Avec des si…

8 08 2008

Et si tu t’appelais Malec Karagulmez ?

Si tu étais immigré turc, quelque part en Allemagne ? Si les skinheads  t‘avaient cassé un bras, un soir, en t’invitant à rentrer dans ton pays ? Si ton pays t’avait refoulé comme opposant politique ? Si tu n’étais chez toi nulle part?

La petite brune qui vient de monter dans un train, ça serait ta sœur, ou ta femme, ou ta maîtresse. Une femme qui aurait croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Assez longtemps pour souffrir.

Tu n’es pas Malec Karagulmez. Comment tu t’appelles importe peu. Tu vas vivre une brève histoire, ton aventure est déjà terminée. Tu es l’homme qu’on croise sur un trottoir, à qui l’on demande son chemin – rue Vieille du Temple ou place de l’Odéon –, dont on respire un instant l’eau de toilette vanillée puis qui disparaît dans la foule.

Au même instant, la petite brune dans un train, avec des fossettes de chaque côté des lèvres. Elle a un peu le sourire de Lio. Elle aurait le sourire de Lio si elle souriait. Ses yeux sont rouges. Elle a pleuré.

Tu n’es pas un magnat de la presse. Tu n’es pas un roi du pétrole. Si c’est un anneau 18 carats qui enserre ton annulaire, il le cache bien. Tu porterais volontiers le blouson d’aviateur, le feutre à tresse de cuir d’Indiana Jones mais si tu l’ôtais, c’est la calvitie de Nestor Burma qui signalerait ton âge aux passants attardés le long du canal Saint-Martin. Tu n’as plus vingt ans, tes trente ans même sont loin. Tu as passé l’âge de rêvasser en contemplant les péniches. Tu n’aimes pas faire des ricochets. Tu croises une petite Japonaise au visage rond, aux cheveux très longs, qui te fait penser à Yoko Ono. Une mouette passe en riant. Tu te retournes.

C’est une fin d’hiver ou un début de printemps – peupliers sur le ciel, un chemin de halage, un canal et la boue sur les champs, partout, et le roulement sourd des rails. Les talus autour du Thalys. L’ombre. L’ombre partout. L’ombre des nuages sur les champs. L’ombre du ciel gris sur la terre. Les maisons si petites écrasées par le ciel. Une petite brune au regard triste observe son reflet dans la fenêtre. Il n’est même pas certain qu’elle pense à toi.

Un ara. Un perroquet ou un ara ? Un psittacidé gris à crête rouge aperçu derrière une fenêtre. Tu vas passer devant l’hôtel du Nord. Tes nouvelles chaussures sont confortables. C’est du nubuck. Il faudra les entretenir avec soin. Employer la crème appropriée que t’a conseillée la vendeuse. Nourrir la peau sans la faire briller – tu détestes ça. Une moto passe en pétaradant. A peine une moto, une toute petite cylindrée. Les roquets font plus de bruit que les molosses, c’est connu. De même, les petites cylindrées font plus de bruit que les gros cubes. Ça aussi, tu détestes. Tu traverses au rouge. De toute façon, c’est encombré. Et ça klaxonne. Des milliers d’anonymes – même pas alcooliques – prisonniers du schéma auto – boulot –  dodo.  Ceux du métro, au moins, ils roulent.

Le Thalys lancé à 300 à l’heure. Une brunette d’origine portugaise fonce vers Bruxelles. Les voitures sur l’autoroute voisine ont l’air de ne pas avancer. Même les BMW. Même les Mercedes. Les pies s’affairent à faire leur nid. Tout le monde s’en fout sauf un vieux renard roublard mais les peupliers, c’est haut.

On joue Ubu Roi au Café de la Gare, Phèdre  à l’Odéon. Tu es debout au zinc d’un débit familier, tu bois un kir ou un porto. Tu regardes distraitement les affiches punaisées sur le mur, si nombreuses que l’enduit – du tuf ? – n’est plus qu’un souvenir.

Le museau du Thalys mange le vent, ronge l’espace. La brunette aux yeux noisette s’ennuie tandis que tombent les premières gouttes de pluie. Un fortin de la ligne Maginot. Les villages frileux du Nord, comme serrés autour des églises moches. Restes de haies. Elle pense à ce documentaire sur les bonobos, ces petits chimpanzés qui ont 98 % de gènes en commun avec l’homme. Son voisin lit un roman d’Ernest Hemingway.

Tu as quitté ce café populaire où ils ne servaient pas de jus de fruits aux litchis. Tu marches à nouveau sur le quai de Jemmapes ou de Valmy. Pas d’arc-en-ciel aujourd’hui. Juste un peu de rose. D’éphémères chevaux descendent le canal. Il fera beau demain. « Profitez un peu de votre dernière vie » clame un slogan à la vitrine d’une galerie d’art. Tu n’es pas éternel. Tu le sais bien ou tu crois le savoir.  Surtout le soir, quand t’apparaît avec un semblant de netteté la fragilité des éléments. Le ciel se délite, s’effrite. Tu vas rentrer. Tu vas terminer cet article. Bruits de bottes. Une guerre se murmure, se chuchote.

Petites voitures ridicules, comme à l’arrêt. Voitures miniatures, comme celles dont son grand frère faisait la collection. L’été, ils partaient en vacances avec leurs parents : Rimini, Lloret de Mar… Le grand frère est au Canada. Pas revenu depuis… six ans ? sept ? Il voulait vivre ses rêves comme il avait rêvé sa vie. Installé dans la belle province, le grand frère, loin de l’Europe aux anciens parapets. L’horizon se teinte de rouge. Il fera beau demain, même pour les gens du Nord.

Tu pousses la porte de l’appartement, rue Marat. Il fait noir, déjà. Tu allumes. Tu vas à la fenêtre. Tu te détaches sur la fenêtre, ombre chinoise. Le soleil sort un instant de son trou. Tu le fixes un moment et c’est bientôt un kaléidoscope : ça tourne devant tes yeux, du bleu, du rouge, du vert. Des étincelles sur ta rétine et puis la tache noire. Il est temps de te retourner. Tu fermes les yeux. Elle se grave sur tes paupières, la tache livide. Tu les rouvres. Elle s’imprime sur le mur blanc, où elle dessine comme une tête de mort, juste à côté de cette photo d’Eugène Smith : « Une promenade au paradis ». « Walk to paradise garden ». Une petite fille et un petit garçon, main dans la main, entrent dans un puits de lumière. Ils sortent de l’ombre. Ils sortent du tunnel, le petit garçon un peu en avant, protecteur. Guide. Comme Charlot et sa compagne à la fin des Temps modernes, ombres dérisoires dans la lumière du monde.

Elle commande un sandwich au jambon. Tu termines ton museau vinaigrette. Elle pense encore un peu à ce film qui l’a fait pleurer. Toujours cette vieille sensiblerie… Tu prends ta plume et ton bloc : il faudra bien le finir, cet article. La petite brune qui vient de descendre d’un train n’a jamais été ta sœur, ta femme ni ta maîtresse. Elle n’a pas croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Tu n’es pas Malec Karagulmez. Tu aurais pu vivre une belle histoire, une aventure jamais terminée. Tu aurais pu. Avec des si…




La Tour du Midi

7 08 2008

Ce récit a été rédigé à partir d’une série de données fournies par mon ami Eric Allard, à qui je le dédie.


On appelle ça des souches.

Des bouquets d’arbres – plutôt d’arbustes – arasés, nettoyés, le long de la ligne de chemin de fer. Aujourd’hui, ils font ça à la tronçonneuse. Un contrat passé avec la Société Nationale des Chemins de Fer. Ils nettoient, et ils peuvent disposer du bois, qu’ils débitent ensuite en fagots, pour les petites branches, en stères pour les bûches. Ils vendent ça comme bois à brûler. Ça ne marche pas si mal. Il y a encore beaucoup de pauvres qui brûlent à peu près n’importe quoi pour se chauffer – très mauvais rendement, le bois – et puis des riches qui mettent ça dans leur feu ouvert ou leur insert. Avant, les bûcherons étaient des paysans d’ici. Aujourd’hui des Slaves – hongrois, tchèques – des Roumains, des Portugais.

