Temps

29 07 2008

Illustration :

Salvatore Gucciardo


un hiver trop chaud
temps qui coule goutte à goutte
moments ralentis


la pluie          gouttelettes
dans le faisceau blanc des phares
un temps de film noir


temps figé soudain
le surplace de l’aiguille
si longues secondes




Silence

29 07 2008

Illustration :

Salvatore Gucciardo


envol        deux corneilles
dans un silence inquiétant
cerfs-volants sans fil


le cœur qui s’alarme
pour un mot        pour un silence
ému jusqu’aux larmes


lattes du volet
qui claquent dans le silence
le vent de décembre




382

29 07 2008

Je me souviens que la niche contenant les cendres de Georges Perec, au columbarium du Père Lachaise, porte le numéro 382.




Gitane

29 07 2008

J’ai rédigé ce récit sur une série de données offertes par mon ami Marcel Peltier.

C’est à Marcel et à son épouse Arlette que je le dédie.

Il revenait de promenade dans la 2CV carmin quand le moteur hoqueta, dérapa, s’essouffla, rendit l’âme.

Panne sèche. Increvable, la Deuche 64. Mais lui… toujours aussi distrait. Il avait encore oublié de faire le plein.

Il avait marché à peine vingt minutes avant de dénicher une pompe à essence. Le pompiste, qui parlait à peine le français, avait exigé qu’il lui achète le bidon. Si souvent, qu’on ne le lui avait pas rapporté… Cinq litres, ça suffirait largement pour boucler les quelques kilomètres qui le séparaient encore de chez lui. C’est qu’elle n’était pas gourmande, Titine.

Par contre, une qui risquait de s’inquiéter, c’était Julienne. Vingt minutes aller, vingt minutes retour, plus les pourparlers avec le pompiste turc. Ça lui ferait près d’une heure de retard à l’arrivée. Pas vraiment son genre de s’égarer sur une voie de garage.


Une voie de garage… quelques années déjà qu’il se sentait un peu hors du coup. Inutile, ou presque. Au tournant du nouveau millénaire, il avait remis sa patientèle à son fils. Il faisait bien encore quelques visites par-ci, par-là. Juste pour dépanner. C’est pourquoi, quand il avait revendu la BX, sa dernière « voiture de médecin », pour reprendre cette 2CV carmin, une ancêtre qui lui avait tapé dans l’œil chez son concessionnaire Citroën, il avait tout de même placé un caducée.

La Deuche. Un caprice. Pas de gosse mais presque. Un caprice de vieux gosse libéré de toute contrainte sociale. La 2CV carmin… la même que celle de ses débuts. Elle l’avait un peu desservi auprès des patients : un médecin en 2CV, ce n’est pas très sérieux. A présent, tout ça n’avait plus d’importance. Cette voiture, c’était un succédané de jeunesse. Un placebo. Mais après tout, ça fonctionne, les placebos. Même Lourdes, parfois, ça guérit…


Inutile. Inutile mais pas vacant.  Comme il avait horreur de l’inaction, il remplissait son temps d’activités qu’il n’avait pas eu l’occasion de pratiquer tout au long d’une vie professionnelle trépidante. Calligraphie et marche en forêt.

Tôt levé, il calligraphiait des pensées taoïstes. C’était son réservoir de sagesse. Pas au « porte-plume-réservoir » comme on disait autrefois. Pas au stylo, non. Pas au pinceau asiatique, non plus. Il avait essayé : pinceau, encre de Chine, papier de riz… Mais les signes qu’il traçait étaient dépourvus de sens. Du dessin, du dessin absurde. A quoi bon ? Non, son outil à lui, c’était la plume. La Kemmel de Baignol et Fargeon. En bronze. Avec cette Montgolfière gravée dans le métal, ce ballon à bord duquel il s’embarquait chaque matin dans une nacelle de mots. La plume Baignol et Fargeon n° 279, le vieux porte-plume de son enfance – le simple bâton rouge démocratique distribué à toute la classe par l’instituteur – et l’encre « bleu des mers du Sud ». L’évasion était double… Robinson sur son île, les naufragés du Bounty…


« Ce qui est faible triomphe de ce qui est fort ; ce qui est mou triomphe de ce qui est dur. »

Il n’était pas mou, Pierre Mallet. Mais il ne haïssait rien tant que la haine.

Pas mou, non. Dur et carré comme son prénom. Même si l’âge l’avait adouci. Même s’il portait sur les êtres et les choses un regard différent, mêlé de tendresse et de déception.

