sais plus si je rougissais facilement. Il me semble que j’étais plutôt pâle. Je n’ai découvert les plages que vers l’âge de huit ou neuf ans, en Normandie puis en Espagne.

Mes parents étaient très jeunes. Un jour, à Bruxelles, je me souviens que des ouvriers de la construction ont regardé passer maman avec ses trois enfants et que l’un d’eux lui a dit : « C’est déjà à toi, tout ça ? » Elle n’avait sans doute alors que vingt-sept ou vingt-huit ans, et je me suis dit que maman était jeune et belle.

La cuisine était son domaine, tout au fond de la maison d’école. J’entendais les cris des enfants dans la cour pavée de briques, durant les récréations plus longues par beau temps, plus courtes les jours de pluie, interrompues par le sifflet du maître. L’année d’après, comme les autres, je l’appellerais « Monsieur », mais je n’allais pas encore à l’école. Je jouais dans la cuisine avec mes deux petites sœurs. Trois enfants dans les jambes de leur maman : deux ans, trois ans, quatre ans. Et la cuisine pour terrain de jeu, pour terrain de vie. Le froid des carreaux noirs, au sol, et, sur la table de mélaminé marbré rouge aux pieds métalliques, le bois chaud des pièces du jeu de construction. Et la grande chaleur du vieux poêle à charbon, et celle, dans le coin près de la fenêtre, de la cuisinière au gaz. Ça sentait la pâte qui lève, les épluchures de pommes de terre, la vanille et la cannelle.

Dans l’autre coin, entre la porte du couloir froid et celle de la salle d’eau baptisée le fournil, cette grosse pierre bleue creusée que nous appelions « la pierre ». C’est par-dessus la pierre que, du robinet, jaillissait l’eau des légumes et des vaisselles.

Entre la fenêtre et la porte du salon, le gros réfrigérateur italien sur la porte duquel on pouvait lire en lettres métalliques : duecento quindici.

Les murs étaient tapissés d’un papier peint à motifs géométriques qui s’arrêtait à une quarantaine de centimètres du plafond très haut. Le soir, la cuisine était éclairée par un lustre suspendu au centre : un câble électrique fournissait du courant à deux tubes au néon enjolivés par des garnitures en verre rosâtre décorées d’arabesques.

Une lampe témoin verte indiquait que la radio était allumée. Un bouton circulaire cranté, à gauche, réglait le volume ; un autre, à droite, permettait de déplacer une aiguille sur des stations aux noms étranges : Droitwitch, Allouis, Hilversum. Mais ce sont les disques demandés de Radio Hainaut qu’écoutait ma jeune maman : Killy Watch, Retiens la nuit, Tombe la neige… ou cet étrange et répétitif : « Sale bleu pilou, sale bleu pilou, les hommes de la classe, rangez vos paillasses, sale bleu pilou, sale bleu pilou, les hommes de la classe, numérotez-vous, les hommes de la classe, numérotez-vous, avec avec plaisir, sur la route. » Une scie où je comprenais « sale bleu bilou » et qui revenait chaque samedi avec pour inévitable dédicace : « Pour la démobilisation du soldat Untel. »

Quand l’orage tonnait, maman coupait le courant (« Le courant est coupé quand le voyant vert apparaît – TECO ») et les enfants se blottissaient sous la table, à deux pas du feu rougeoyant,  et maman racontait le petit chaperon rouge, le petit Poucet ou la chèvre et les sept chevreaux. Peur du loup, peur de l’ogre, peur délicieuse du noir affronté ensemble.

Lorsque j’ai atteint l’âge de sortir sans danger, je jouais presque tout le temps dehors, dans les prairies et les talus qui, au printemps, se couvraient de jonquilles. Il n’y avait pas de forêt mais un bois qui me semblait très grand, où nous allions parfois en promenade avec l’école, les derniers jours de juin. Mais ma plus grande joie était d’aller passer une après-midi à la ferme de Jean et Lucette.

Je descendais la rue bétonnée, tournais le coin où chantonnait l’eau de la fontaine, je passais devant l’église, salissant mes chaussures au chemin de terre sec et poudreux l’été, boueux l’hier. Je passais devant la ferme des Richard puis, suivant mon habitude, je prenais le raccourci, me faufilant entre deux fils barbelés de la clôture, à travers la prairie où, l’automne, je maraudais prunes et pommes, et je poussais la porte. La lourde porte de chêne couverte de clous à tête noire n’était jamais fermée à clé et je crois que je ne frappais pas, car j’étais là comme chez moi. Je posais la main sur la poignée de fonte ronde, lisse et noire, je poussais.

J’étais là, dans cette salle où rien ne semblait avoir changé depuis un siècle, entre le lent tic-tac, dans l’horloge aussi haute que la pièce, du balancier de cuivre qui rythmait les secondes, le ronronnement du chat Poupousse ou Pompon blotti sur l’un des fauteuils qui entouraient la cheminée, et les ronflements du poêle à charbon. Autour, sur les murs, ces vieilles assiettes posées sur des barres de chêne, ces cruches, ces photos d’un autre âge. Un bouquet de mariée, sous un globe de verre, fané depuis la nuit des temps. Des coffres pleins de draps parfumés de lavande. Je me dirigeais vers la longue « dresse » à trois portes, j’ouvrais celle de gauche, je prenais un bonbon dans la boîte, un Sugus ou un Fruittella, et je mastiquais le carré sucré qui tapissait ma bouche d’un arôme fruité et engluait mes dents d’une gomme collante. Un parfum de soupe ou de pâte à gâteau, venu de la cuisine, se mêlait l’été, quand la porte d’entrée restait grande ouverte, aux odeurs chaudes du fumier qui s’entassait au milieu de la cour.

Une poule caquetait pour annoncer son œuf, une vache meuglait. Dans la grange voisine, des ballots de paille et des tas de foin attendaient que je m’y construise des cachettes de légende. Et l’enfance fondait lentement comme le bonbon dans ma bouche.



S’asseoir sous le cèdre

Je suis content que tu sois venue. Ça fait longtemps, tu sais, que j’attendais ta visite sans vraiment l’espérer. Longtemps. Je suis là sur mon seuil, avec mon chat Pompon. Je l’ai appelé Pompon parce que, quand il était chaton, il était comme une boule de poils, une petite boule de poils gris et bruns. Tu l’as connu ? Non ? Tu étais déjà partie, c’est vrai. Alors, tu as connu sa mère, Poupousse ? Non plus ? Elle était tigrée comme lui mais plus sombre. Et puis douce. Il est un peu farouche, lui. Si je le lâche, il va s’enfuir, c’est pour ça que je le tiens bien, là, sur mon seuil. Viens, entrons. Attends, je vais fermer la porte. Il fait toujours frais, ici, malgré la chaleur. Tu te souviens ? Les murs épais, les fenêtres étroites, c’est que les hivers sont rudes ici. Il fait sombre aussi, tu veux que j’allume ?

Ça fait un bout de temps, non, que tu n’es pas revenue au village ? Moi, je ne sors presque plus – où irais-je ? Parfois, je m’assois sur le banc, à côté de l’église. Son clocher d’ardoise est à présent moins haut que le cèdre du Liban. Il a bien poussé, le cèdre ! Oui, je m’assieds sur le banc à l’ombre du cèdre,  et les  passants se  disent en me  voyant : « À quoi  pense le vieil  homme assis sur le banc ? » À rien, il ne pense à rien. Sur le banc, le vieil homme regarde la vie qui passe. Dans le désert, le grain de sable a toujours sa place. Moi, ma place est ici, dans ce coin de village. Mais toi, tu es partie. Le vent a soufflé, le sable s’est envolé. Parfois, le vent du Sud amène jusqu’ici un peu de sable du désert.