Les Roumains ne sont pas slaves, il parlent une langue issue du latin, comme le français. Je me souviens, quand ils ont tué Ceaucescu. Ils avaient fait un trou au milieu de leur drapeau pour effacer les stigmates de la tyrannie. Comment s’appelait leur nouveau président, déjà ? Petre Roman, non ? Ou alors, c’était leur nouveau premier ministre. Pierre Romain, en somme. C’est très latin, comme nom. Très chrétien, aussi. Petre Roman, comme Pierre le Romain, détenait les clés du paradis, si on veut. Je ne sais pas si c’est resté longtemps le paradis. Mais enfin, ils avaient tué le diable.

Après, il y a eu les opérations Villages roumains.

Des bleds français ou belges qui patronnaient des bourgades de là-bas. Accueil de petits écoliers, envoi de convois. On récoltait du matériel scolaire, des vêtements, de l’ameublement léger, des vivres non périssables. On chargeait tout ça dans les camionnettes, et on y allait. Par l’Allemagne et la Yougoslavie, qui commençait à se déchirer. C’était la partie délicate du voyage. Je me débrouillais car ma mère était croate. Et j’avais fait du roumain à l’université. J’avais étudié les langues romanes.

C’est au cours du deuxième voyage que j’ai rencontré Elena. Je l’ai ramenée, elle est devenue ma femme. Elena Bobesco, comme la violoniste un peu oubliée qui dirigeait l’ensemble d’archets Eugène Ysaïe.

Elena et Cédric Arland-Bobesco. C’était joli, sur les cartes de visite. Mais nous allions peu en visite.

Nous avons eu deux filles, Irina et Rose. Un nom roumain, un nom français, par souci de compromis et de rapprochement des peuples. Irina – Irène – ça veut dire la paix. La guerre froide était finie. On entrait dans la paix chaude.

La tour du Midi au soleil couchant, c’est horrible malgré tout. C’est là que je travaille, pas loin du Midi. Je travaille le soir pas loin du Midi… J’enseigne le français langue étrangère à des immigrés roumains. Cours de promotion sociale, ça s’appelle.

Ce soir, le soleil meurt en gloire sur la forêt des caténaires. Des centaines de mouettes prennent un bain de grand air. Mais la mer est loin.

Cours de promotion sociale, cours du soir. Je suis payé pour moitié par la Communauté française de Belgique, pour l’autre par les autorités roumaines.

Cours du soir. Je suis un travailleur de l’ombre. Je commence quand les autres terminent.

Elena, elle, travaille de jour. Aux amitiés belgo-roumaines. Comme secrétaire. Le matin, elle part très tôt. Se lève avant moi. Je ne la vois pas. C’est moi qui conduis les filles à l’école. Je les reprends vers quinze heures trente. Elles font leurs devoirs avec moi, puis je prépare le repas. Quand Elena rentre, il est temps que je parte au travail. Elle mange avec les filles. Quand je reviens, vers 21 h 30, les petites sont couchées. Je réchauffe mon assiette. Avec le four à micro-ondes, c’est pratique.

Je rejoins Elena devant la télé et nous parlons un peu. Comme elle se lève tôt, ses yeux se ferment. Clignent. Elle trouve rapidement le sommeil.

Moi, c’est l’inverse. Je reste assez longtemps, parfois, allongé sur le dos, attendant le déclic, tandis que la respiration régulière d’Elena s’unit à celles des petites. Elles ont chacune leur chambre dont elles laissent la porte ouverte. Cela rassure leur mère.

Couché sur le dos dans la nuit bruxelloise, je ne compte pas les moutons. J’ai l’impression qu’un autre moi-même me fait face, au plafond, et me regarde ou m’épie. Un autre moi-même qui me domine et me surveille, m’observe en quelque sorte avec condescendance, me dépouille de mes oripeaux occidentaux, me voit tel que je suis, gros cafard kafkaïen vautré à même le drap, larve grasse ne supportant aucun contact, ayant rejeté pyjama, couverture…

Les cours du soir, c’est une couverture.

On m’avait sûrement calomnié car un jour, ils sont descendus chez moi, dans le douillet appartement de la rue des Arpenteurs. Ils ont débarqué, ceux de la sûreté.

Ils avaient eu vent de quelque chose, c’est sûr. Un vent favorable. Pour eux, pas pour moi.

Mais je suis prudent. Tout est codé. Rien sur l’ordinateur. Tout dans mes carnets. Mes carnets d’écriture. Poésie hermétique, haïkus roumains, hexamètres croates…

Ils ont cherché, bien sûr. Sans trouver. N’empêche, ils avaient la puce à l’oreille. Et ça les démangeait. Il a fallu que je redouble de prudence.

Je l’ai ressenti bien des fois, l’appel du grand large. Les mouettes qui tournoient autour de la tour du Midi, la boule rouge du soleil, certains soirs de février. Partir comme un bateau ivre, vivre ailleurs, loin des conversations stériles ; partir sous les rutilements du soir, dans les clapotements des marées. Partir vers l’indigo.

Ils ont cherché, bien sûr. Mais ils n’ont pas trouvé. La guerre froide, c’est fini. La paix chaude est ouverte. Je ne suis pas un bleubite. Ils peuvent se gratter, ceux de la Sûreté. La prudence est leur mère, peut-être. La prudence d’Etat est la mère de la Sûreté de l’Etat. La prudence épinglée. Comme les épingles de sûreté. A prudent, prudent et demi.

Est-ce qu’Elena se doute de quelque chose ?

Mon grand-père s’appelait Marcel. Marcel Arland, comme l’auteur. Il était bûcheron. Nettoyait les sous-bois. Préparait des fagots de branchages, des stères de bois à brûler. Un peu braconnier aussi. Et ma grand-mère faisait des ménages. Ça leur suffisait. Ils n’avaient qu’un enfant – mon père – qui s’en est tiré grâce aux bourses d’étude.

Je l’accompagnais au bois, les mercredis. Il brûlait les broussailles et faisait cuire des pommes de terre sous la cendre, que nous partagions. La peau épaisse était couverte de cendre. Je l’essuyais avec les mains, à mouvements légers et vifs, c’était chaud. Puis nous buvions de la bière de ménage dans son bidon d’aluminium. La foncée Piedboeuf. Une bière sans alcool, très brune, presque sucrée.

Parfois, je me dis que c’est lui qui a eu la plus belle part, mon grand-père Marcel. Qu’il a réalisé tout ce qu’il avait à faire sur cette terre. Et puis qu’il est allé se coucher en dessous comme une pomme de terre sous la cendre. Une pomme de cendre sous la terre. Grand-père a vécu loyalement, sur une belle ligne droite comme une pousse de coudrier.

Parfois, je rêve de vivre comme lui. Et rien que ce détail me distingue de lui car lui n’a pas rêvé sa vie. Il l’a vécue. Il a vécu sans rien désirer, sans rien espérer, prenant ce qui lui était donné. Et se foutant du reste.

Alors que je suis fait de rêves, pétri de désirs, cimenté d’espérances. Toujours la vie s’éloigne. Toujours la vie s’absente.

Parfois, je rêve d’une maison avec des volets verts sur la façade et, dans le jardin, certaines roses aux teintes rares dont je ne sais même pas les noms.

Il y aurait un fauteuil de rotin au fond, sous un lilas au tronc moussu. Il y aurait un mur, au fond, qui séparerait le jardin du verger du voisin. Il y aurait, sur le mur, des miettes de pain déposées là par une main de femme. Il y aurait des moineaux qui viendraient picorer les miettes. Des moineaux gras comme des moines qui vivraient des miettes des hommes.

