L’auberge des spectres
28 07 2008Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.
Il avait pris pension pour le week-end dans ce petit hôtel des Ardennes belges que ses propriétaires avaient baptisé, avec une solide pointe d’humour noir : ” L’auberge des spectres “. C’était une bâtisse du siècle dernier, assez lugubre il est vrai, entièrement construite dans la pierre grise et froide que l’on extrait aux environs de Neufchâteau, et couverte de cette ardoise dont la noirceur bleutée domine depuis des siècles le paysage ardennais.
On racontait dans le pays qu’une malédiction pesait sur cette maison depuis la fin du siècle dernier : c’était déjà une auberge, dont le tenancier avait un jour, dans une crise de démence sans doute accentuée par un usage immodéré d’alcools divers, égorgé une jeune fille du village qu’il avait récemment embauchée comme servante. Pris de boisson, il avait tenté d’abuser d’elle ; elle s’était débattue, l’avait repoussé violemment. Sa tête avait heurté une solive, et là, il avait vu rouge. Saisissant un couteau de chasse, il avait tranché la gorge de la malheureuse, que l’on avait retrouvée baignant dans son sang. Puis, réalisant l’horreur de son acte, il s’était fait justice, se pendant à l’une des poutres de la charpente.
Les villageois prétendaient que, les nuits de pleine lune, les âmes en peine du tenancier et de la jeune martyre revenaient hanter les vieux murs de pierre et poussaient, lorsque le vent était au nord, d’étranges et sinistres hurlements de bêtes blessées. Le propriétaire actuel avait soigneusement entretenu la légende et maintenait dans la décoration un côté macabre qui séduisait pas mal de touristes en quête de sensations fortes : images d’Halloween ou de la nuit du Walpurgis, fausses ou vraies toiles d’araignées, éclairages savamment tamisés, coins d’ombre et têtes de morts rivalisaient pour entretenir un sentiment de peur diffuse et délicieuse.
Etendu sur le sofa de sa chambre, Gérard goûtait quelques heures de détente dans ce frisson fantastique qu’il affectionnait. Grand lecteur d’Owen, Ray, Bradbury, Hoffmann ou Lovecraft, il avait appris avec enchantement, de son vieil ami Lucien, l’existence de cet antre de mystère, et avait décidé d’y passer ces deux jours du congé de Toussaint.
Il eut soudain comme une absence, un passage à vide. Peut-être s’était-il assoupi ? Peut-être sa rêverie l’avait-elle entraîné trop loin ? Quand il secoua cette étrange torpeur, il constata que la porte de sa chambre était entrouverte. Il était pourtant sûr de l’avoir fermée avec soin, car il faisait froid : aucun nuage ne s’interposait entre la terre et le ciel, où la lune rousse et ronde semblait frissonner sous la bise glaciale venue des contrées boréales. Les corridors étaient chauffés avec parcimonie, tandis qu’une salamandre d’époque rougeoyait dans la chambre, irradiant une chaleur douillette qui incitait à l’abandon, au délicieux oubli du sommeil… mais la porte était entrouverte, distillant dans l’air étouffant de la chambre un courant d’air discret mais frais, comme un souvenir de vent du nord, qui incita Gérard à se lever pour aller clore l’huis récalcitrant. Comme il s’approchait, il lui sembla qu’un étrange rayon lumineux émanait du vestibule, pénétrant dans la chambre par l’étroite ouverture. Il crut aussi distinguer, dans le lointain, comme un gémissement de nouveau-né, ou le cri de douleur d’une bête prise au piège, un hurlement long et sourd, peut-être celui d’un rat pris à la gorge, lançant son dernier cri sous la morsure d’un chien qui ne lâcherait pas prise. Il secoua sa torpeur, poussa la porte, la franchit…
Elle était là, au bout du couloir, dans une sorte de halo, exactement telle qu’il l’avait vue sur la photo du Journal des Tribunaux affichée dans un cadre doré au mur de la salle de séjour, la jeune servante égorgée dans son costume suranné. Elle était là, jeune, belle et souriante, dans l’éternelle fraîcheur de ses vingt ans. Poussait-elle vraiment ce cri étrange et doux, ce miaulement rauque qui semblait sourdre d’elle sans que ses lèvres s’entrouvrissent autrement que pour ce sourire de Joconde ? Rêvait-il, ou l’appelait-elle ainsi, l’attirait-elle dans cette chambre dont elle poussait la porte, dans cette chambre noire comme l’Erèbe où il la rejoignait, stupéfait, comme mû par une force surnaturelle qui aurait pris possession de son cerveau, comme attiré par ce bijou curieux, croissant de lune d’or ou faucille miniature, accroché au ruban de velours noir qui ornait son cou blanc…
Il se réveilla, secoué par un bras robuste : ” Monsieur, monsieur… vous vous êtes trompé de chambre ! ”
L’aubergiste se tenait devant lui, ainsi qu’une femme de ménage au faciès lunaire, aux joues pâles parsemées de poils follets. Tous deux semblaient assez peu surpris de le trouver là. Ils lui expliquèrent que de tels cas de somnambulisme n’étaient pas rares dans l’auberge, étant donné le cadre paranormal, l’atmosphère fantastique, les émotions violentes que les touristes ressentaient immédiatement avant le sommeil. Ils le prièrent de bien vouloir quitter cette chambre, pompeusement baptisée “chambre de l’Erèbe “, qu’ils devaient préparer pour un nouvel arrivant.
Gérard ne se fit pas prier. Il avait hâte de quitter cette maudite auberge, où il avait passé l’une des pires nuits de son existence, une nuit de mauvais sommeil traversée d’absurdes cauchemars, dont il ressortait le corps brisé, affligé de surcroît d’un douloureux torticolis. Après un petit déjeuner sommaire, il plia bagages, régla sa note et sortit.
Quand il mit le pied dehors, le vent du nord l’agressa d’emblée. Dans le ciel clair du petit matin d’hiver, on pouvait encore distinguer le disque pâli de la lune. Il se décidait à affronter la bourrasque quand une voix paysanne l’appela : ” Monsieur, monsieur… vous oubliez ceci… ”
C’était la femme de chambre. Il ne fut même pas surpris quand elle déposa dans sa main ouverte un ruban de velours noir orné d’un croissant doré.
Dix ans ont passé. Malgré les recherches entreprises chez tous les antiquaires et bijoutiers des Ardennes, puis du pays tout entier, malgré les annonces et les offres de récompense publiées par les plus grands journaux, il n’a jamais retrouvé la propriétaire du ruban, à qui il voudrait tant pouvoir le rendre…
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