Tu as bien fait de partir. Tu as bien fait de le suivre. Je me souviens, parfois, sur mon banc, de la petite fille et du petit garçon main dans la main, rois du monde. Je me souviens des mercredis, quand nous jouions ensemble dans le verger voisin : le sucre de la reine-claude qui nous collait les doigts, moins que la sève du sapin blessé. Je me souviens des galettes des rois, j’espérais toujours tirer la fève pour pouvoir te choisir comme reine, les autres étaient trop laides, les autres n’existaient pas.

Tu le verrais, le verger ! Ils ont tout abattu pour construire le parking. Le manche de la hache se souvient-il de sa vie de branche ? Moi, je n’ai rien oublié. Le vieil homme garde en lui les sourires de sa mère, yeux dans les yeux sur la table à langer, les leçons de calcul, la poussière de la craie, la petite fille et le petit garçon main dans la main, rois du monde. Tu as vu, là, dans le coin, la guitare de ma jeunesse, une corde cassée ? Je reste souvent là, dans le silence à peine troublé par le ronron du chat Pompon, le dictionnaire ouvert sur le mot « mort », à me demander…

Tu dis ? Ton mari mort ? Tu es revenue dans la maison de tes parents ? Oui, si tu veux, tu passes quand tu veux. Je ne voudrais pas t’obliger. Nous irons ensemble nous asseoir sur le banc, nous parlerons du vieux temps. Il pleut parfois un peu, tu sais, mais la pluie d’été ne dure jamais longtemps. Ou alors, elle s’excuse par un arc-en-ciel.


Tintin, les Titi…

Je suis content que vous soyez venu. Ça fait si longtemps que je suis seul. Asseyez-vous là, quelque part, si vous trouvez une place. C’est petit, chez moi.
Au mur de sa chambre, elle a laissé ses Titi. Elle collectionnait les Titi, vous savez, ce canari de cartoon, ce canari d’un jaune à faire mal aux yeux, paraît qu’y en a qui sont allergiques à ce jaune. Elle a laissé ses Titi quand elle est partie et je reste là, seul, comme un Grosminet triste, avec mes moustaches de gros chat paisible.
Ça ne vous ennuie pas si je reste allongé sur mon lit, les doigts croisés ? Je suis si fatigué. Allongé sur mon lit, les doigts croisés, j’ai un peu l’allure d’un mort, non ? Comme quelqu’un qui rendrait son dernier souffle, qui partirait pour son dernier voyage. Pour le repos éternel, comme on dit.
Je me souviens de son premier souffle d’enfant, elle était née la nuit. Une âme neuve qui brillait parmi les étoiles. Elle était née l’hiver, la neige tombait cette nuit-là. Et je twistais sur ma chaise, dans la salle d’attente de la maternité. À cette époque, les pères n’assistaient pas à l’accouchement. Quand une infirmière est venue me la présenter, mon visage s’est éclairé. C’est comme ça qu’elle a dit, l’infirmière : votre visage s’est éclairé. Je portais la barbe, alors, pas seulement la moustache. Et les cheveux longs, comme à l’époque. Le Christ. Souvent, ils me comparaient au Christ. Un Christ un peu triste – c’est vrai, je n’étais pas riant. Mais là, face à ce souffle neuf, mon visage s’est ouvert, et j’ai souri. Comme un ange sur une cathédrale.
Et puis, pour faire court, j’ai été maladroit. Avec sa mère. Pourquoi s’emporter pour une porte qui claque, pour un verre brisé au cours d’une vaisselle, pour un tintinnabulis ?
À chaque fois elle s’énervait, pour faire court, à chaque fois, je voulais crier plus fort. Vous avez autre chose à faire que d’écouter l’histoire de ma vie. Un connard fini, mais là, LE connard fini, elle disait.
Parfois, nous sortions, tout de même, nous avons eu de bons moments. Un Perrier citron au café Randaxhe à Liège, chacun dans sa bulle. Toujours chacun dans sa bulle, et la poussette entre nous. Il est réveillé, disait la dame avec sa canne, parlant du bébé. Et la bulle se brisait. Nous repartions, poussant notre poussette. Cahin-caha.
Les années ont passé, la petite a grandi. À chaque anniversaire, je lui achetais un Titi. Pour sa collection. Et puis, elle est partie. Sa mère. Sa fille par la main. Elle a claqué la porte. J’ai senti un courant d’air frais. Tintin, les Titi.
Alors, maintenant, parfois, je viens m’allonger sur son lit. Parmi les Titi jaunes et les angelots kitsch. Et je croise les doigts. Ça porte bonheur, paraît. Oui, je croise les doigts, mon souffle dans la nuit. Quelque part entre les étoiles, il m’arrive de sourire.
Voilà, vous savez tout. Je vous l’ai dit comme ça, tout simplement, comme j’aurais parlé à un inconnu. Comme ça, tout simplement, pourquoi dire plus ? Tu es grande assez pour remplir les blancs. Tu es grande assez pour comprendre. Et si tu veux, nous pourrons prendre un peu de temps, une autre fois. Si tu as le temps.
Je suis content, vraiment, que tu sois revenue.

Le hêtre pourpre du notaire

Ce texte a été publié en 2004 parmi six nouvelles consacrées au patrimoine végétal de la ville de Mons.

Pour Marie, Sarah, Estelle, François, Cécile, Vincent, Juliette, êtres vivants.

Pour Herbert Meunier, qui accroche des mots aux branches des arbres.

Pour Xavier Heyden, notaire involontaire.

Bien peu de gens savent caresser un arbre.

Vois celui-là, dans ce vieux jardin montois, quelque part dans la rue du Gouvernement, entre les clochers et les toits, entre boulevards et beffroi, tu passais dans le vent et tu l’as aperçu. Tu la vois, cette pie qui plane au vent frisquet d’un début de printemps ou d’une fin d’hiver, cherchant un faîte pour ton nid ? Tu descends sur son dos, tu te poses sur l’herbe. Il est là, devant toi.

Regarde-le bien, ce hêtre vivant qui ombrage les siestes depuis si longtemps. Pourpre ? Peut-être. Oui, l’été, peut-être qu’il s’empourpre quand les autres hâlent. Peut-être qu’il rougit, tout seul dans son enclos, tandis que les plages se couvrent d’une mosaïque de dos en dégradés de bruns, de roses, d’écrevisses. Il s’empourprait peut-être, traversé par la rivière d’eau qu’il puisait au profond de la terre montoise tandis que, sur la Riviera, elle brunissait sa peau, l’épouse du notaire. Attends un peu, il n’est pas temps. Je te raconterai bientôt. Reviens à toi. Reviens à lui.

Prenons-le donc au seuil, vers la mi-février, tandis qu’il débourre, qu’il bourgeonne déjà. Si tu l’as bien caressé de l’œil, donne ta main, que je te guide. Si peu de gens savent caresser un arbre.

Sache le caresser comme on caresse une femme pour la réchauffer, pour faire un peu tiédir la sève sous les balafres, les gerçures. Pour faire un peu couler son sang. Pour lui tourner un peu la tête.

Caresse-la, la mousse humide, effleure-le, le lichen sec. Pruine du temps. Caresse de l’œil la cicatrice du greffon. Il a souffert pour être beau. Torsion de la croissance. Il tourne en rond vers la lumière, lui qui est né au nord. Il a souffert pour être pourpre, il a souffert d’être pourpre, de ne pas hêtre comme les autres. Vieux hêtre rouge qui jamais ne moutonnera dans les forêts vertes.

Caresse bien le hêtre. Mais ne le réchauffe pas trop. Il a besoin du gel. Car le gel casse la dormance des arbres. Il a besoin de l’hiver pour renaître. Il a besoin de souffrir pour revivre.