Parfois, je m’invente des histoires à l’eau de rose pour oublier les ecchymoses. Parfois, je regarde le ciel bleu autour de la tour du Midi pour oublier les bleus. Les bleus de la vie.

On m’avait sûrement calomnié puisqu’ils sont revenus. Ils ont pris tous mes carnets. Mes haïkus. Mes hexamètres. Je me suis défendu, bien sûr. J’ai protesté.

J’ai protesté de mon innocence, de ma loyauté. Mais ils m’ont bousculé. Alors, j’ai laissé faire. J’ai horreur de la violence. J’ai horreur de la souffrance. Ils ont emporté mes carnets. Mais ils ne trouveront rien. Ils ne prouveront rien. Ils ne pourront rien prouver. Il faudra bien qu’ils me les rendent.

Le mur de la maison d’en face est peint en blanc. A midi, l’ombre de l’immeuble où j’habite se projette jusqu’à mi-hauteur. Une moitié de la maison est donc dans l’ombre, l’autre vivement ensoleillée. Un de ces soleils persistants de février qui se vissent sur les cartes météo, des jours et des jours, sous l’influence d’un anticyclone favorable. C’est du beau temps, disent les gens. Un temps sans nuances, invariablement beau et froid. Terrible pour les dépressifs.

Le mur de la maison d’en face est entièrement blanc. Je sais qu’il est entièrement blanc. Mais le soleil le coupe en deux. La partie ensoleillée est blanche. D’un blanc presque aveuglant. Mais l’autre… L’autre, si je la regarde seule, si j’oublie sa sœur solaire, je la sais blanche. Je la vois blanche. Mais si j’observe la lisière… Si j’analyse le contraste… L’autre partie est noire. La part ombreuse de la façade est à la fois blanche et noire… A la fois blanche et noire.

C’est le genre de sensations fragiles que je tente d’exprimer dans mes textes. Le parfum des glycines après la pluie. Le parfum de ma femme après l’amour. Le poids de la mésange sur les branches du lilas, dans le jardin de mes rêves. La puissance d’une main d’enfant qui se crispe autour d’un doigt. La trace blanche des avions dans le ciel bleu. Comment elle se dilue, s’estompe, s’étale, s’étend, finit par éclater, rompre, disparaître. Comment l’horizon se teinte de rose, au couchant, autour de la tour du Midi.

Ils ont rapporté mes carnets. Ils n’ont rien trouvé, c’est sûr. Ils m’ont presque fait des excuses, ont touché le bord de leurs chapeaux mous. Ils reviendront, c’est sûr. Ils reviendront. Ils finiront bien par trouver. Depuis le 11 septembre, la paix est de plus en plus chaude.

On appelle ça des éteules. C’est ce qui reste des épis, sur le champ, après la récolte. Quand je me promenais, enfant, dans le champ derrière chez moi, c’était ça que j’aimais : sentir les éteules qui me chatouillaient la plante des pieds, à travers la semelle élastique de ces chaussures qu’on appelait des « bains de mer ».

Ils ne m’ont pas suivi. Je prendrai le bateau à Ostende, sous le nom de Petre Roman. Qui se souvient de lui ? Mes faux papiers sont en règle et mes carnets sont dans mon sac.

La plaine est belle sous le soleil glacé. Il y a de plus en plus de mouettes. Tout à l’heure, j’entendrai leur appel rauque. Tout à l’heure, j’embarquerai.

Quand je serai là-bas, je trouverai le moyen de prévenir Elena. Peut-être qu’ils ont mis le téléphone sur écoute… Un courrier électronique ? Il ne faut pas y penser. Ce serait se jeter dans la gueule du loup.

Quand je serai là-bas, je lui écrirai. A son travail. Ça prendra un certain temps avant que la lettre arrive. Déjà le voyage sera long. En attendant, elle va s’inquiéter.

Les petites. Les petites aussi vont s’inquiéter. Rose parfois parlait dans son sommeil, s’éveillait en tremblant. Je lui racontais l’histoire du chien Filou, ça la rendormait. Ou je lui chantais Le petit bossu…

J’aurais dû leur laisser un mot ? Que vont-elles penser ? Elles ne comprendront rien à ce qui arrive, elles se mettront martel en tête. Alors qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Alors que je maîtrise parfaitement la situation.

Sur la côte, là-bas, il y a un grand jardin tout plein de roses, une petite maison blanche avec des volets verts. Quand j’aurai refait ma vie, elles viendront me rejoindre.

Elles ne comprendront pas. Elles vont prévenir la police, c’est sûr. La Sûreté sera mise au courant, tout de suite. Ils lanceront un avis de recherche, un mandat d’amener international. Ma photo sera sur tous les murs.

Elles vont s’inquiéter. Les petites feront des rêves d’angoisse.

Je vais descendre à la prochaine gare. Je vais faire demi-tour, prendre le chemin à l’envers. Je serai à l’heure pour la sortie des écoles. Ça ira. Ou peut-être un peu en retard. J’expliquerai que j’ai eu un contretemps. Oui, c’est ça, un contretemps. Que le temps s’est mis tout à coup à jouer contre moi. Je vais descendre à la prochaine. Je vais faire demi-tour. Ça ira.

Ça ira.




Heureux avènement

31 07 2008

« Mademoiselle Catherine est la préférée

De Monsieur Philippe qui doit l’épouser.

S’il dit oui, c’est de l’espérance,

S’il dit non, c’est de la souffrance… »

Il avait dit oui, Philippe. Et Catherine avait échappé à la peur de toutes les petites filles : coiffer Sainte Catherine. Ça faisait déjà près de quinze ans qu’il avait dit oui à Catherine, Philippe Quaise. Et deux garçons leur étaient nés. Marc et Vincent.

A la Sainte Catherine, tout bois prend racine. Deux garçons avaient pris solidement racine dans son ventre et grandissaient déjà. Catherine, qui adorait la peinture, leur avait donné le prénom de ses préférés. Chagall et Van Gogh.

Petite fille, elle avait visité avec ses parents le musée des Beaux-Arts de Liège et elle était tombée amoureuse de L’isba bleue. Elle avait adoré cette petite maison de conte de fées, cette isba de rondins bleus, toute de guingois, juchée sur le bord d’une vallée. Le paysage plongeait vers une rivière puis la pente remontait, de l’autre côté, vers les murailles d’une cité aux tours altières, aux clochers fins. En bas, au bord de la rivière, un tout petit personnage semblait hésiter : traverser, connaître la grande ville, ses joies, se risques peut-être ? Ou faire demi-tour et regagner l’isba ? Pour Catherine, pas de doute, c’est là qu’elle aurait aimé vivre. Elle avait acheté une carte postale qui reproduisait la peinture de Chagall et l’avait toujours conservée dans ses journaux de classe comme un talisman ou un espoir. Que de rêveries l’y avaient ramenée !

Aujourd’hui, Catherine a 37 ans. Elle aime bien les mathématiques : elle sait que c’est un nombre premier. Divisible seulement par lui-même et par un. Elle sait que le précédent, c’était 31. Les garçons étaient tout petits, alors. Elle venait de s’engager dans la trentaine. Bien engagée aussi dans son métier : le commerce n’avait plus de secrets pour elle… Six ans déjà. Et le prochain nombre premier, c’est 41. La quarantaine est proche, Catherine. La quarantaine… Comme sur les navires, quand une maladie contagieuse se déclare. Sera-t-elle mise de côté, elle aussi ? Exclue, isolée comme une pestiférée ? Elle n’y croit pas. Elle est bien au chaud dans l’isba. Bien installée dans la maison de sa vie. Les garçons sont à l’école pour encore quelques jours, Philippe au travail et elle, elle porte Suzanne. C’est pour bientôt. Et c’est l’été. La troisième naîtra en été. L’échographie était très claire – quels progrès ils ont faits, depuis les garçons – c’est une petite fille, madame.

