Avec des si…
8 08 2008Et si tu t’appelais Malec Karagulmez ?
Si tu étais immigré turc, quelque part en Allemagne ? Si les skinheads t‘avaient cassé un bras, un soir, en t’invitant à rentrer dans ton pays ? Si ton pays t’avait refoulé comme opposant politique ? Si tu n’étais chez toi nulle part?
La petite brune qui vient de monter dans un train, ça serait ta sœur, ou ta femme, ou ta maîtresse. Une femme qui aurait croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Assez longtemps pour souffrir.
Tu n’es pas Malec Karagulmez. Comment tu t’appelles importe peu. Tu vas vivre une brève histoire, ton aventure est déjà terminée. Tu es l’homme qu’on croise sur un trottoir, à qui l’on demande son chemin – rue Vieille du Temple ou place de l’Odéon –, dont on respire un instant l’eau de toilette vanillée puis qui disparaît dans la foule.
Au même instant, la petite brune dans un train, avec des fossettes de chaque côté des lèvres. Elle a un peu le sourire de Lio. Elle aurait le sourire de Lio si elle souriait. Ses yeux sont rouges. Elle a pleuré.
Tu n’es pas un magnat de la presse. Tu n’es pas un roi du pétrole. Si c’est un anneau 18 carats qui enserre ton annulaire, il le cache bien. Tu porterais volontiers le blouson d’aviateur, le feutre à tresse de cuir d’Indiana Jones mais si tu l’ôtais, c’est la calvitie de Nestor Burma qui signalerait ton âge aux passants attardés le long du canal Saint-Martin. Tu n’as plus vingt ans, tes trente ans même sont loin. Tu as passé l’âge de rêvasser en contemplant les péniches. Tu n’aimes pas faire des ricochets. Tu croises une petite Japonaise au visage rond, aux cheveux très longs, qui te fait penser à Yoko Ono. Une mouette passe en riant. Tu te retournes.
C’est une fin d’hiver ou un début de printemps – peupliers sur le ciel, un chemin de halage, un canal et la boue sur les champs, partout, et le roulement sourd des rails. Les talus autour du Thalys. L’ombre. L’ombre partout. L’ombre des nuages sur les champs. L’ombre du ciel gris sur la terre. Les maisons si petites écrasées par le ciel. Une petite brune au regard triste observe son reflet dans la fenêtre. Il n’est même pas certain qu’elle pense à toi.
Un ara. Un perroquet ou un ara ? Un psittacidé gris à crête rouge aperçu derrière une fenêtre. Tu vas passer devant l’hôtel du Nord. Tes nouvelles chaussures sont confortables. C’est du nubuck. Il faudra les entretenir avec soin. Employer la crème appropriée que t’a conseillée la vendeuse. Nourrir la peau sans la faire briller – tu détestes ça. Une moto passe en pétaradant. A peine une moto, une toute petite cylindrée. Les roquets font plus de bruit que les molosses, c’est connu. De même, les petites cylindrées font plus de bruit que les gros cubes. Ça aussi, tu détestes. Tu traverses au rouge. De toute façon, c’est encombré. Et ça klaxonne. Des milliers d’anonymes – même pas alcooliques – prisonniers du schéma auto – boulot – dodo. Ceux du métro, au moins, ils roulent.
Le Thalys lancé à 300 à l’heure. Une brunette d’origine portugaise fonce vers Bruxelles. Les voitures sur l’autoroute voisine ont l’air de ne pas avancer. Même les BMW. Même les Mercedes. Les pies s’affairent à faire leur nid. Tout le monde s’en fout sauf un vieux renard roublard mais les peupliers, c’est haut.
On joue Ubu Roi au Café de la Gare, Phèdre à l’Odéon. Tu es debout au zinc d’un débit familier, tu bois un kir ou un porto. Tu regardes distraitement les affiches punaisées sur le mur, si nombreuses que l’enduit – du tuf ? – n’est plus qu’un souvenir.
Le museau du Thalys mange le vent, ronge l’espace. La brunette aux yeux noisette s’ennuie tandis que tombent les premières gouttes de pluie. Un fortin de la ligne Maginot. Les villages frileux du Nord, comme serrés autour des églises moches. Restes de haies. Elle pense à ce documentaire sur les bonobos, ces petits chimpanzés qui ont 98 % de gènes en commun avec l’homme. Son voisin lit un roman d’Ernest Hemingway.
Tu as quitté ce café populaire où ils ne servaient pas de jus de fruits aux litchis. Tu marches à nouveau sur le quai de Jemmapes ou de Valmy. Pas d’arc-en-ciel aujourd’hui. Juste un peu de rose. D’éphémères chevaux descendent le canal. Il fera beau demain. « Profitez un peu de votre dernière vie » clame un slogan à la vitrine d’une galerie d’art. Tu n’es pas éternel. Tu le sais bien ou tu crois le savoir. Surtout le soir, quand t’apparaît avec un semblant de netteté la fragilité des éléments. Le ciel se délite, s’effrite. Tu vas rentrer. Tu vas terminer cet article. Bruits de bottes. Une guerre se murmure, se chuchote.
Petites voitures ridicules, comme à l’arrêt. Voitures miniatures, comme celles dont son grand frère faisait la collection. L’été, ils partaient en vacances avec leurs parents : Rimini, Lloret de Mar… Le grand frère est au Canada. Pas revenu depuis… six ans ? sept ? Il voulait vivre ses rêves comme il avait rêvé sa vie. Installé dans la belle province, le grand frère, loin de l’Europe aux anciens parapets. L’horizon se teinte de rouge. Il fera beau demain, même pour les gens du Nord.
Tu pousses la porte de l’appartement, rue Marat. Il fait noir, déjà. Tu allumes. Tu vas à la fenêtre. Tu te détaches sur la fenêtre, ombre chinoise. Le soleil sort un instant de son trou. Tu le fixes un moment et c’est bientôt un kaléidoscope : ça tourne devant tes yeux, du bleu, du rouge, du vert. Des étincelles sur ta rétine et puis la tache noire. Il est temps de te retourner. Tu fermes les yeux. Elle se grave sur tes paupières, la tache livide. Tu les rouvres. Elle s’imprime sur le mur blanc, où elle dessine comme une tête de mort, juste à côté de cette photo d’Eugène Smith : « Une promenade au paradis ». « Walk to paradise garden ». Une petite fille et un petit garçon, main dans la main, entrent dans un puits de lumière. Ils sortent de l’ombre. Ils sortent du tunnel, le petit garçon un peu en avant, protecteur. Guide. Comme Charlot et sa compagne à la fin des Temps modernes, ombres dérisoires dans la lumière du monde.
Elle commande un sandwich au jambon. Tu termines ton museau vinaigrette. Elle pense encore un peu à ce film qui l’a fait pleurer. Toujours cette vieille sensiblerie… Tu prends ta plume et ton bloc : il faudra bien le finir, cet article. La petite brune qui vient de descendre d’un train n’a jamais été ta sœur, ta femme ni ta maîtresse. Elle n’a pas croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Tu n’es pas Malec Karagulmez. Tu aurais pu vivre une belle histoire, une aventure jamais terminée. Tu aurais pu. Avec des si…
Catégories : Récits