Sous lui, ses fruits et d’autres. Fruits et fleurs sous ses branches. Faînes dans leur étui, prismes latents, et des samares de rencontre. Faînes déjà rongées par les gloutons, les escargots, les grives ; et ces noyaux qu’ont laissés là les merles gris qui, sous la canicule du dernier été, se soûlaient du vin des cerises. Graines déjà condamnées. Son couvert est si dense que rien ne pousse dessous.  Des fleurs, pourtant, perce-neige éparses, crocus étiolés, et des primevères dans les parterres, et des tulipes qui attendent. Ils rosissent déjà, les cerisiers du Japon où nicheront les merles noirs.

Sur les branches basses, que tu n’atteindrais du pointu de la main qu’en prenant ta battue, comme en hauteur le sauteur, peut-être, avec de l’entraînement, sur les branches les plus basses qui sont trop hautes pour ta main d’homme, quelques faînes du dernier automne, et les bourgeons qui se préparent. Rotations de mandorles. Quenouilles.

Caresse-la, cette blessure ancienne à hauteur de ta main levée, à hauteur du cœur d’un homme un peu grand, d’un homme un peu arbre. Même le lierre n’a pu monter plus haut. Résine, sève, sang, peau d’éléphant, ourlet de la blessure comme un sexe fermé. Comme si le hêtre s’était ouvert comme un trou noir pour happer un secret trop lourd. Comme s’il l’avait gardé pour s’en nourrir, pour en souffrir, pour en mourir un jour. Caresse-la, mais pas trop fort, cette blessure qui s’offre et souffre. Et le même arbre sous la terre, le bel arbre invisible des racines, la belle source de la fontaine de vie, souffrance, beauté. Caresse-le, pas trop profond. C’est entre l’écorce et l’aubier que coule la rivière de sève. Si tu blesses ces quelques millimètres, tu le tues. Caresse-le à fleur de peau, à fil de vie ; masse-lui un peu le cœur, secours-le, secoue-le un peu. Il ne demande pas grand-chose.

Bientôt, sur l’arbre dioïque, voisineront chatons mâles, pendants, rougeâtres ; femelles enfermées, par deux ou quatre, au gynécée de l’involucre, attendant le vainqueur avant de basculer. Aujourd’hui, mi-février, tu n’aperçois que des quenouilles auxquelles s’était piquée, un jour, l’enfant aux yeux de faîne. Et, tout en haut, déhotté par le temps, ce vieux nid de tourterelles.

Bien peu de gens savent effleurer les lèvres de l’élu sans y fourrer trop vite l’hostie musclée de la langue et tournoyer dans le sens giratoire.

Le savaient-ils, eux que j’avais surpris cet ancien jour que je retrouve sous mes doigts comme un Bouddha de cuivre dans le fond d’une malle ?

Le savaient-ils, la notairesse et son notaire ? Eux que j’avais débusqués dans leur enclos, le jeudi 11 février 1979 ?

Je suis en rhétorique à l’Athénée de Mons. Et je me promène sur les trottoirs de Mons en pensant à ma belle qui s’appelle Isabelle, quand soudain m’appelle un jardin. Porche massif, pierres de taille, moellons grossièrement bouchardés. Deux portes à double battant. Dans la rue du Gouvernement. Pourpres, les portes. Pourpre, le murex écrasé. Souffrance. Le jardin de maître Guillaume.

Je traverse en marelle le damier jaune et gris. Ne marcher que sur les jaunes, c’est la consigne. La mission, si vous l’acceptez… Impossible n’est pas français.

Arabesques des vitraux. L’ovale jaune, plein centre sous l’arc en plein cintre. Et le trottoir qui court sous les fenêtres qui épient de l’étude où le notaire protège les minutes, sous le crépi vieux rose où s’entremêlent glycine et vigne vierge. Une pie jacasse déjà. Derrière, la basse continue de la ville, enfants des écoles, grues, cris, murmures, voitures. Il est trois heures et demie quand je franchis le second seuil. Et je les vois.

Bien peu de gens savent caresser un front. Vois celui-là, dans le landau bien protégé. Vois-les, ces deux-là qui le baladent, le landau, sur le L du trottoir usé : trente pas, vingt pas, demi-tour, vingt pas, trente pas. Ils font les cent pas. Font demi-tour au coin, sur la pierre bleue, cercle dans un carré, gouffre de la citerne. Trou noir.

Lui, maître Guillaume, chemise et œil bleu ciel, pantalon marine, nœud papillon rouge vif, et le pardessus en poil de chameau, surtout, ne prends pas froid, avec ce temps, c’est encore l’hiver ! Cheveux flous, joues bombées. Grand. Pâle. Gentil. Gentil et pâle. Il ne quitte pas son étude. Le père.

Elle, la notairesse, cheveux courts, auburn, yeux noisette, peau très brune, lèvres peintes. Le chandail court de mohair tilleul, le sous-pull fuchsia. Echarpe rouge, imper violet, ceinture rose. Petite. La mère. Elle le quitte, parfois, pour ses vacances solitaires, au soleil de la Riviera. C’est froid, une étude où les minutes ne coulent pas vite.

Font les cent pas, notaire et notairesse, tandis que le caniche abricot trotte menu, mille-pattes doré, sur le gazon frais arasé.

Et je m’avance vers eux, sans pudeur et sans gêne, dans ce jardin privé. Et ils me regardent venir, sans surprise et sans colère, eux qui poussent toujours leur poussette.

Et je m’approche d’eux, et je leur dis bonjour monsieur bonjour madame est-ce que je peux regarder que vous avez là dans votre poussette ? Et eux me disent mais oui jeune homme, vous pouvez regarder, attendez, nous allons tirer la tirette. Alors, eux qui ne poussent plus la poussette, ils tirent la tirette de la capote qui protégeait l’enfant du froid de février, et je découvre la bobinette. Oui, je sais, on dit une bobine, ou une binette, mais pour un si petit être vivant, il n’est pas déplacé de dire une bobinette.

Et je leur dis : il est joli, votre bébé, monsieur, madame ! Et je vois qu’ils sont fiers du compliment, comme tous les parents du monde.

Et je leur dis : il a quel âge, votre bébé, monsieur, madame ? Et ils répondent fièrement, comme tous les parents du monde : un jour, jeune homme. Il a un jour. Il est né hier, le 10 février.

Et je leur dis : il est grand pour son âge, votre bébé, monsieur, madame ! Et je vois qu’ils sont fiers du compliment, comme tous les parents du monde. Et ils précisent : elle est grande pour son âge, jeune homme. C’est une petite fille !

Et je leur dis : et comment s’appelle-t-elle, votre petite fille, monsieur, madame ? Elle s’appelle Mélisande, jeune homme, ils me répondent. Et je leur dis : c’est un joli prénom, monsieur, madame ! Moi, il me fait penser à l’opéra Pelléas et Mélisande.  Et je vois qu’ils sont fiers du compliment, comme tous les parents du monde. Et ils me disent : oui, c’est pour ça que nous l’avons choisi.

Mais tout à coup, le visage du bébé change. Elle fait un mauvais rêve. Et elle pleure un peu. Alors, vite, sa maman la prend dans ses bras pour la consoler. Mais elle continue à pleurer. Alors, vite, son papa la prend dans ses bras pour la consoler. Mais elle continue à pleurer. Alors je demande poliment : vous permettez, monsieur, madame, moi aussi je veux bien essayer. Et je la prends dans mes bras. Je lui caresse un peu le front, comme une écorce. On dirait que ça la calme. Elle cesse de pleurer. Elle cesse de rêver. Ouvre un instant les yeux, un kaléidoscope de faînes, les yeux qu’elle ferme bientôt, l’enfant qui se rendort. Alors, je dépose un baiser, léger, léger comme un papillon rouge, sur chacun de ses petits yeux, et la remets dans son landau.