C’est pour bientôt. C’est pour l’été. Le bel arbre humain a pris racine dans son ventre, encore une fois. Dans le cocon s’élabore la chrysalide. La chrysalide deviendra papillon… Elle pense à cette petite fille, elle lui prête les traits de Marianne Renoir. Elle n’a plus que ça à faire : l’attendre. Elle a pris congé pour mieux l’attendre, sa petite fille. Et elle regarde des portraits de petites filles. Marianne Renoir. Pour qu’elle soit belle, sa petite fille. Pour qu’elle soit belle comme ces portraits.

Quand les garçons rentreront, elle leur parlera d’elle, les préparera à sa venue. Elle voudrait tant les préserver de la bêtise ;  elle voudrait tant les aider à devenir des êtres humains convenables, Marc et Vincent. Des hommes, vraiment des hommes, libres et rayonnants. Elle voudrait tant transmettre à la petite qui va naître sa propre volonté. Vouloir, c’est pouvoir. Vouloir être heureux, c’est pouvoir être heureux. Dans le cocon familial, dans le cocon bleu de l’isba, dans la cuisine décorée d’azulejos – elle a tant aimé la cuisine de Monet à Giverny – Catherine veut croire au bonheur. Dans le vaste monde, c’est autre chose. Mais peut-être qu’ils adopteront un enfant du bout du globe, l’orphelin d’une guerre injuste. Qu’ils en sauveront au moins un. En attendant, Suzanne se prépare en catimini. Suzanne se fait belle dans le chaud du ventre.

Du seuil de sa cuisine, Catherine regarde le bouquet d’iris. Elle prépare à sa petite des yeux de cette couleur. Parmi les branches du lilas, deux moineaux se poursuivent.

Il va être temps de préparer le repas des garçons. Elle rentre. Aujourd’hui, ce sera une pizza. Ils adorent ça. En pétrissant la pâte, elle se sent pétrie de l’intérieur. Au profond de son ventre, petites mains et petits pieds la pétrissent, elle aussi.

Et elle repense aux Noëls d’autrefois, à la chanson que fredonnait sa maman tout en préparant la bûche :

« Il est né, le divin enfant,

Jouez hautbois, résonnez musettes ;

Il est né, le divin enfant,

Chantons tous son avènement… »

Elle le comprenait mal, alors, ce refrain.

Aujourd’hui, tandis qu’elle roule la pâte et que son ventre se hérisse de petites bosses, elle se dit qu’elle attend un heureux avènement




Arc-en-ciel

31 07 2008

Il s’appelait comment, déjà ? Pavlovitch ? Kozakievitch ? Hirowitch? Un demandeur d’asile, un errant. Un de ces hommes qui traversent l’Europe en train de nuit, qui s’installent dans une petite ville de Hollande ou de France et qui font là leur trou, ou qui tentent de le faire. Polanski ? Pachulski ? Pakuchevski ? Un Slave, ou un Juif. Ou un Juif slave. Sa famille avait traversé le vingtième siècle au petit bonheur la chance et lui-même était né vers le milieu, après les purges, après les camps, après la merde. Si bien qu’il avait fait sienne la devise de son grand-père : « Si la merde avait de la valeur, les pauvres n’auraient pas de cul ! »

Il s’appelait comment, déjà ? Je veux dire son prénom. Estevan ? Stepan ? Peut-être Stéphane, tout simplement. Il avait dû avoir plusieurs cartes, en changer au gré des frontières, des régimes. Il avait connu le rideau de fer. S’était installé en France, très jeune finalement. A 22 ans. Illusionniste. Il était allé à bonne école, de l’autre côté du mur. Ses tours de cartes étaient bien rodés, il avait connu un certain succès dans le music-hall, d’abord. Il avait fait quelques télés. Et puis, les rhumatismes. L’arthrose déformante. Il était moins habile. Il avait trouvé à se caser dans un restaurant sympathique, couleur locale, où il égayait les clients, entre deux plats, par ses bons tours et ses bons mots.

Car il était boute-en-train, Stepan. Stéphane. Toujours le mot pour rire. Capable de répondre, quand on lui demandait s’il exerçait une autre profession que les cartes : « Eau qu’une ! » ; quand on lui demandait son état civil : « Mari, hé ! »

Lui qui avait appris tardivement le français semblait s’amuser de sa langue d’adoption, de ses clowneries verbales, des pitreries qui lui prouvaient qu’il était « intégré ».

Stephane Pavlovitch. Stepan Rabovitch. A 40 ans, il avait cessé de vieillir. Tu ne vieillis pas, Stéphane. Vraiment. Sept ans déjà, Stepan. Sept ans, Stepan, que tu traverses la vie sans prendre une ride. Sept ans. L’âge de raison…

Raison ? Stéphane restait l’éternel boute-en-train, l’animateur des voyages en train, avec ses plaisanteries bateau : « - Comment vas-tu ? - … yau de poêle ! – Et toi ? - … la matelas ! »

Il excellait dans les faire-part : « M. et Mme Enfant ont la joie de vous annoncer la naissance de leurs jumelles, Hélène et Ludivine… » ; « M. et Mme Pourfaire-Lavaisselle ont le bonheur de vous annoncer la venue de leur fils Vladimir… » Son sommet ? « M. et Mme Hoccard (de Tours) ont la joie de vous faire part de la naissance de leur fil Adhémar… »

Il était heureux, Stéphane. Heureux, vraiment ? Lui qui proposait que le bonheur c’est toujours pour demain car l’espoir (Williams) fait vivre… Impayable. Incorrigible et impayable, ce bon Stepan. Et on se tapait sur la cuisse, avec les copains, au resto. Avant de sortir dans la nuit, de troquer son smoking contre un méchant costume et d’aller retrouver Violette.

Sept ans… sept ans de bonheur… c’était ce qu’il lisait chaque matin dans son miroir, Stepan Malcovitch. Sept ans de bonheur, et son amour n’avait pas pris une ride.

C’est qu’il avait beaucoup galéré avant de trouver l’oiseau rare. Il s’était fait une méthode personnelle. Très personnelle.

L’arc-en-ciel.

A son arrivée en France, il avait visité Paris. L’orage couvait, il avait plu. Vers midi, juste au-dessus de l’arc de triomphe, il avait vu cet arc-en-ciel. Immense. Complet. Impressionnant.

Et, juste dans l’axe de l’arc de triomphe, juste dans l’axe de l’arc-en-ciel, mais loin, si loin, de l’autre côté du boulevard, immense, complète, parfaite, inaccessible, cette silhouette féminine.

C’est alors qu’elle lui était apparue, sa méthode. Pour la trouver, la retrouver, cette femme idéale qui lui avait mis le cœur à fleur de peau, il faudrait d’abord en connaître six autres. Elle serait la septième, elle serait la dernière. Elle s’appellerait… Violette, comme la dernière couleur !

Et les six autres femmes porteraient des noms proches de ceux des autres couleurs du spectre : le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo…

Il devrait vivre ces six vies, ces six aventures, avant de connaître la dernière ; la dernière incarnation de l’amour, avant d’atteindre le Nirvana.

Il avait cherché, longtemps. Quand il rencontrait une femme, il devait avant tout connaître son prénom. Puis trouver un prétexte, s’il ne convenait pas. Même si elle était belle. Même si elle l’attirait. Pour simplifier, il aurait pu avoir recours aux agences matrimoniales, dont les listes auraient facilité ses recherches. Mais sa quête était plus haute.

Elle dura dix-huit ans. Dix-huit ans durant lesquels il se lia successivement, et rompit successivement, fidèle à sa méthode, avec Rose, Ornella, Jeanne, Vera, Belle, Inès. Avant de rencontrer Violette, à quarante ans. Violette, la dernière, la première.

Certes, aux six autres aussi, parfois, il s’était attaché. C’est qu’elles avaient leurs qualités.

Rose rougissait pour un rien. C’était charmant. Touchant. Troublant. Surtout quand il la caressait.