« Celui qui se livre au Tao diminue chaque jour ses passions.

Il les diminue et les diminue sans cesse jusqu’à ce qu’il soit arrivé au non-agir.

Dès qu’il pratique le non-agir, il n’y a rien qui lui soit impossible. »

Etrange, ce démon de l’activité qui le maintenait en mouvement ; ce désir de se sentir vivant malgré les atteintes de l’âge ; et en même temps cette aspiration toute platonique à la sagesse orientale, au renoncement, au repos. Etrange, ce paradoxe inscrit au profond de lui. Plus de soixante années avaient coulé depuis l’éveil de sa conscience, et il ne se comprenait toujours pas lui-même.


Comme il approchait de la voiture, il remarqua la fille. La fille qui semblait l’attendre et qui le regardait venir. Une gitane. C’est ce qu’il pensa : une gitane. Une jupe bariolée, un corsage blanc, des cheveux longs, bouclés, très noirs. Une grâce de sauvageonne ou de danseuse de flamenco. Il avait peut-être tout faux mais c’est à ça qu’il pensa : une gitane. Comme un souvenir d’enfance ou d’adolescence. Après tout, c’était peut-être une Italienne, ou une Arabe. En banlieue…


Il était près de la voiture, dévissait le bouchon du réservoir, donnait à boire à Titine, posait le bidon dans le coffre sans trop se préoccuper de l’inconnue quand elle se mit à parler :

– J’ai besoin de vous.


Il la regarda. Elle était toute proche, à présent, tout à côté de lui, toujours penché sur le coffre ouvert. Rien, des babioles, le sac à dos – un casse-croûte, un vêtement de pluie, on ne sait jamais, quinze kilomètres en forêt… – son vieux Pentax…

Une gitane.

Il eut la stupide bouffée de crainte du petit bourgeois, ferma le coffre. Tout de suite après, il eut honte. Il la regarda.

– J’ai besoin de vous.

Les yeux noirs plantés dans les siens, elle répéta une troisième fois :

– J’ai besoin de vous. Vous êtes médecin, n’est-ce pas ?

Les lèvres cerise. La peau pâle et mate, et ces boucles de charbon brillant… un souvenir d’adolescence.

– Je ne suis pas en service. Et j’ai déjà pris du retard. Appelez votre médecin, les urgences…

– J’ai besoin de vous. Mon copain est très malade. Venez vite.


Il la regardait, partagé entre le désir d’une bonne action et la crainte confuse d’être embarqué dans une sale affaire. Il avait déjà près d’une heure de retard et pas moyen de prévenir Julienne : il s’était fait un point d’honneur de ne jamais posséder de téléphone portable ; et pas une cabine publique à l’horizon…

Mais quelle pensée avait-il calligraphiée le matin même, sur du vélin de la maison Pelletier ?

« Le saint n’accumule pas les richesses.

Plus il emploie sa vertu dans l’intérêt des hommes, et plus elle augmente.

Plus il donne aux hommes et plus il s’enrichit. »

Il se souvenait de ce beau personnage de Camus, dans La Peste, qui ambitionnait de devenir un saint laïc. Il avait choisi la médecine par idéal et l’avait exercée comme un sacerdoce. Soigner les gens contre la maladie et parfois contre eux-mêmes. Il avait été, il restait toujours au fond de lui-même ce chevalier à la triste figure, cet ingénieux hidalgo, ce Don Quichotte luttant contre les moulins à vent de la misère, de l’ignorance, de la bêtise plus encore que de la maladie.

Un Don Quichotte vieillissant devant cette Dulcinea de banlieue.

Et  puis surtout, qu’est-ce qu’il pouvait prendre son pied quand il avait le dessus. Quand, à force d’avoir brisé des lances, il réussissait, parfois, à faire reculer la bête. C’était ça, son bonheur, ça l’avait toujours été. Ecrire et marcher ? Des passions, au mieux. Des passe-temps, au pire. Mais la médecine… Allons, Julienne attendrait un peu. Il lui expliquerait. Il serait tendre.


– Bon, je vous suis, mais vite. Je suis déjà en retard.

– Merci. J’ai vu tout de suite que vous étiez bon.

Elle l’entraînait dans un dédale de ruelles sales, malodorantes, où s’écrivait en grandes lettres banales l’épopée quotidienne de la misère.