Et je quitte le jardin clos, et je m’éloigne de l’étude où vers le soir, bébé couché, le notaire et la notairesse, écoutant la musique pour les feux d’artifice royaux de Handel sur une hi-fi compassée, arroseront de porto rouge Ramos Pinto la cerise confite d’une frangipane tandis que se fane, dans un vase de majolique, un bouquet de onze roses pourpres et que s’égrènent les minutes dans les oscillations ainsi font font font les petites marionnettes de l’horloge à mouvement perpétuel.

Aujourd’hui, c’est le 10 février 2004.

Un jour, la mère au teint hâlé n’est pas revenue de la Riviera.

Et, près du notaire vieillissant, aujourd’hui, Mélisande a vingt-cinq ans. Elle a repris l’étude de maître Guillaume.

Dans la boîte aux lettres, ce matin, il y avait une carte postale. Son amoureux a pris quelques jours de vacances. La Toscane est belle au printemps.

Le rectangle de carton est posé sur un guéridon, tout contre un petit vase de majolique. Conque dorée du Campo de Sienne. Et quelques mots, bien sûr. « Je t’aime. Je t’ai trompée. Je t’aime. »

Elle est sortie dans le jardin, et elle griffe un peu le hêtre, pour oublier de souffrir. A hauteur du cœur d’un homme un peu grand. Pruine verte du temps sous ses ongles rongés. Sous un parterre s’effritent les os d’un caniche abricot.

Bien peu de gens savent caresser leur vie.

Achevé à 13 h 17 le mercredi 25 février 2004

au café de la Mairie, place Saint-Sulpice,

dans le Ve arrondissement de Paris,France, Europe, Terre, Univers.

Le feu du rasoir

Monsieur et madame Duc habitaient,  un peu à l’écart de la grand’rue, une pimpante villa construite vers 1920 dans le style Art Nouveau. Honoré et Thérèse étaient mariés depuis vingt-cinq ans et deux enfants, Albert, né après à peine un an de mariage, puis Jules, maintenant âgé de dix-neuf ans, avaient apporté à Honoré Duc l’espoir de voir un jour un autre lui-même lui succéder au poste de député-maire de Bailleul. Dès l’âge de dix-huit ans, Albert avait en effet adhéré au Parti Radical, et se présenterait aux prochaines élections municipales sur la liste dirigée par son père.

Thérèse Bury avait-elle vraiment aimé d’amour ce fils de notaire, déjà bedonnant quand elle l’avait rencontré, à un bal organisé par l’ancien maire dans la salle des fêtes municipale? Il lui avait tout de suite fait la cour, et, dès le mois suivant, lui parlait de mariage dans des lettres brûlantes au style lourd et appliqué  que Marcel, le vieux facteur qui en avait vu d’autres, remettait à Thérèse avec un clin d’œil complice.

Le temps avait passé et Thérèse, sans vraiment éprouver de déception avouée, s’ennuyait un peu dans la vaste demeure. Les enfants étaient grands, à présent. Albert, à vingt-quatre ans, quitterait bientôt le domicile pour épouser Jacqueline, la fille d’un important filateur de la métropole lilloise. Quant à Jules, il venait d’entreprendre ses études de droit à la faculté universitaire de Lille et, comme l’avaient remarqué ses professeurs du collège Saint-Servais,  » il promettait « .

Un jour, il fallut repeindre la façade arrière de la coquette villa, qui donnait sur un jardin anglais aménagé avec soin par une petite entreprise locale, sur les conseils avisés de Thérèse. Bien qu’exposée au sud, cette façade peinte en blanc, qui n’avait plus eu droit à une nouvelle couche de peinture depuis la communion solennelle de Jules, sept ans auparavant, méritait vraiment d’être rafraîchie. Pourquoi Jules, fils d’un député radical qui  » mangeait volontiers du curé « , avait-il été baptisé, puis avait-il confirmé ses vœux ? C’était le résultat d’un pacte entre Honoré et Thérèse. Elle n’avait accepté le mariage qu’à la condition de pouvoir éduquer ses enfants dans la religion où elle-même avait grandi, dans la foi un peu théorique, un peu conventionnelle, qu’elle conservait comme un souvenir de famille, un espoir, un talisman. C’est aussi pour cette raison, doublée d’une volonté de les soustraire aux  » mauvaises influences  » que les garçons avaient été élevés chez les jésuites.

Pour accomplir cet ouvrage si nécessaire de réfection de la façade, Thérèse fit, tout naturellement, appel à Gustave. C’est ainsi qu’à Bailleul, tout le monde appelait Gustave Procureur, peintre en bâtiments, mais aussi artiste-peintre à ses moments perdus. Il habitait, dans le quartier bas, au milieu de la rue Sondeville, une artère étroite, longue et pentue, aux maisons serrées l’une contre l’autre, un petit logis ouvrier, simple mais confortable. Les affaires allaient bien, car il avait le quasi-monopole des ouvrages de peinture réalisés à Bailleul. Des travaux de rafraîchissement des bâtiments scolaires à l’entretien du crépi de l’église, du décor mobile du petit théâtre situé à l’arrière de la municipalité au nouveau « Grand Magasin » inauguré au printemps de cette année 1950 par les frères Delhaye, rien ne lui échappait, car son travail était soigneux, son abord sérieux et calme, sa conversation  » politiquement neutre « . Seuls quelques grincheux ou snobs, qui prétendaient que ses réalisations manquaient d’originalité, faisaient appel à une entreprise lilloise voire, comble d’audace, à des rivaux  » casseurs de prix  » venus de la proche Belgique.

Gustave prépara son matériel, ce matin-là, pour aller chez   » monsieur le Duc « , ainsi que l’on surnommait le maire, en allusion à certaine fatuité de parvenu autant qu’à son patronyme. Il faisait chaud, ce 24 août. La radio avait annoncé des orages pour le lendemain, mais ce jour-là, en principe, le temps resterait au beau fixe. Les conditions météorologiques favorables laissaient supposer, si elles perduraient, une grande année pour les bourgognes blancs, prédisait un vigneron de Chablis. Malgré les congés parlementaires,  monsieur Robert Schuman travaillait activement, dans sa retraite de Hunawihr, à la mise au point de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, qui devait être mise en place dès l’année suivante à l’instigation du Premier ministre.

Gustave éteignit la T.S.F. et sortit. Il rangea dans sa boîte à outils les pinceaux, les brosses, les enduits, mastics, couteaux, bref tous les compagnons quotidiens du peintre. Il installa ce fourbi, l’échelle pliable et les pots de peinture à l’arrière de la 4CV qu’il avait achetée d’occasion, trois ans auparavant, pour remplacer le triporteur qui l’avait toujours bien servi, mais dont le  » rayon d’action « , comme il disait un peu pompeusement, restait singulièrement limité. Il espérait ainsi élargir le champ de sa clientèle, pousser jusqu’à Estaires, Armentières, pourquoi pas Lille. Après tout, il travaillait aussi bien que son principal concurrent de la métropole, Fernand Brasseur, qu’il avait connu durant son contrat d’apprentissage, et qui pratiquait des tarifs plus élevés que les siens. Les gens finiraient bien par comprendre.

Gustave rentra quelques instants, prit son portefeuille, embrassa sa femme, Désirée, qu’il aimait comme aux premiers jours de leurs noces, quinze ans plus tôt, malgré le reproche qu’elle s’adressait souvent dans ses périodes de dépression, au  sujet de cet enfant qu’elle ne lui avait jamais donné. Il fut particulièrement tendre, lui souhaita une bonne journée, puis la laissa aux travaux du ménage.