Ornella lui pressait deux oranges chaque matin. Et le soir, le bordant, elle lui disait : « Dors, ange. »

Jeanne ne riait jamais jaune. Elle aimait Tristan Corbière et les tournesols.

Vera, c’était la verdeur, la jeunesse. Un parfum végétal, une fleur printanière.

Belle était belle, tout simplement. Et puis, elle était bleue de lui. Et elle chantait le blues avec mélancolie.

Inès, ses grands yeux sombres et ses tresses d’Indienne…

Mais, chaque fois, il se faisait un devoir de rompre. De découvrir ainsi, échec après échec, une facette de l’amour. Pour avoir tout appris. Pour avoir tout vécu pour elle. Tout vécu avant elle. La septième vie serait la bonne.

Et depuis sept ans, il aimait vraiment. Fidèlement.

Si bien qu’il estimait que la principale qualité de l’homme était d’être un mari honnête. Pas une marionnette, non. Simplement un mari honnête. Et que la qualité principale de la femme était d’être, forcément, une femme au net… Incorrigible, Esteban. Incorrigible et impayable.

Ce soir-là, quand il rentra, il poussa le bouton de la radio, comme d’habitude. Une navette spatiale avait explosé. Dans la bande de Gaza, un kamikaze s’était fait sauter. George Bush menaçait d’intervenir en Irak…

Heureusement, il y avait Violette.

Malheureusement, il ne la trouva pas.

Disparue, Violette. Envolée.

Juste un petit mot collé sur la télé. Un petit papier mauve au parfum de lilas, et son message d’adieu, à l’encre violette : « Tu ne me fais plus rire, Stéphane. Avec toi, il me semble que ma vie se fane. Je ne pars pas pour un autre. Je te laisse tout. Tu m’oublieras. »

Il entra dans la salle de bains. Comme il avait chaud, soudain. Comme il avait soif…

Il se servit au robinet, dans le verre à dents. Il but, c’était frais. Puis il releva la tête.

Et il vit sa tête. Et il vit les rides.

Il avait pris sept ans.

D’un coup.




Cinéma

31 07 2008

Ces deux brefs récits ont été rédigés au cours d’un atelier d’écriture à partir de titres de films.

Taxi I

Il était une fois trois frères, Astérix, Obélix et Matrix, qui revenaient de vacances dans le taxi du parrain. Le parrain ? Ghislain Lambert, dit « le moustachu », dit «le sous-doué», qui avait remisé son vélo de course, sa belle bicyclette bleue, pour se reconvertir dans les transports urbains.

Astérix, Obélix et Matrix avaient passé quinze jours près du grand bleu et en revenaient tout bronzés. Le taxi tournait bien. La vie était belle. Un long fleuve tranquille.

Ils venaient de quitter Saint-Tropez quand ils tombèrent sur un gendarme.

- Vous avez franchi la ligne verte, dit le gendarme.

- Impossible, ici, la ligne est pourpre, répondit Ghislain Lambert, dit « le moustachu », dit « le sous-doué », qui était aussi daltonien, si bien que certains copains l’appelaient « Averell ».

- Vous vous foutez de moi ? Ce sont les rivières qui sont pourpres, répondit le gendarme. Outrage à agent, ça va chercher loin.

Le gendarme se préparait à verbaliser quand les trois monstres sortirent par les portières arrière : Fantômas, l’Homme au Masque de Fer et Hannibal le Cannibale.

C’était trop pour un seul gendarme, qui s’enfuit sans demander son reste.

- On a bien fait, dit Riri.

- De garder les masques, dit Fifi.

- Du carnaval de Venise, dit Loulou.

Avant de lancer d’une seule voix :

- Allez, parrain Ghislain, démarre. La soupe aux choux n’attendra pas !

Taxi II

Un automne à New-York. Sunset Boulevard au crépuscule (quoi de plus normal ?)

- Viens chez moi, j’habite chez une copine, elle m’avait dit.

La vie est belle, tout de même. Un automne à New-york, et déjà cette invite : « Viens chez moi, j’habite chez une copine ; toi, tu sais ce que veulent les femmes. What’s your name ? »

- Oscar, j’ai dit. T’as gagné l’Oscar…

C’était le début d’une american history X.

- Taxi ! j’ai dit.

Et hop ! C’est parti. Pas un mot durant le voyage. Mais le french lover à l’action. Mais le french kiss à foison. À pâmoison. Pour moi, c’était la résurrection. Je sortais d’un mariage raté : le soir des noces, j’avais découvert que ma femme s’appelait Maurice. Alors, j’avais fui vers mon fabuleux destin…

Et maintenant, cet automne à New-York. J’étais un E.T. dans la cité des étoiles. La résurrection, quoi. J’étais un seigneur, je pensais déjà aux anneaux, à l’église. Elle et moi, et les anneaux, et le prêtre un peu exorciste qui nous unirait…Le seigneur des anneaux… La vie était vraiment un long fleuve tranquille.

Taxi arrêté au bas d’un immeuble, une étoile dans le ciel.

Et puis l’ascenseur. Une porte qui s’ouvre.

Alors… les rivières pourpres… aussi profond que l’océan…

Et puis… fréquence interdite… il faut sauver le soldat Ryan…

L’ascenseur qui plonge. Et moi dans le taxi, et son rire encore dans ma tête, et son cri en claquant la porte : « 60 secondes chrono ! Bravo, Oscar, Bravo ! »




Gitane

29 07 2008

J’ai rédigé ce récit sur une série de données offertes par mon ami Marcel Peltier.

C’est à Marcel et à son épouse Arlette que je le dédie.

Il revenait de promenade dans la 2CV carmin quand le moteur hoqueta, dérapa, s’essouffla, rendit l’âme.

Panne sèche. Increvable, la Deuche 64. Mais lui… toujours aussi distrait. Il avait encore oublié de faire le plein.

Il avait marché à peine vingt minutes avant de dénicher une pompe à essence. Le pompiste, qui parlait à peine le français, avait exigé qu’il lui achète le bidon. Si souvent, qu’on ne le lui avait pas rapporté… Cinq litres, ça suffirait largement pour boucler les quelques kilomètres qui le séparaient encore de chez lui. C’est qu’elle n’était pas gourmande, Titine.

Par contre, une qui risquait de s’inquiéter, c’était Julienne. Vingt minutes aller, vingt minutes retour, plus les pourparlers avec le pompiste turc. Ça lui ferait près d’une heure de retard à l’arrivée. Pas vraiment son genre de s’égarer sur une voie de garage.


Une voie de garage… quelques années déjà qu’il se sentait un peu hors du coup. Inutile, ou presque. Au tournant du nouveau millénaire, il avait remis sa patientèle à son fils. Il faisait bien encore quelques visites par-ci, par-là. Juste pour dépanner. C’est pourquoi, quand il avait revendu la BX, sa dernière « voiture de médecin », pour reprendre cette 2CV carmin, une ancêtre qui lui avait tapé dans l’œil chez son concessionnaire Citroën, il avait tout de même placé un caducée.

La Deuche. Un caprice. Pas de gosse mais presque. Un caprice de vieux gosse libéré de toute contrainte sociale. La 2CV carmin… la même que celle de ses débuts. Elle l’avait un peu desservi auprès des patients : un médecin en 2CV, ce n’est pas très sérieux. A présent, tout ça n’avait plus d’importance. Cette voiture, c’était un succédané de jeunesse. Un placebo. Mais après tout, ça fonctionne, les placebos. Même Lourdes, parfois, ça guérit…


Inutile. Inutile mais pas vacant.  Comme il avait horreur de l’inaction, il remplissait son temps d’activités qu’il n’avait pas eu l’occasion de pratiquer tout au long d’une vie professionnelle trépidante. Calligraphie et marche en forêt.

