Vers le large
31 07 2008
Au large des côtes européennes - mercredi 15 août 2007
“Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux.“
(Baudelaire)
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Au large des côtes européennes - mercredi 15 août 2007
“Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux.“
(Baudelaire)
« Mademoiselle Catherine est la préférée
De Monsieur Philippe qui doit l’épouser.
S’il dit oui, c’est de l’espérance,
S’il dit non, c’est de la souffrance… »
Il avait dit oui, Philippe. Et Catherine avait échappé à la peur de toutes les petites filles : coiffer Sainte Catherine. Ça faisait déjà près de quinze ans qu’il avait dit oui à Catherine, Philippe Quaise. Et deux garçons leur étaient nés. Marc et Vincent.
A la Sainte Catherine, tout bois prend racine. Deux garçons avaient pris solidement racine dans son ventre et grandissaient déjà. Catherine, qui adorait la peinture, leur avait donné le prénom de ses préférés. Chagall et Van Gogh.
Petite fille, elle avait visité avec ses parents le musée des Beaux-Arts de Liège et elle était tombée amoureuse de L’isba bleue. Elle avait adoré cette petite maison de conte de fées, cette isba de rondins bleus, toute de guingois, juchée sur le bord d’une vallée. Le paysage plongeait vers une rivière puis la pente remontait, de l’autre côté, vers les murailles d’une cité aux tours altières, aux clochers fins. En bas, au bord de la rivière, un tout petit personnage semblait hésiter : traverser, connaître la grande ville, ses joies, se risques peut-être ? Ou faire demi-tour et regagner l’isba ? Pour Catherine, pas de doute, c’est là qu’elle aurait aimé vivre. Elle avait acheté une carte postale qui reproduisait la peinture de Chagall et l’avait toujours conservée dans ses journaux de classe comme un talisman ou un espoir. Que de rêveries l’y avaient ramenée !
Aujourd’hui, Catherine a 37 ans. Elle aime bien les mathématiques : elle sait que c’est un nombre premier. Divisible seulement par lui-même et par un. Elle sait que le précédent, c’était 31. Les garçons étaient tout petits, alors. Elle venait de s’engager dans la trentaine. Bien engagée aussi dans son métier : le commerce n’avait plus de secrets pour elle… Six ans déjà. Et le prochain nombre premier, c’est 41. La quarantaine est proche, Catherine. La quarantaine… Comme sur les navires, quand une maladie contagieuse se déclare. Sera-t-elle mise de côté, elle aussi ? Exclue, isolée comme une pestiférée ? Elle n’y croit pas. Elle est bien au chaud dans l’isba. Bien installée dans la maison de sa vie. Les garçons sont à l’école pour encore quelques jours, Philippe au travail et elle, elle porte Suzanne. C’est pour bientôt. Et c’est l’été. La troisième naîtra en été. L’échographie était très claire – quels progrès ils ont faits, depuis les garçons – c’est une petite fille, madame.
C’est pour bientôt. C’est pour l’été. Le bel arbre humain a pris racine dans son ventre, encore une fois. Dans le cocon s’élabore la chrysalide. La chrysalide deviendra papillon… Elle pense à cette petite fille, elle lui prête les traits de Marianne Renoir. Elle n’a plus que ça à faire : l’attendre. Elle a pris congé pour mieux l’attendre, sa petite fille. Et elle regarde des portraits de petites filles. Marianne Renoir. Pour qu’elle soit belle, sa petite fille. Pour qu’elle soit belle comme ces portraits.
Quand les garçons rentreront, elle leur parlera d’elle, les préparera à sa venue. Elle voudrait tant les préserver de la bêtise ; elle voudrait tant les aider à devenir des êtres humains convenables, Marc et Vincent. Des hommes, vraiment des hommes, libres et rayonnants. Elle voudrait tant transmettre à la petite qui va naître sa propre volonté. Vouloir, c’est pouvoir. Vouloir être heureux, c’est pouvoir être heureux. Dans le cocon familial, dans le cocon bleu de l’isba, dans la cuisine décorée d’azulejos – elle a tant aimé la cuisine de Monet à Giverny – Catherine veut croire au bonheur. Dans le vaste monde, c’est autre chose. Mais peut-être qu’ils adopteront un enfant du bout du globe, l’orphelin d’une guerre injuste. Qu’ils en sauveront au moins un. En attendant, Suzanne se prépare en catimini. Suzanne se fait belle dans le chaud du ventre.