Quand il arriva chez  » monsieur le Duc « , il fut surpris de trouver la porte entrouverte. Il sonna, frappa, n’entendit rien, osa enfin s’aventurer dans le vestibule désert. Une voix d’homme retentissait  derrière la porte de gauche, le salon, autant qu’il pouvait s’en souvenir (c’est lui qui en avait assuré la décoration, une douzaine d’années plus tôt,  pour la communion d’Albert).

Il s’approcha, tendit l’oreille. La voix poursuivait, une voix nette, bien timbrée, peut-être un peu pincée. Gustave colla l’oreille contre le battant de chêne qu’il avait lui-même ciré, douze ans plus tôt, au printemps de 1938, avant que la tourmente déferle sur l’Europe…  Après un très bref moment de silence, la voix reprit :  » Voici à présent, toujours en léger différé du  Festival de Lucerne, le concerto pour piano et orchestre en la majeur, Köchel 488, de Wolfgang-Amadeus Mozart. Vladimir Horowitz est accompagné par l’orchestre du Festival que dirige, pour la circonstance, le maestro Arturo Toscanini…  »

Gustave rit de sa bévue : ainsi donc, il n’y avait personne… ce n’était que le poste de T.S.F. que son dernier auditeur avait oublié d’éteindre, à moins que quelqu’un, bien sûr, soit assis dans ce salon, prêt à écouter un concerto de Mozart.

Le peintre frappa quelques coups discrets : pas de réponse. Il poussa la porte, il entra.

Thérèse avait eu la gorge tranchée. Elle gisait dans son sang, à même le carrelage, un damier noir et blanc, tout simple, pierre du Hainaut belge et marbre italien, telle une reine de jeu d’échecs renversée par un joueur maladroit, ou par un mauvais perdant… Le sang qui avait coulé de la carotide nettement sectionnée avait tracé, sur le dallage brillant, une forme aux contours irréguliers, une sorte d’amibe géante, une fleur pourpre aux pétales mats, une œuvre d’art abstraite comme celles auxquelles il s’essayait les dimanches d’hiver :  » Création polymorphe rubiconde sur quinconce Yin et Yang « .

Gustave, fasciné, savait qu’il devait fuir, courir, crier, appeler du secours, prévenir la police. Une force puissante et trouble, une étrange attirance physique et mentale aimantait pourtant ses yeux, tirait son regard vers ce trou béant, ces lèvres nettes par où avait coulé la vie. Il fit un pas en avant. Il ne sentit pas le sang collé à ses semelles, ne comprit pas qu’il s’enfonçait dans des sables mouvants de défi, de malheur et d’ennuis. L’œil guida la main, automate soumis comme le bras d’un pantographe, vers la lame brillante et souillée du rasoir qui gisait là, près de l’oreille, à demi refermé, triangle incomplet, compas juste à l’échelle de cette tête aux mèches encore blondes, aux joues livides, aux yeux ouverts sur un insondable mystère.

La main se posa sur le manche du rasoir, sembla le caresser un moment, hésiter, tressaillir, avant de l’empoigner, de présenter la lame à ces yeux ahuris, étonnés, agrandis… et Gustave se retrouva debout, dans ce salon bourgeois, entre le piano à queue muet et la radio qui jouait Mozart, chef d’orchestre stupide sans partition, avec pour toute baguette de direction ce rasoir poisseux ; pion debout et vivant à côté de cette reine morte étendue sur l’absurde échiquier.

C’est alors qu’il se secoua, comme s’éveillant d’un mauvais rêve, jeta le rasoir comme s’il était devenu brûlant, fit demi-tour et s’enfuit, abandonnant dans le couloir la boîte à outils, les pinceaux, les brosses, les enduits, le mastic, les couteaux… il monta dans la 4CV, gagna comme un fou la forêt voisine où, après avoir vomi toute l’horreur amassée dans son corps, il marcha sans but pendant une heure, se saoulant d’air frais, de fatigue et d’ombre pour purger son esprit de l’image de cauchemar qui allait briser sa vie.

Quand il rentra chez lui, vers midi, les gendarmes l’attendaient. Il tenta de s’expliquer, nia, raconta tout, s’énerva, s’empêtra dans ses déclarations… Tout l’accusait : les empreintes sur « l’arme du crime « , le sang collé sous la semelle de ses chaussures, l’attirail oublié dans le vestibule… Sa femme ne comprenait pas, jurait qu’il était incapable de commettre un tel acte, qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. L’affaire eut un retentissement considérable : l’épouse d’un notable respecté, un député si actif, peut-être ministrable… une famille si unie… un destin brisé…

A cette époque, on ne badinait pas avec la justice; la peine de mort existait encore et le brave Président Auriol souhaitait consolider l’image de  » fermeté  » d’une IVe  République déjà singulièrement affaiblie par l’opposition communiste et les dissensions à propos de la question indochinoise. Les élections législatives auraient lieu moins d’un an après. Il fallait  » faire un exemple « , rassurer les braves gens. On ne pouvait tolérer qu’un ouvrier sadique s’en prenne impunément aux dames de la bourgeoisie, sape d’une manière barbare les fondements d’une classe, d’une société, d’un État… Et puis, le jeune avocat de Gustave fut peu persuasif ; il rencontra face à lui le Procureur Pierre Detaille, un homme qui se vantait, entre le sabayon et l’Yquem, d’avoir quatorze têtes à son  » actif « .

Vincent Auriol refusa sa grâce. Gustave eut donc la tête tranchée au nom du peuple français, le 14 juin 1951, trois jours avant les élections, qui assurèrent le triomphe de la liste conduite par Honoré Duc, dont toute la métropole lilloise avait admiré le stoïcisme, en ces moments particulièrement douloureux…

Gustave mourut courageusement, après avoir protesté une dernière fois de son innocence.

Un centième de seconde ? Un millième ? Combien de temps  éprouva-t-il la brûlure du couperet, comme le feu du rasoir qui l’avait conduit sur cette machine sophistiquée, conçue deux siècles plus tôt pour couper un homme en deux le plus proprement du monde ?

Qui comprendrait ?

Qui saurait deviner la vérité ? La vérité simple et surréaliste, comme toutes les vérités… Qui saurait jamais que, le 23 août 1950, le Festival de Lucerne avait programmé, juste avant le vingt-troisième concerto de Mozart, le fameux N° 21, dont le jeune pianiste roumain Dinu Lipatti, en état de grâce, accompagné par un Herbert von Karajan au sommet de son génie, avait donné ce jour-là la « version de l’île déserte  » ?

Qui pourrait jamais imaginer que Thérèse, en écoutant le lendemain ce concert historique, emportée dans les sphères célestes de l’andante, sentant déborder la sensibilité dont elle était gonflée, avait soudain compris qu’elle ne serait jamais une pianiste, qu’elle ne serait jamais une artiste, qu’elle n’était déjà presque plus une mère, qu’elle n’avait jamais été une maîtresse, à peine  une épouse, peut-être pas vraiment une femme ?

Quel enquêteur aurait pu comprendre qu’elle avait cédé à un coup de tête,  à un coup de cœur, à un coup de vague ; qu’avec le rasoir dont son politicien d’époux tonsurait chaque matin ses joues satisfaites et rouges de bourgeois sans problèmes, elle avait tranché le fil de cette vie-échec dont elle s’était sentie, pour la première et la dernière fois, la reine du jeu ?

Absence

En 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Long et maigre, le front ridé, l’œil vif, le collier de barbe net, il portait beau. Mais, bien sûr, ses élèves le surnommaient affectueusement « Barbe à poux ».