Tôt levé, il calligraphiait des pensées taoïstes. C’était son réservoir de sagesse. Pas au « porte-plume-réservoir » comme on disait autrefois. Pas au stylo, non. Pas au pinceau asiatique, non plus. Il avait essayé : pinceau, encre de Chine, papier de riz… Mais les signes qu’il traçait étaient dépourvus de sens. Du dessin, du dessin absurde. A quoi bon ? Non, son outil à lui, c’était la plume. La Kemmel de Baignol et Fargeon. En bronze. Avec cette Montgolfière gravée dans le métal, ce ballon à bord duquel il s’embarquait chaque matin dans une nacelle de mots. La plume Baignol et Fargeon n° 279, le vieux porte-plume de son enfance – le simple bâton rouge démocratique distribué à toute la classe par l’instituteur – et l’encre « bleu des mers du Sud ». L’évasion était double… Robinson sur son île, les naufragés du Bounty…


« Ce qui est faible triomphe de ce qui est fort ; ce qui est mou triomphe de ce qui est dur. »

Il n’était pas mou, Pierre Mallet. Mais il ne haïssait rien tant que la haine.

Pas mou, non. Dur et carré comme son prénom. Même si l’âge l’avait adouci. Même s’il portait sur les êtres et les choses un regard différent, mêlé de tendresse et de déception.

« Celui qui se livre au Tao diminue chaque jour ses passions.

Il les diminue et les diminue sans cesse jusqu’à ce qu’il soit arrivé au non-agir.

Dès qu’il pratique le non-agir, il n’y a rien qui lui soit impossible. »

Etrange, ce démon de l’activité qui le maintenait en mouvement ; ce désir de se sentir vivant malgré les atteintes de l’âge ; et en même temps cette aspiration toute platonique à la sagesse orientale, au renoncement, au repos. Etrange, ce paradoxe inscrit au profond de lui. Plus de soixante années avaient coulé depuis l’éveil de sa conscience, et il ne se comprenait toujours pas lui-même.


Comme il approchait de la voiture, il remarqua la fille. La fille qui semblait l’attendre et qui le regardait venir. Une gitane. C’est ce qu’il pensa : une gitane. Une jupe bariolée, un corsage blanc, des cheveux longs, bouclés, très noirs. Une grâce de sauvageonne ou de danseuse de flamenco. Il avait peut-être tout faux mais c’est à ça qu’il pensa : une gitane. Comme un souvenir d’enfance ou d’adolescence. Après tout, c’était peut-être une Italienne, ou une Arabe. En banlieue…


Il était près de la voiture, dévissait le bouchon du réservoir, donnait à boire à Titine, posait le bidon dans le coffre sans trop se préoccuper de l’inconnue quand elle se mit à parler :

– J’ai besoin de vous.


Il la regarda. Elle était toute proche, à présent, tout à côté de lui, toujours penché sur le coffre ouvert. Rien, des babioles, le sac à dos – un casse-croûte, un vêtement de pluie, on ne sait jamais, quinze kilomètres en forêt… – son vieux Pentax…

Une gitane.

Il eut la stupide bouffée de crainte du petit bourgeois, ferma le coffre. Tout de suite après, il eut honte. Il la regarda.

– J’ai besoin de vous.

Les yeux noirs plantés dans les siens, elle répéta une troisième fois :

– J’ai besoin de vous. Vous êtes médecin, n’est-ce pas ?

Les lèvres cerise. La peau pâle et mate, et ces boucles de charbon brillant… un souvenir d’adolescence.

– Je ne suis pas en service. Et j’ai déjà pris du retard. Appelez votre médecin, les urgences…

– J’ai besoin de vous. Mon copain est très malade. Venez vite.


Il la regardait, partagé entre le désir d’une bonne action et la crainte confuse d’être embarqué dans une sale affaire. Il avait déjà près d’une heure de retard et pas moyen de prévenir Julienne : il s’était fait un point d’honneur de ne jamais posséder de téléphone portable ; et pas une cabine publique à l’horizon…

Mais quelle pensée avait-il calligraphiée le matin même, sur du vélin de la maison Pelletier ?

« Le saint n’accumule pas les richesses.

Plus il emploie sa vertu dans l’intérêt des hommes, et plus elle augmente.

Plus il donne aux hommes et plus il s’enrichit. »

Il se souvenait de ce beau personnage de Camus, dans La Peste, qui ambitionnait de devenir un saint laïc. Il avait choisi la médecine par idéal et l’avait exercée comme un sacerdoce. Soigner les gens contre la maladie et parfois contre eux-mêmes. Il avait été, il restait toujours au fond de lui-même ce chevalier à la triste figure, cet ingénieux hidalgo, ce Don Quichotte luttant contre les moulins à vent de la misère, de l’ignorance, de la bêtise plus encore que de la maladie.

Un Don Quichotte vieillissant devant cette Dulcinea de banlieue.

Et  puis surtout, qu’est-ce qu’il pouvait prendre son pied quand il avait le dessus. Quand, à force d’avoir brisé des lances, il réussissait, parfois, à faire reculer la bête. C’était ça, son bonheur, ça l’avait toujours été. Ecrire et marcher ? Des passions, au mieux. Des passe-temps, au pire. Mais la médecine… Allons, Julienne attendrait un peu. Il lui expliquerait. Il serait tendre.


– Bon, je vous suis, mais vite. Je suis déjà en retard.

– Merci. J’ai vu tout de suite que vous étiez bon.

Elle l’entraînait dans un dédale de ruelles sales, malodorantes, où s’écrivait en grandes lettres banales l’épopée quotidienne de la misère.

Il aurait pu s’inquiéter, soupçonner. Il n’y parvenait pas, tout à l’excitation qui le gagnait devant ce moment de vie intense offert par le hasard.


Elle poussa une porte, il la suivit dans un corridor froid jonché de caisses en carton et de canettes de bière. Le malade était au bout, dans une petite pièce mal chauffée encombrée de détritus ; vautré sur un canapé graisseux, il gémissait.

Elle alluma. C’est alors qu’il vit la blessure.

– Drôle de malade… Comment s’est-il fait ça ? Couteau ? Balle ?

– Les flics lui ont tiré dessus. Il avait rien fait, pourtant. Il a pu se sauver. C’est grave ?

La plaie était nette. La balle avait traversé la cage thoracique en brisant une côte mais sans atteindre les organes vitaux, puis était ressortie et s’était logée dans le bras droit.

Il fallait nettoyer les blessures, injecter un antibiotique – il avait ce qu’il fallait dans sa trousse, heureusement – et surtout extraire la balle. Sans anesthésique…

– Serrez les dents, je vais devoir vous faire mal.


Le gamin avait tourné de l’œil dès que la lancette avait pénétré dans la plaie. Mais la balle était là, à présent, inoffensive et brute, sur la petite table basse. Et Pierre Mallet regardait avec un mélange de tristesse et de colère le jeune homme aux bras maigres couverts de traces de piqûres, qui n’avait toujours pas repris connaissance. Au poignet droit, sur une gourmette en cuir, un prénom féminin. Il lut à voix haute :

– Gina…

– C’est moi, dit-elle. Il va s’en sortir ?

– Cette fois-ci, oui. Mais il faut le désintoxiquer. Et qu’il cesse de faire des bêtises. La prochaine fois, les flics viseront mieux. Tu t’appelles Gina ?

Une bouffée d’adolescence, soudain. Gina Lollobrigida dans Esméralda, la gitane pour qui se damnait Claude Frollo. La gitane.

– Merci. Mais je n’ai pas d’argent.

– Ce n’est pas grave. Je dois partir, maintenant. Soigne-le bien.

Il rangeait la lancette, la seringue, fermait la trousse.

Quand il se retourna vers elle, il faillit lâcher la mallette.


Elle était juste sous la lampe et le regardait droit dans les yeux, souriante. Le corsage blanc était ouvert, d’où jaillissait un sein triomphant. Un éclair lui traversa la tête. Le refrain d’une chanson de sa jeunesse : « Comme un petit coquelicot, mon âme, un tout petit coquelicot… »

Il sentit le feu lui monter aux joues.