Du seuil de sa cuisine, Catherine regarde le bouquet d’iris. Elle prépare à sa petite des yeux de cette couleur. Parmi les branches du lilas, deux moineaux se poursuivent.
Il va être temps de préparer le repas des garçons. Elle rentre. Aujourd’hui, ce sera une pizza. Ils adorent ça. En pétrissant la pâte, elle se sent pétrie de l’intérieur. Au profond de son ventre, petites mains et petits pieds la pétrissent, elle aussi.
Et elle repense aux Noëls d’autrefois, à la chanson que fredonnait sa maman tout en préparant la bûche :
« Il est né, le divin enfant,
Jouez hautbois, résonnez musettes ;
Il est né, le divin enfant,
Chantons tous son avènement… »
Elle le comprenait mal, alors, ce refrain.
Aujourd’hui, tandis qu’elle roule la pâte et que son ventre se hérisse de petites bosses, elle se dit qu’elle attend un heureux avènement…

Cordillère volcanique - lundi 27 août 2007
neiges éternelles
et nuages éphémères
entre Cuzco et Lima

Chivay - dimanche 19 août 2007
yeux noirs
dents blanches
sourire inca

Arequipa - vendredi 17 août 2007
Santa Catalina
ciel bleu découpé
dans le sillar blanc
Il s’appelait comment, déjà ? Pavlovitch ? Kozakievitch ? Hirowitch? Un demandeur d’asile, un errant. Un de ces hommes qui traversent l’Europe en train de nuit, qui s’installent dans une petite ville de Hollande ou de France et qui font là leur trou, ou qui tentent de le faire. Polanski ? Pachulski ? Pakuchevski ? Un Slave, ou un Juif. Ou un Juif slave. Sa famille avait traversé le vingtième siècle au petit bonheur la chance et lui-même était né vers le milieu, après les purges, après les camps, après la merde. Si bien qu’il avait fait sienne la devise de son grand-père : « Si la merde avait de la valeur, les pauvres n’auraient pas de cul ! »
Il s’appelait comment, déjà ? Je veux dire son prénom. Estevan ? Stepan ? Peut-être Stéphane, tout simplement. Il avait dû avoir plusieurs cartes, en changer au gré des frontières, des régimes. Il avait connu le rideau de fer. S’était installé en France, très jeune finalement. A 22 ans. Illusionniste. Il était allé à bonne école, de l’autre côté du mur. Ses tours de cartes étaient bien rodés, il avait connu un certain succès dans le music-hall, d’abord. Il avait fait quelques télés. Et puis, les rhumatismes. L’arthrose déformante. Il était moins habile. Il avait trouvé à se caser dans un restaurant sympathique, couleur locale, où il égayait les clients, entre deux plats, par ses bons tours et ses bons mots.
Car il était boute-en-train, Stepan. Stéphane. Toujours le mot pour rire. Capable de répondre, quand on lui demandait s’il exerçait une autre profession que les cartes : « Eau qu’une ! » ; quand on lui demandait son état civil : « Mari, hé ! »
Lui qui avait appris tardivement le français semblait s’amuser de sa langue d’adoption, de ses clowneries verbales, des pitreries qui lui prouvaient qu’il était « intégré ».
Stephane Pavlovitch. Stepan Rabovitch. A 40 ans, il avait cessé de vieillir. Tu ne vieillis pas, Stéphane. Vraiment. Sept ans déjà, Stepan. Sept ans, Stepan, que tu traverses la vie sans prendre une ride. Sept ans. L’âge de raison…
Raison ? Stéphane restait l’éternel boute-en-train, l’animateur des voyages en train, avec ses plaisanteries bateau : « - Comment vas-tu ? - … yau de poêle ! – Et toi ? - … la matelas ! »
Il excellait dans les faire-part : « M. et Mme Enfant ont la joie de vous annoncer la naissance de leurs jumelles, Hélène et Ludivine… » ; « M. et Mme Pourfaire-Lavaisselle ont le bonheur de vous annoncer la venue de leur fils Vladimir… » Son sommet ? « M. et Mme Hoccard (de Tours) ont la joie de vous faire part de la naissance de leur fil Adhémar… »
Il était heureux, Stéphane. Heureux, vraiment ? Lui qui proposait que le bonheur c’est toujours pour demain car l’espoir (Williams) fait vivre… Impayable. Incorrigible et impayable, ce bon Stepan. Et on se tapait sur la cuisse, avec les copains, au resto. Avant de sortir dans la nuit, de troquer son smoking contre un méchant costume et d’aller retrouver Violette.