Toujours fidèle à son poste, il enseignait la poésie à des jeunes gens turbulents qui se demandaient parfois à quoi ça pouvait bien servir de savoir que Hugo était romantique, Verlaine alcoolique, Rimbaud voyant. Ils étaient hermétiques à la poésie, comme la poésie de Mallarmé était hermétique à leur lecture.

Et puis, Monsieur Lucien leur avait proposé d’en écrire une, de poésie.

Pour un concours.

Ils avaient cherché des idées en écoutant de la musique, ils avaient échangé leurs images, ils avaient lancé des premiers jets dont ils étaient assez contents.

Ils évoquaient l’amour comme Hugo, la mélancolie comme Verlaine, l’évasion comme Rimbaud. Et leurs mots n’étaient pas hermétiques. Mais ce n’étaient pas vraiment leurs mots. Ils empruntaient au vieux stock des grands mots abstraits et trop beaux, alors que la poésie se tisse souvent de petits mots concrets et simples auxquels on cherche à faire rendre un son neuf.

Ils avaient donc tenté de gommer leurs vieux mots ronflants, usés, abstraits pour les remplacer par de jeunes mots légers, tout frais, concrets. Ils disaient la soie, l’amande et l’érable, la pomme croquée, le papier froissé, le miel et le sable. Et les textes étaient presque prêts.

Et puis, Monsieur Lucien s’était absenté. Brusquement, sans crier gare. Or, en 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Si bien que parmi ses élèves, quand on annonça qu’il serait absent dix jours, personne ne poussa les habituels cris de joie.

C’est qu’il leur avait préparé un petit mot où il disait :

« Chers élèves,

Je vais devoir m’absenter quelques jours. Profitez-en pour fignoler vos poèmes. Ils sont BEAUX. Faites tourner, lisez, corrigez, discutez… faites ce que j’aurais fait moi-même ; vous en êtes CAPABLES. Pensez au CONCRET, à la MUSIQUE, à la VERITE… »

Et ce message leur avait paru grave. Et personne n’avait songé à se réjouir. Et puis, ils ne savaient pas jusque-là qu’ils étaient chers à Barbe à poux.

Et les hypothèses sur sa disparition allaient bon train. Il aurait reçu un éclat de rire en plein cœur. On l’aurait aperçu, dans le jardin d’un notaire, caressant un hêtre pourpre. Il aurait perdu le sommeil une nuit de pleine lune, frappé en plein front par un rayon blanc.

Et les élèves commencèrent à se relire. Et les textes progressaient bien. Et un gros paquet fut ficelé et transmis à Monsieur Lucien.

Le lendemain, le professeur de néerlandais leur annonça qu’il leur ferait une leçon de poésie. Il leur distribua un mot de la part de M. Lucien :

« Chers élèves,

J’ai bien reçu vos poèmes. Je les trouve très bons. Vous avez bien suivi mes conseils. Vous êtes sur la bonne voie.

Certains ne m’ont rien envoyé. Peut-être par manque de temps. Peut-être par gêne (« Mon texte ne sera pas assez beau pour le concours, etc. »)

Ceux-là doivent savoir que le concours n’est pas un but mais un MOYEN. Un moyen de quoi ? Je vous le dirai dans quelques lignes. Sachez seulement que j’ai obtenu du jury un délai supplémentaire pour permettre à chacun de terminer son texte et de me le faire parvenir. Beaucoup sont déjà présentés en traitement de texte. J’aimerais qu’ils le soient tous. Puis, soyons modernes ! Envoyez-moi tout ça par courriel à l’adresse : lucien77@yahoo.fr. Comme ça, si j’ai une remarque, je pourrai vous la faire directement (si vous faites vite).

Maintenant, la poésie est un moyen de quoi ? De s’exprimer ? Oui, bien sûr. Mais on peut s’exprimer aussi par la chanson, la musique, le dessin, le tag…

En réalité, la poésie est un travail de chercheur d’or : il s’agit d’aller chercher au fond de nous l’or qui, sinon, ne servirait à rien.

Et à quoi sert l’or ? Réfléchissez. Echangez vos idées. Vous avez trouvé ?

Bien sûr, l’or, ça sert à faire briller les yeux. C’est si évident que, peut-être, vous n’y aviez pas pensé. »

Monsieur Lucien donnait alors en exemple le texte d’une jeune fille, un poème plein de pépites d’or, qui disait : « Son regard illumine mon cœur de cent mille faucons en feu. »

Et : « la douceur de ton charme accélère les mésanges de ma pensée. »

Et encore : « C’est un amour qui fleurit à la douceur de la nuit, la pluie a une couleur foncée de cuir, la pluie est un poison de tomate qui s’est transformé en parfum de bon pain apprécié par tous. »

Mais aussi : « La vue d’un coucher de soleil brillant sur la mer élastique me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande, et le rire d’une fleur me rappelle ton odeur fraîche. »

Et tout cela était très beau bien sûr.

Et leurs yeux avaient brillé.

Mais un peu trop, peut-être. Car ce texte, d’après Monsieur Lucien, contenait un peu trop d’or. Emel avait trouvé un bon filon, mais elle avait remonté trop de pépites. Il fallait donc que le chercheur d’or soit aussi un peu orfèvre. Qu’il élimine la terre, qu’il trie, qu’il lime, qu’il rabote.

Et Monsieur Lucien proposait quelques corrections :

La mélancolie mélange

les émotions de lavande

qui montent du profond de mon âme.

C’est un amour qui fleurit

à la douceur de la nuit,

la pluie a la couleur foncée du cuir,

la pluie est un poison de tomate qui se transforme en parfum de bon pain.

Le coucher de soleil sur la mer élastique

me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande,

et le rire d’une fleur me murmure ton odeur fraîche.

Puis, il concluait : « Vous avez lu ? Vos yeux ont un peu brillé ? Un peu plus, peut-être, que la fois précédente ? Pourquoi ? Parce que trop d’or, ça dévalue l’or. C’est une loi économique. Et une loi poétique. Donc, j’ai enlevé toutes les pépites un peu trop voyantes et j’ai remplacé l’un des deux verbes « rappelle » par « murmure ». C’est le seul mot que j’ai introduit dans le texte. Tous les autres étaient déjà dans la première version, mais j’ai un peu limé, poli, poncé. Et organisé en lignes, en vers, si vous préférez, le texte qui était d’abord en prose.

Vous avez compris ?

C’est simple, il ne vous reste plus qu’à réaliser ce travail d’orfèvre avec vos propres textes. Je les attends dans ma boîte à messages. »

Et la boîte à messages de Monsieur Lucien avait fleuri de poèmes et de témoignages de sympathie. Et un gros paquet de textes avait été préparé par les élèves et envoyé au concours.

Il rentra un lundi. Ce matin-là, il donnait cours à quatre classes différentes.

A la première heure, quand il entra dans son local, il y eut un moment de stupeur : Barbe à poux n’avait plus de barbe.

Des joues nettes, nues, glabres, un peu roses, un peu luisantes qui lui donnaient des allures de gamin. Plus la moindre trace du collier !

Quand on lui demanda pourquoi il s’était absenté, il répondit :

« En fait, je ne suis pas Monsieur Lucien. Je suis son remplaçant. »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« Observez-moi bien : Monsieur Lucien était barbu, n’est-ce pas ? Et je ne suis pas barbu. Et puis, je suis aussi un peu plus mince. »

Et c’est vrai qu’il était un peu plus maigre encore, que sa graisse avait encore un peu fondu, qu’on le sentait plus sec, plus dur, plus vif peut-être.