Il aurait pu s’inquiéter, soupçonner. Il n’y parvenait pas, tout à l’excitation qui le gagnait devant ce moment de vie intense offert par le hasard.


Elle poussa une porte, il la suivit dans un corridor froid jonché de caisses en carton et de canettes de bière. Le malade était au bout, dans une petite pièce mal chauffée encombrée de détritus ; vautré sur un canapé graisseux, il gémissait.

Elle alluma. C’est alors qu’il vit la blessure.

– Drôle de malade… Comment s’est-il fait ça ? Couteau ? Balle ?

– Les flics lui ont tiré dessus. Il avait rien fait, pourtant. Il a pu se sauver. C’est grave ?

La plaie était nette. La balle avait traversé la cage thoracique en brisant une côte mais sans atteindre les organes vitaux, puis était ressortie et s’était logée dans le bras droit.

Il fallait nettoyer les blessures, injecter un antibiotique – il avait ce qu’il fallait dans sa trousse, heureusement – et surtout extraire la balle. Sans anesthésique…

– Serrez les dents, je vais devoir vous faire mal.


Le gamin avait tourné de l’œil dès que la lancette avait pénétré dans la plaie. Mais la balle était là, à présent, inoffensive et brute, sur la petite table basse. Et Pierre Mallet regardait avec un mélange de tristesse et de colère le jeune homme aux bras maigres couverts de traces de piqûres, qui n’avait toujours pas repris connaissance. Au poignet droit, sur une gourmette en cuir, un prénom féminin. Il lut à voix haute :

– Gina…

– C’est moi, dit-elle. Il va s’en sortir ?

– Cette fois-ci, oui. Mais il faut le désintoxiquer. Et qu’il cesse de faire des bêtises. La prochaine fois, les flics viseront mieux. Tu t’appelles Gina ?

Une bouffée d’adolescence, soudain. Gina Lollobrigida dans Esméralda, la gitane pour qui se damnait Claude Frollo. La gitane.

– Merci. Mais je n’ai pas d’argent.

– Ce n’est pas grave. Je dois partir, maintenant. Soigne-le bien.

Il rangeait la lancette, la seringue, fermait la trousse.

Quand il se retourna vers elle, il faillit lâcher la mallette.


Elle était juste sous la lampe et le regardait droit dans les yeux, souriante. Le corsage blanc était ouvert, d’où jaillissait un sein triomphant. Un éclair lui traversa la tête. Le refrain d’une chanson de sa jeunesse : « Comme un petit coquelicot, mon âme, un tout petit coquelicot… »

Il sentit le feu lui monter aux joues.

– Gina…

Il fit un pas, un seul pas en avant, tendit la main.

– Rhabille-toi. Tu vas prendre froid.

Elle l’embrassa sur la joue, juste au coin des lèvres. Il lui sembla qu’elle sentait la fraise.


Dans la 2CV carmin, sa pensée tournait toute seule comme un poulain dans un enclos. Phrases du Tao, bribes de vieilles chansons, souvenirs de cinéma…

Esméralda…

« – D’où viens-tu gitan ? – Je viens de Bohême. – Et toi beau gitan ? – Je viens d’Italie… »

« Celui qui se dompte lui-même est fort. »

Il gara la voiture dans l’entrée, monta l’escalier quatre à quatre.

« – Et toi vieux gitan, mon ami ? – Je viens d’un pays qui n’existe plus… »


– J’étais morte d’inquiétude. Où étais-tu passé ?

– Panne d’essence. Excuse-moi…

– Tu as encore…

– Oublié de faire le plein…

Elle l’embrassa tendrement, juste au coin des lèvres.

– Qu’est-ce que c’est, cette tache rouge ? Ma parole, tu rougis comme un gamin !

– Eh bien… autant te dire la vérité. A la pompe à essence, j’ai rencontré Gina Lollobrigida et… je n’ai pas pu m’empêcher de l’embrasser !

Elle éclata de rire.

– Je te pardonne ! Figure-toi que de mon côté, j’ai passé l’après-midi avec Gregory Peck ! Tu n’as pas faim ?

– Je meurs de faim !

– Ça tombe bien ! Tu vas goûter les premières fraises…


Il avait passé le bras autour de sa taille. 43 ans de mariage ! Comme on parle de nombres premiers, il faudrait pouvoir parler d’amour premier. Indivisible, sauf par lui-même. Et par l’unité.