– Gina…

Il fit un pas, un seul pas en avant, tendit la main.

– Rhabille-toi. Tu vas prendre froid.

Elle l’embrassa sur la joue, juste au coin des lèvres. Il lui sembla qu’elle sentait la fraise.


Dans la 2CV carmin, sa pensée tournait toute seule comme un poulain dans un enclos. Phrases du Tao, bribes de vieilles chansons, souvenirs de cinéma…

Esméralda…

« – D’où viens-tu gitan ? – Je viens de Bohême. – Et toi beau gitan ? – Je viens d’Italie… »

« Celui qui se dompte lui-même est fort. »

Il gara la voiture dans l’entrée, monta l’escalier quatre à quatre.

« – Et toi vieux gitan, mon ami ? – Je viens d’un pays qui n’existe plus… »


– J’étais morte d’inquiétude. Où étais-tu passé ?

– Panne d’essence. Excuse-moi…

– Tu as encore…

– Oublié de faire le plein…

Elle l’embrassa tendrement, juste au coin des lèvres.

– Qu’est-ce que c’est, cette tache rouge ? Ma parole, tu rougis comme un gamin !

– Eh bien… autant te dire la vérité. A la pompe à essence, j’ai rencontré Gina Lollobrigida et… je n’ai pas pu m’empêcher de l’embrasser !

Elle éclata de rire.

– Je te pardonne ! Figure-toi que de mon côté, j’ai passé l’après-midi avec Gregory Peck ! Tu n’as pas faim ?

– Je meurs de faim !

– Ça tombe bien ! Tu vas goûter les premières fraises…


Il avait passé le bras autour de sa taille. 43 ans de mariage ! Comme on parle de nombres premiers, il faudrait pouvoir parler d’amour premier. Indivisible, sauf par lui-même. Et par l’unité.


Sur la table de jardin, un rouge-gorge sautillait…




En chœur

29 07 2008

Ce récit a été rédigé en 2000 au cours d’un atelier d’écriture animé par Michèle Naples.

Ils étaient rassemblés autour du grand arbre. Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs, ils étaient venus pour lui parler. Groupés en rond de sorcière, ils attendaient leur tour…

Ils étaient là pour prendre, pour apprendre et pour comprendre, car ils savaient – ou ils croyaient savoir – que les forêts apprennent toujours plus que les livres…

D’abord parla le grand Lama :

” Dans un petit temple perdu dans la montagne, quatre moines faisaient zazen… ”

” F’est quoi, zazen ? ” zézaya Zazie…

C’était mal parti !

Alors, le Fils du Serpent à Plumes enchaîna :

” Ainsi disait Tochihuitzin

Ainsi disait Coyolchiyuhqui :

Nous ne sommes venus que pour dormir

Nous ne sommes venus que pour rêver… ”

Un bruit parasite vint troubler le sage, et ils s’inquiétèrent : des scieurs de long abattaient leur arbre ; il fallait fuir au plus vite cet illusoire abri.

Mais ils se rassurèrent bientôt : c’était Zazie qui dormait, c’était Zazie qui ronflait, c’était Zazie qui rêvait…

Alors, l’Homme Bleu s’empara du bâton à paroles, et il s’éclaircit la voix, et il commença :

” La loi du voile sombre est pour moi… la loi qui commande de cacher son visage à la colère, à l’orgueil, à la souffrance, à l’amour… ”

” Aïe ! ” protesta Zazie, qui s’éveillait en sursaut. Ce n’était pas un cri de colère, ce n’était pas un cri de souffrance, et les moins orgueilleux des sages, et tous ceux parmi eux qui n’étaient pas aveugles, reconnurent qu’elle avait le visage de l’amour…

Alors, tandis que murmuraient ceux qui savent – ou ceux qui croient savoir – il toussota, brandit son calumet, cracha trois fois par terre, et il parla aussi, et il parla ainsi, le gourou de la Secte des Adorateurs de la Noix :

” Est-ce qu’il faut tuer ce que l’on ne comprend pas ? La question est grave, car d’elle dépend le sort de cette enfant… Nul de nous n’a compris qu’elle parle, qu’elle dorme, qu’elle ronfle, qu’elle s’éveille en sursaut tandis que nous émettions nos doctes vérités, nos doctorales sentences… Nous ne comprenons pas… Devrons-nous la tuer ? ”

Mais Zazie s’était levée sans bruit. Elle avait marché vers l’arbre, et de ses petits bras musclés, elle l’avait embrassé. Et elle ne dit que trois mots, si faibles que certains crurent n’avoir pas entendu. Au grand arbre que les docteurs n’avaient pas encore regardé, Zazie ne dit que : ” Je t’aime. ”

Et l’arbre lui ouvrit son cœur, et elle se blottit dans l’aubier, parce qu’elle aimait ce mot, et parce que c’est tendre et chaud.

Et comme Zazie n’était plus là pour les faire exister, ils redevinrent ce qu’ils étaient vraiment – et non ce qu’ils croyaient être : un de ces cercles de malheureux champignons, de ceux que les paysans appellent communément “un rond de sorcières”…




La brume verte

29 07 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.

Les enfers de l’esprit sont bien plus vastes que l’espace, plus noirs que la nuit entre les mondes. Plus noirs, sans doute, que les cornes du diable. Plus noirs, peut-être, que la méchanceté humaine.

Je marchais sur un quai, quelque part dans une ville fluviale ou portuaire. Londres, Rotterdam, Dieppe ? Peu importe. Je ne sais pas, je ne sais plus.

C’était dans les années… qu’importe. J’ai l’impression, quand je me retourne sur le passé, que des lustres se sont écoulés depuis cette aventure et, tout ensemble, que c’est hier qu’elle m’est apparue pour la première fois, la brume verte…

Cette brume verte qui noyait la ville où mes pas assourdis traînaient ce soir-là.

Je venais de quitter un bar louche habité par des ombres, des êtres veules et blêmes qui buvaient, plus que de raison, des bières épaisses et brunes servies par une maritorne aux joues roses, aux mains roses, aux lèvres trop roses.

Moi aussi, j’avais bu, mais pas au point d’avoir des hallucinations. Et c’était la première fois que la brume était verte. Cette brume qui pesait sur la ville comme une chape de bronze, qui figeait les passants dans une procession sinistre.

C’est alors qu’au bout de la rue, quelque part dans l’étrange brume verte, dans la flaque de lumière coulée d’un réverbère isolé, j’aperçus l’ombre, nettement découpée dans un halo verdâtre. L’ombre qui m’attirait, comme un aimant draine à lui la limaille de fer. L’ombre immobile vers laquelle je marchais, devant qui je m’arrêtais, comme en attente. L’ombre d’un homme de grande taille, pauvrement vêtu, et dont la lévite verte luisait aux coutures, mais qui impressionnait, imposait une sorte de puissant respect.

Sans dire un mot, il tira d’une poche intérieure une montre de gousset, d’un modèle très ancien, qu’il me présenta en souriant. Son tic-tac résonnait distinctement dans le soir, un tic-tac régulier, apaisant comme le sourire de cet homme.

La vision disparut dans la brume verte. Avais-je rêvé cette apparition ? Et, si c’était un rêve, comment l’interpréter ?

Je retrouvai l’usage de mes membres - car, durant les quelques instants où je m’étais trouvé face à l’ombre, j’étais resté comme paralysé - et regagnai mon domicile, que j’avais quitté depuis plusieurs jours pour combattre l’ennui de beuverie en orgie.

Un corbillard stationnait devant la porte.

Quand j’entrai, j’appris que mon père était mort.

J’y ai plongé à nouveau quelques années plus tard, dans la brume verte. Et j’ai revu l’ombre. A nouveau, elle m’a souri. A nouveau, elle m’a montré la montre. Il m’a semblé que le cadran n’avait pas d’aiguilles. D’une voix que je ne connaissais pas, j’ai osé demander l’heure. D’une étrange voix de ventriloque qui semblait sortir du corps même de la montre, l’inconnu m’a répondu : “Ce n’est pas encore ton heure”.