« Oui, je suis son remplaçant. Mais un remplaçant un peu particulier. Comme vous le savez sans doute, l’Education nationale connaît depuis quelques années une crise des vocations, un peu comme l’Eglise. Plus de prêtres, plus d’enseignants. On s’est penché sur le problème en haut lieu, et des chercheurs ont trouvé la solution : le clonage. Vous avez compris, je suis le clone de Monsieur Lucien. Vous avez devant vous le premier clone remplaçant. »

Ils étaient encore pour le moins sceptiques, les élèves, alors le remplaçant, ou Barbe à poux, enfin Barbe à poux sans barbe (et sans doute aussi sans poux, car il n’avait plus guère de cheveux), alors donc le professeur reprit :

« Monsieur Lucien est dans un coma prolongé. Son absence sera probablement très longue. Les spécialistes du CHEN (Clonage Humain appliqué à l’Education Nationale) ont prélevé une cellule de son foie, l’ont clonée, puis ont appliqué pour la première fois à l’embryon la méthode de l’accélérateur de particules. C’est assez risqué mais qui ne risque rien n’a rien. Grâce à ce traitement de choc, l’individu se développe extrêmement vite, puisqu’il prend en moyenne six années par jour. En moyenne seulement. Au début, c’est très lent, puis la courbe d’accélération s’intensifie prodigieusement et, vers la fin du développement, ralentit tout aussi brusquement pour atteindre à terme la vitesse normale de vieillissement, sinon le clone deviendrait un vieillard en quelques jours. Cette décélération finale (que les chercheurs du CHEN appellent « rentrée dans l’atmosphère » par comparaison avec les vols spatiaux) constitue la phase la plus dangereuse du processus et recèle toujours d’imperceptibles erreurs de calcul. C’est ainsi que ma croissance a duré huit jours – car Monsieur Lucien avait, enfin a, 48 ans – mais une petite erreur dans la phase de décélération fait que je me suis arrêté quelques semaines avant, peu avant les fêtes de fin d’année, où votre professeur avait un peu abusé de la bonne chère. Si bien que je vous parais sans doute un peu plus jeune, un peu plus mince. N’est-ce pas vrai ? »

Un grand silence s’était installé sur la classe.

« Et la barbe, osa demander Ambre, il était barbu, Monsieur Lucien ? »

« Même qu’on l’appelait Barbe à poux, osa lancer Massimo, sans susciter d’autres rires que ceux de quelques piliers de radiateurs ? »

« Pour la barbe, c’est aussi le résultat d’une légère erreur dans la phase de programmation. Car vous songez bien que le clone obtenu possédait tout de M. Lucien, sauf sa pensée, qui n’est pas le résultat d’une croissance physique mais de tout un apprentissage : Monsieur Lucien avait appris toute sa vie et continuait à apprendre. Il a donc fallu télécharger toutes les données emmagasinées dans son cerveau et les transférer vers mon cerveau à moi, comme quand vous « downloadez », comme vous dites, des fichiers musicaux ou autres d’un disque dur à un autre. Quelques fichiers ont mal été téléchargés, voire pas du tout. Par exemple, la connaissance des prénoms ou l’amour de la barbe. Si bien que je ne me reconnaissais pas en me regardant dans un miroir. Les psychologues du CHEN ont donc accepté que je me rase. Tu comprends, Benoît ? »

Un rire général accueillit ce prénom : c’est que l’élève interpellé s’appelait Benjamin. Le nouveau Monsieur Lucien avait bien assimilé le début de son prénom, mais pas la fin. Il faudrait s’y faire. « Si tu permets, je t’appellerai Ben, conclut le prof. »

A la deuxième heure, quand il entra dans son local, l’absence de barbe ne suscita guère de réactions : c’est que les nouvelles vont vite, dans une école.

Mais, bien sûr, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour perdre un peu de temps – à quoi il répondit :

« Vous n’aviez pas remarqué que je m’étais coupé la barbe durant mon absence ? Eh ! bien, figurez-vous que je me suis coupé en me rasant. Oui, je me suis coupé la tête ! »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« J’avais décidé de faire sauter cette barbe encombrante et vieillotte qu’il fallait retailler au cordeau tous les matins. Et, bien sûr, le rasoir tranchait comme un sabre. Et, comme d’habitude, j’étais un peu distrait. Quand j’ai remarqué que je m’étais coupé la tête, je l’ai immédiatement mise sous mon bras et j’ai couru à l’hôpital le plus proche. Vous savez que je cours assez bien – c’est d’ailleurs pour ça que je suis si mince – et je n’ai même pas songé à prendre la voiture : les autres automobilistes se seraient inquiétés de voir un conducteur qui n’avait pas sa tête à lui.

Donc, j’ai couru les trois kilomètres de descente qui me séparent de l’hôpital le plus proche avec ma tête sous le bras. C’était un petit matin de février, le jour n’était pas encore levé, la lune brillait dans le ciel.

Il faut dire que ce n’est pas facile de courir, par une nuit de pleine lune, avec une tête sous le bras – la sienne de surcroît. Et puis, je me croyais poursuivi par une ID noire. Vous ne vous souvenez pas de ces voitures de mon enfance : la Citroën DS et sa sœur l’ID. Leurs carrosseries étaient identiques mais la DS possédait un moteur de 2,1 litres ; l’ID, de 1,9. Elles arboraient sur le capot arrière les deux chevrons de la marque, mais la DS les avait dorés, l’ID argentés.

Donc, j’avais des ID noires derrière la tête, j’ai voulu les semer… et j’ai perdu la tête. Comme la route de l’hôpital est en pente, elle s’est mise à rouler, à rouler de plus en plus vite en faisant des bonds de plus en plus haut, comme une balle magique, et j’avais beau courir, je n’allais jamais assez vite, et un dernier grand bond l’a envoyée rejoindre la lune. J’étais définitivement dans la lune. Il me fallait à tout prix une nouvelle tête.

Quand je suis arrivé aux urgences, ils m’ont fait un peu patienter.

« Oui, c’est pourquoi ? m’a dit une infirmière au bout de quelques minutes ?

« C’est pour une tête ; j’ai perdu la mienne et voudrais m’en faire greffer une nouvelle.

« Je vais voir ce que nous avons en stock. »

Et elle est revenue poussant un chariot d’aluminium où étaient alignées, sur des présentoirs, une série de têtes remarquables.

Elle m’a proposé toute la série, mais aucune ne me satisfaisait. Il y avait une tête de bétail dont les yeux étaient assez beaux, mais ça m’aurait fait ruminer mes idées noires, peut-être ; une tête de mort, mais j’avais encore le temps, et puis ma devise n’était-elle pas : « Je voudrais mourir vivant ? » ; une tête de turc, mais je ne tenais pas à être la risée de mes élèves en rentrant à l’école ; une tête-bêche, mais j’avais du mal à m’imaginer à chacune de mes sorties au jardin, me précipitant tête baissée pour fouir la terre comme une taupe ; une tête chercheuse, mais j’aurais eu la sensation d’avoir toujours perdu quelque chose sans savoir quoi, me répétant comme un refrain : « Qu’est-ce que je cherche ? Bon sang, qu’est-ce que je cherche ? » ; enfin, une superbe tête à claques, mais je trouvais que c’était plutôt une tête pour un élève. Les profs ont rarement des têtes à claques, pensais-je. »

Alors, j’ai dit à l’infirmière : « Si ce n’est pas du dérangement, Madame, j’aimerais autant récupérer ma tête. Avec les progrès de la science et des OGM, ça doit être possible, non ? »

« Oui, mais ce sera plus cher. »

« Oh ! mais ma tête m’était très chère ; j’y mettrai le prix qu’il faudra, madame. Et puis je suis bien assuré. »

« Vous me rassurez. Dans ce cas, nous allons lancer le processus de clonage accéléré. Puis, nous vous grefferons votre propre tête. L’avantage du procédé est que nous conserverons le corps de votre clone par cryogénie, vous aurez ainsi une banque d’organes complète pour les coups durs à venir. Enfin, pour gagner un peu de temps et d’argent, je vous propose de renoncer à l’option barbe. Car je vois sur votre carte d’identité que vous étiez barbu, n’est-ce pas ? »

« D’accord, madame, va pour l’option glabre. Ça fait longtemps que j’avais envie de changer de tête. Et comme ça, mes élèves ne pourront plus me surnommer Barbe à poux. »

Huit jours plus tard, Monsieur Lucien avait la tête bien plantée sur les deux épaules et pouvait compter sur une complète banque d’organes parfaitement compatibles.