Sept ans… sept ans de bonheur… c’était ce qu’il lisait chaque matin dans son miroir, Stepan Malcovitch. Sept ans de bonheur, et son amour n’avait pas pris une ride.
C’est qu’il avait beaucoup galéré avant de trouver l’oiseau rare. Il s’était fait une méthode personnelle. Très personnelle.
L’arc-en-ciel.
A son arrivée en France, il avait visité Paris. L’orage couvait, il avait plu. Vers midi, juste au-dessus de l’arc de triomphe, il avait vu cet arc-en-ciel. Immense. Complet. Impressionnant.
Et, juste dans l’axe de l’arc de triomphe, juste dans l’axe de l’arc-en-ciel, mais loin, si loin, de l’autre côté du boulevard, immense, complète, parfaite, inaccessible, cette silhouette féminine.
C’est alors qu’elle lui était apparue, sa méthode. Pour la trouver, la retrouver, cette femme idéale qui lui avait mis le cœur à fleur de peau, il faudrait d’abord en connaître six autres. Elle serait la septième, elle serait la dernière. Elle s’appellerait… Violette, comme la dernière couleur !
Et les six autres femmes porteraient des noms proches de ceux des autres couleurs du spectre : le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo…
Il devrait vivre ces six vies, ces six aventures, avant de connaître la dernière ; la dernière incarnation de l’amour, avant d’atteindre le Nirvana.
Il avait cherché, longtemps. Quand il rencontrait une femme, il devait avant tout connaître son prénom. Puis trouver un prétexte, s’il ne convenait pas. Même si elle était belle. Même si elle l’attirait. Pour simplifier, il aurait pu avoir recours aux agences matrimoniales, dont les listes auraient facilité ses recherches. Mais sa quête était plus haute.
Elle dura dix-huit ans. Dix-huit ans durant lesquels il se lia successivement, et rompit successivement, fidèle à sa méthode, avec Rose, Ornella, Jeanne, Vera, Belle, Inès. Avant de rencontrer Violette, à quarante ans. Violette, la dernière, la première.
Certes, aux six autres aussi, parfois, il s’était attaché. C’est qu’elles avaient leurs qualités.
Rose rougissait pour un rien. C’était charmant. Touchant. Troublant. Surtout quand il la caressait.
Ornella lui pressait deux oranges chaque matin. Et le soir, le bordant, elle lui disait : « Dors, ange. »
Jeanne ne riait jamais jaune. Elle aimait Tristan Corbière et les tournesols.
Vera, c’était la verdeur, la jeunesse. Un parfum végétal, une fleur printanière.
Belle était belle, tout simplement. Et puis, elle était bleue de lui. Et elle chantait le blues avec mélancolie.
Inès, ses grands yeux sombres et ses tresses d’Indienne…
Mais, chaque fois, il se faisait un devoir de rompre. De découvrir ainsi, échec après échec, une facette de l’amour. Pour avoir tout appris. Pour avoir tout vécu pour elle. Tout vécu avant elle. La septième vie serait la bonne.
Et depuis sept ans, il aimait vraiment. Fidèlement.
Si bien qu’il estimait que la principale qualité de l’homme était d’être un mari honnête. Pas une marionnette, non. Simplement un mari honnête. Et que la qualité principale de la femme était d’être, forcément, une femme au net… Incorrigible, Esteban. Incorrigible et impayable.
Ce soir-là, quand il rentra, il poussa le bouton de la radio, comme d’habitude. Une navette spatiale avait explosé. Dans la bande de Gaza, un kamikaze s’était fait sauter. George Bush menaçait d’intervenir en Irak…
Heureusement, il y avait Violette.
Malheureusement, il ne la trouva pas.
Disparue, Violette. Envolée.
Juste un petit mot collé sur la télé. Un petit papier mauve au parfum de lilas, et son message d’adieu, à l’encre violette : « Tu ne me fais plus rire, Stéphane. Avec toi, il me semble que ma vie se fane. Je ne pars pas pour un autre. Je te laisse tout. Tu m’oublieras. »
Il entra dans la salle de bains. Comme il avait chaud, soudain. Comme il avait soif…
Il se servit au robinet, dans le verre à dents. Il but, c’était frais. Puis il releva la tête.