Quand je suis rentré chez moi, ma mère était morte. Suivant sa volonté, je la fis incinérer. L’urne cinéraire fut déposée dans la tombe de mon père. Quand le fossoyeur ouvrit le caveau, il me sembla entrevoir une étrange brume verte.

Je n’ai ni sœur, ni frère. Je sais que la terre est le berceau de l’humanité, mais on ne peut passer toute sa vie au berceau. Alors, j’attends. J’attends la brume verte et l’inconnu qui me tendra la montre vide en me disant : “C’est à ton tour”…




Marcel et le lama

29 07 2008

Je dédie ce récit surréaliste à mon ami Marcel Peltier, dont on pourra entendre ici quelques échos de poésie minimaliste.

Jeudi dernier, au beau milieu de la nuit, j’étais endormi dans les bras câlins de celle qui partage ma vie quand soudain on sonne à ma porte. Je m’éveille péniblement, je me lève en bougonnant : c’était mon ami Marcel, celui avec qui je vais au yoga.

Il me dit : « Suis-moi, ma voiture est en bas. » Je proteste : « T’as vu l’heure ? » Il me dit avec lenteur : « Oui, j’ai vu. L’heure, c’est l’heure. » D’une voix étrange et grave, il continue : « Avant l’heure, c’est pas l’heure ; après l’heure, c’est trop tard. »

Je comprends qu’il a un problème, je passe un jeans et un blouson, je le suis. Dans sa voiture, je lui dis : « Tu veux que je conduise ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette. Tu t’es roulé un joint ? Tu as pris de l’acide ? » « Non. Si ce n’était que ça », dit-il d’une voix blanche.

La voiture s’arrête, nous entrons dans un bar. Au comptoir, une fille maigre mais belle, au regard de panthère, semble absorbée dans la contemplation d’une cage en osier où pépient deux de ces petits oiseaux chanteurs à huppe rouge que l’on appelle des cardinaux.

Comme j’ai une faim d’ogre, je commande des tapas que j’engloutis avec l’appétit d’un sumo. Le jour se lève sur le quartier, quelque part près du métro « Nation » ; Paris s’éveille comme dans la chanson.

« Alors, Marcel. Qu’est-ce qui t’arrive ? », je lui dis après avoir apaisé ma faim.

« J’ai besoin de fric, il me dit, beaucoup de fric. »

« Une femme ? », je dis, en lorgnant vers la galérienne de l’amour en train de siroter un bloody mary.

« Non, un lama. »

« Un lama ? Marcel, tu te fous de moi ? »

« Non. Je suis tombé sur un lama tibétain, Karma Rinpotché. C’est la deux cent cinquante-sixième réincarnation de Siddharta Shakyamuni. Il m’a promis de me vendre le secret du bonheur éternel. Mais c’est cher. »

« Combien ? »

« Dix mille euros. »

« Dix mille euros ? Où veux-tu que j’aille les chercher ? »

Il me regarde en coin, l’air sceptique : « T’es écrivain, non ? Tu dois être riche… Les bouquins, ça rapporte ! »

J’ai secoué la tête. J’ai cherché une réponse, vainement. De toute façon, là n’était pas la question.

« Ecoute, Marcel. Non, je ne suis pas riche. Et de toute façon, ça saute aux yeux que ton Rinpotché, il cherche à te tondre. Parce que d’abord, les lamas font vœu de pauvreté, il ne peut donc pas s’enrichir sur ton dos ; ensuite, l’argent ne fait pas le bonheur, comment pourrais-tu donc acheter sa recette ; et puis, le bonheur ne peut pas être éternel car rien n’est éternel, tout est impermanent, c’est même l’une des idées de base du bouddhisme ! Non, crois-moi, ton lama te prend pour un pigeon. »

Il m’a regardé, l’air tout triste et tout penaud d’avoir perdu son illusion. Alors, j’ai ajouté : « Tu sais, Marcel, moi aussi je le connais, le secret du bonheur, et je suis prêt à te l’offrir. Gratuitement ! »

Son œil s’est allumé. Il m’a semblé que ses oreilles grandissaient un peu pour écouter la suite de mon discours : « Tu l’as dit tout à l’heure, Marcel : avant l’heure, c’est pas l’heure ; après l’heure, c’est trop tard. Tu sais, ce que les Romains gravaient sur leur cadran solaire ? Toutes blessent, la dernière tue. Toutes les heures attaquent un peu notre vie, la dernière nous achève. Et tu sais ce qu’ils ajoutaient en dessous : carpe diem ! Le voilà, Marcel, le secret du bonheur : carpe diem ! »

Il m’a semblé que ses joues rosissaient un peu tandis que, dans la cage d’osier, le cardinal mâle, rouge vermillon, gonflait ses plumes en tournant autour de la femelle dont la délicate robe chamois s’ornait de reflets rouge clair.

Puis il a dit en regardant la femme au regard de panthère : « Je peux vous offrir un verre, mademoiselle ? »

« Bien sûr, beau brun », elle a répondu en souriant et venant déposer sa minijupe sur le tabouret voisin.

« Et toi, Lucien, tu reprends la même chose ? »

« Non merci, moi je vous laisse », j’ai dit en quittant le bar.

Il ne  m’entendait déjà plus. Je suis sorti. Et j’ai marché tranquillement vers le métro.




L’hiver à Shanghai

29 07 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Boris Vian.

La miniterre à la surface de laquelle venait de se poser le lunavion ne ressemblait à aucune des planètes recensées dans le guide du spationaute. Dès qu’il avait touché  du pied le sol poudreux, Damien avait compris qu’il venait de réaliser une découverte qui l’égalerait aux grands voyageurs du passé : Marco Polo, Christophe Colomb, Jean-Paul II… Devant lui foisonnait une végétation étrange au charme éclectique : un arbre à came aux fruits translucides gonflés de poudre blanche voisinait avec un chéquier bien approvisionné, tandis que des bouquets de six-troncs se pressaient, majestueux, ombrageant de leur large feuillage un parterre de ravissants birtouchons multicolores.

Damien s’avançait prudemment car il craignait les mauvaises rencontres :  si la flore était à ce point inaccoutumée, il pouvait en être autant de la faune. Qui sait s’il ne risquait de tomber à tout instant sur un tigron furieux d’avoir été déniché, un serpent à sornettes venimeuses ou un essaim de ces mouchards apparemment inoffensifs que décrivait le guide du spationaute, et dont la piqûre indolore se révélait souvent mortelle au bout de quelques jours ?

Damien progressait pas à pas, précautionneux et attentif, se rappelant comment il avait abandonné son emploi mal payé de sous-marin pour entrer sans cette brigade d’exploration des miniterres créée dans le cadre du ” plan Marinella “. Son traitement mensuel se montait actuellement à dix mille ducatons, sans la prime de risque, et c’était assez pour lui permettre d’envisager à court terme le mariage avec Daphné, son amour, sa princesse, sa fée.

Il rêvait à la robe blanche en tulle de Venise que porterait sa bien-aimée, au parfum de jasmin qui émanerait de sa peau ambrée, au rayon lénifiant que lanceraient ses yeux turquoise, quand un duo de contraventionneurs locaux, apparemment boissonneux, surgit brusquement de derrière un six-troncs. L’un des zélés fonctionnaires prononça, en un sabir intraduisible, une harangue où il était question – nous traduisons le sabir intraduisible pour la commodité de la lecture – de taxes sur l’avionnerie non respectées, de permis de séjour non demandé, de birtouchons écrasés… Damien fut de ce pas conduit à la maison d’arrêt.

Quand il put regagner la terre, quarante-deux ans plus tard,  il toucha à titre de défraiement et de dommages moraux la coquette somme de douze millions quatre cent vingt-huit mille ducatons et douze pistoles, prime de risque et intérêts composés compris. Mais Daphné était arrière-grand-mère…






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