A la troisième heure, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour savoir ce qu’il allait dire cette fois, car les nouvelles vont vite, dans une école, et l’on avait eu vent des deux premières hypothèses. A quoi il répondit :

« Comme j’avais de fréquentes céphalées, les médecins ont pratiqué sur moi un scanner de la boîte crânienne, et ils ont constaté que j’avais le cerveau trop gros pour mon petit crâne (vous avez remarqué que, malgré ma haute taille, je ne coiffe que du 57 ?) d’où ils ont subtilement déduit que mes maux de têtes étaient dus à la pression du cerveau sur la paroi de la boîte crânienne. Bien sûr, j’aurais pu m’en accommoder, mais, si le tableau clinique évoluait, je risquais d’attraper une maladie terrible quoique assez répandue : « la grosse tête ». Or, une grosse tête sur un corps long et mince comme le mien, pour un enseignant, ça aurait prêté au ridicule. On m’aurait pris pour un phénomène de foire, pour un géant de carnaval.

Il a donc fallu me curer la tête, éliminer des cellules du cerveau par les oreilles et les narines, comme pour préparer les momies à l’embaumement. Je me sortais littéralement par les trous de nez. Il s’échappait de moi une matière noirâtre que je mouchais longuement. A l’analyse, il s’avéra que j’avais souvent respiré, enfant, les échappements des ID noires (mon oncle en avait possédé trois), et les ID noires, c’était très dur à avaler ! Puis, on a curé par les oreilles, et là, ils ont ressorti tout ce que j’avais entendu récemment et qui m’avait gonflé le cerveau : les mensonges, les fausses vérités, les récriminations, les jérémiades, les promesses non tenues, les « toujours » éphémères, les déclarations sur l’honneur, les salutations distinguées, les meilleurs sentiments, les coups de canif dans les contrats, les coups de poignard dans le dos…

Et ça m’a fait du bien. Et me voici devant vous, en pleine forme. Mais trêve de bavardage, nous allons tout de même commencer le cours. »

« La barbe… »

« Comment ? Nous allons seulement commencer et tu t’ennuies déjà, Carole ? »

« Non, je me demandais… Monsieur, si vous permettez, qu’est devenue votre barbe ? »

« Bonne question ! Figure-toi qu’en me curant la tête, on a touché au centre de l’amour des barbes, barbiches, moustaches et autres ornements pileux, que je ne peux plus voir en peinture. »

« Vous êtes mieux comme ça, Monsieur, vous faites plus jeune. »

« Lèche-bottes » prononça quelqu’un de manière à peine audible.

Et puis, comment allons-nous le surnommer, se demandaient les cancres ?

A la quatrième heure, après la récréation, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – car, à la récréation, les nouvelles s’étaient répandues comme une traînée de poudre et  les trois hypothèses amplement commentées, disséquées, décortiquées. A quoi il répondit :

« Bon, j’ai perdu assez de temps. Je ne répondrai plus à une seule question sur ce sujet. Mais je voudrais vous féliciter pour les poèmes envoyés au concours et vous dire que vous avez tous déjà gagné. »

L’enthousiasme général retomba un peu quand il annonça : « Oui, vous avez gagné votre propre texte, ce qui est la plus belle des victoires pour un écrivain : la victoire sur la page blanche. »

Et on commença à le regarder autrement.

Et quand il termina : « A vous, je vais dire la vérité, toute la vérité. Car dans les autres classes, je me suis embrouillé avec des mensonges très vraisemblables mais néanmoins paradoxaux qui risquent de nuire à mon image de marque. Donc, voici la seule et l’unique vérité sur mon absence… »

Un suspense insoutenable brillait dans les yeux.

« La vérité, c’est que… »

On n’entendait pas une mouche voler. D’ailleurs, il n’y avait pas encore de mouches car on n’était qu’en février.

« La vérité, c’est que les grandes personnes ont aussi leurs secrets. »

Et il fut immédiatement surnommé : « Tête à claques ».

La ruelle maudite

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.

Il marchait dans un couloir sombre, ou dans une ruelle mal éclairée. Etait-ce un rêve, ou la réalité ? Il ne savait pas. Autour de lui, tout était sombre, rien n’était reconnaissable. Des ombres rasaient les murs, des êtres blêmes, aux yeux éteints, semblaient pressés de rentrer chez eux, de retrouver, peut-être, un peu de chaleur, un peu de repos.

Mais lui, qui n’avait pas de chez lui, où trouverait-il la chaleur ? Où trouverait-il le repos? Il sentit monter en lui l’angoisse, l’atroce angoisse du pauvre.

Un rat fila entre ses jambes. Il fallait quitter cette ruelle maudite, trouver un abri, un asile pour cette nuit. Sinon, les commandos de la mort auraient sa peau. Ces commandos payés par les nantis pour nettoyer la ville des rats en tous genres : clochards, SDF, demandeurs d’asile.

Une petite lueur bleue attira son regard : un bar, sans doute. Une porte vitrée. Il entra. Il y avait de l’ambiance : de la musique, un petit orchestre tzigane, un piano… Une foule se pressait autour d’une estrade étroite où évoluait une danseuse. Il fut tout de suite attiré par son regard, cette flamme bleue comme celle du bec de gaz qui l’avait poussé à pénétrer dans ce bar.

Sa danse était langoureuse et lente, puis, tout à coup, sauvage et rythmée, comme si elle entrait en transes. Elle avait les cheveux courts, quelques boucles collées sur le front en accroche-cœur, comme l’héroïne d’un très vieux film dont il ne parvenait pas à se rappeler le titre.

Il était à peine entré de cinq minutes qu’un bruit de patrouille se fit entendre. La porte fut poussée brutalement : un commando de la mort… Un officier en manteau de cuir fit le tour de la salle, vérifia des pièces d’identité. Bien entendu, il ne possédait aucun document officiel. On allait l’embarquer quand la danseuse s’adressa au militaire :

– Helmut… Monsieur est avec moi…

Cette phrase eut l’effet d’une formule magique : il fut immédiatement libéré, et il lui sembla, en même temps, que la foule qui l’entourait perdait de sa densité, que les hommes rapetissaient, que les femmes aussi diminuaient de volume et de taille, qu’il n’y avait bientôt plus, autour de lui, que quelques rats, souris, mygales vite disparus, vite absorbés par quelques orifices donnant sur des égouts, des caves, d’obscurs recoins.

Il resta seul, à l’unique et notable exception de cette femme au regard de flamme bleue qui s’approchait de lui, les bras tendus, les lèvres entrouvertes.

Avant de basculer dans les ténèbres libératrices de la mort, il eut le temps de sentir autour de son corps maigre l’étreinte puissante des bras musclés, dans son cou mal rasé le contact affolant d’une bouche gourmande, et de se rappeler le titre du film dont il avait, un instant, oublié le nom : Le baiser de la femme araignée.