Et il vit sa tête. Et il vit les rides.
Il avait pris sept ans.
D’un coup.
Ces deux brefs récits ont été rédigés au cours d’un atelier d’écriture à partir de titres de films.
Taxi I
Il était une fois trois frères, Astérix, Obélix et Matrix, qui revenaient de vacances dans le taxi du parrain. Le parrain ? Ghislain Lambert, dit « le moustachu », dit «le sous-doué», qui avait remisé son vélo de course, sa belle bicyclette bleue, pour se reconvertir dans les transports urbains.
Astérix, Obélix et Matrix avaient passé quinze jours près du grand bleu et en revenaient tout bronzés. Le taxi tournait bien. La vie était belle. Un long fleuve tranquille.
Ils venaient de quitter Saint-Tropez quand ils tombèrent sur un gendarme.
- Vous avez franchi la ligne verte, dit le gendarme.
- Impossible, ici, la ligne est pourpre, répondit Ghislain Lambert, dit « le moustachu », dit « le sous-doué », qui était aussi daltonien, si bien que certains copains l’appelaient « Averell ».
- Vous vous foutez de moi ? Ce sont les rivières qui sont pourpres, répondit le gendarme. Outrage à agent, ça va chercher loin.
Le gendarme se préparait à verbaliser quand les trois monstres sortirent par les portières arrière : Fantômas, l’Homme au Masque de Fer et Hannibal le Cannibale.
C’était trop pour un seul gendarme, qui s’enfuit sans demander son reste.
- On a bien fait, dit Riri.
- De garder les masques, dit Fifi.
- Du carnaval de Venise, dit Loulou.
Avant de lancer d’une seule voix :
- Allez, parrain Ghislain, démarre. La soupe aux choux n’attendra pas !
Taxi II
Un automne à New-York. Sunset Boulevard au crépuscule (quoi de plus normal ?)
- Viens chez moi, j’habite chez une copine, elle m’avait dit.
La vie est belle, tout de même. Un automne à New-york, et déjà cette invite : « Viens chez moi, j’habite chez une copine ; toi, tu sais ce que veulent les femmes. What’s your name ? »
- Oscar, j’ai dit. T’as gagné l’Oscar…
C’était le début d’une american history X.
- Taxi ! j’ai dit.
Et hop ! C’est parti. Pas un mot durant le voyage. Mais le french lover à l’action. Mais le french kiss à foison. À pâmoison. Pour moi, c’était la résurrection. Je sortais d’un mariage raté : le soir des noces, j’avais découvert que ma femme s’appelait Maurice. Alors, j’avais fui vers mon fabuleux destin…
Et maintenant, cet automne à New-York. J’étais un E.T. dans la cité des étoiles. La résurrection, quoi. J’étais un seigneur, je pensais déjà aux anneaux, à l’église. Elle et moi, et les anneaux, et le prêtre un peu exorciste qui nous unirait…Le seigneur des anneaux… La vie était vraiment un long fleuve tranquille.
Taxi arrêté au bas d’un immeuble, une étoile dans le ciel.
Et puis l’ascenseur. Une porte qui s’ouvre.
Alors… les rivières pourpres… aussi profond que l’océan…
Et puis… fréquence interdite… il faut sauver le soldat Ryan…
L’ascenseur qui plonge. Et moi dans le taxi, et son rire encore dans ma tête, et son cri en claquant la porte : « 60 secondes chrono ! Bravo, Oscar, Bravo ! »

Nuage et eau figure parmi les cinq finalistes du Prix des Lycéens 2008-2009, organisé par la cellule “Culture - Enseignement” de la Communauté française de Belgique.
Pour en savoir plus et connaître les autres finalistes, cliquez ici.
un nouveau carnet
Paris peu avant midi
au Boul’Mich Café
lavazza express
dé à coudre de la tasse
café bien tassé
échassiers étranges
qui attisent le bûcher
les cracheurs de feu
la ville en folie
à la pointe de l’été
feux de la Saint-Jean
faute de cigales
dans le tiède soir du nord
le chant des crécelles
faisceau de flambeaux
qu’allume la même flamme
le feu fascinant
sambas et bossas
mille torches qui s’agitent
procession païenne
les enfants ravis
qui tout un long soir d’été
jouent avec le feu
le cercle élargi
les flammèches qui volètent
autour du grand feu