Sur la table de jardin, un rouge-gorge sautillait…




En chœur

29 07 2008

Ce récit a été rédigé en 2000 au cours d’un atelier d’écriture animé par Michèle Naples.

Ils étaient rassemblés autour du grand arbre. Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs, ils étaient venus pour lui parler. Groupés en rond de sorcière, ils attendaient leur tour…

Ils étaient là pour prendre, pour apprendre et pour comprendre, car ils savaient – ou ils croyaient savoir – que les forêts apprennent toujours plus que les livres…

D’abord parla le grand Lama :

” Dans un petit temple perdu dans la montagne, quatre moines faisaient zazen… ”

” F’est quoi, zazen ? ” zézaya Zazie…

C’était mal parti !

Alors, le Fils du Serpent à Plumes enchaîna :

” Ainsi disait Tochihuitzin

Ainsi disait Coyolchiyuhqui :

Nous ne sommes venus que pour dormir

Nous ne sommes venus que pour rêver… ”

Un bruit parasite vint troubler le sage, et ils s’inquiétèrent : des scieurs de long abattaient leur arbre ; il fallait fuir au plus vite cet illusoire abri.

Mais ils se rassurèrent bientôt : c’était Zazie qui dormait, c’était Zazie qui ronflait, c’était Zazie qui rêvait…

Alors, l’Homme Bleu s’empara du bâton à paroles, et il s’éclaircit la voix, et il commença :

” La loi du voile sombre est pour moi… la loi qui commande de cacher son visage à la colère, à l’orgueil, à la souffrance, à l’amour… ”

” Aïe ! ” protesta Zazie, qui s’éveillait en sursaut. Ce n’était pas un cri de colère, ce n’était pas un cri de souffrance, et les moins orgueilleux des sages, et tous ceux parmi eux qui n’étaient pas aveugles, reconnurent qu’elle avait le visage de l’amour…

Alors, tandis que murmuraient ceux qui savent – ou ceux qui croient savoir – il toussota, brandit son calumet, cracha trois fois par terre, et il parla aussi, et il parla ainsi, le gourou de la Secte des Adorateurs de la Noix :

” Est-ce qu’il faut tuer ce que l’on ne comprend pas ? La question est grave, car d’elle dépend le sort de cette enfant… Nul de nous n’a compris qu’elle parle, qu’elle dorme, qu’elle ronfle, qu’elle s’éveille en sursaut tandis que nous émettions nos doctes vérités, nos doctorales sentences… Nous ne comprenons pas… Devrons-nous la tuer ? ”

Mais Zazie s’était levée sans bruit. Elle avait marché vers l’arbre, et de ses petits bras musclés, elle l’avait embrassé. Et elle ne dit que trois mots, si faibles que certains crurent n’avoir pas entendu. Au grand arbre que les docteurs n’avaient pas encore regardé, Zazie ne dit que : ” Je t’aime. ”

Et l’arbre lui ouvrit son cœur, et elle se blottit dans l’aubier, parce qu’elle aimait ce mot, et parce que c’est tendre et chaud.

Et comme Zazie n’était plus là pour les faire exister, ils redevinrent ce qu’ils étaient vraiment – et non ce qu’ils croyaient être : un de ces cercles de malheureux champignons, de ceux que les paysans appellent communément “un rond de sorcières”…




La brume verte

29 07 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.

Les enfers de l’esprit sont bien plus vastes que l’espace, plus noirs que la nuit entre les mondes. Plus noirs, sans doute, que les cornes du diable. Plus noirs, peut-être, que la méchanceté humaine.

Je marchais sur un quai, quelque part dans une ville fluviale ou portuaire. Londres, Rotterdam, Dieppe ? Peu importe. Je ne sais pas, je ne sais plus.

C’était dans les années… qu’importe. J’ai l’impression, quand je me retourne sur le passé, que des lustres se sont écoulés depuis cette aventure et, tout ensemble, que c’est hier qu’elle m’est apparue pour la première fois, la brume verte…

Cette brume verte qui noyait la ville où mes pas assourdis traînaient ce soir-là.

Je venais de quitter un bar louche habité par des ombres, des êtres veules et blêmes qui buvaient, plus que de raison, des bières épaisses et brunes servies par une maritorne aux joues roses, aux mains roses, aux lèvres trop roses.

Moi aussi, j’avais bu, mais pas au point d’avoir des hallucinations. Et c’était la première fois que la brume était verte. Cette brume qui pesait sur la ville comme une chape de bronze, qui figeait les passants dans une procession sinistre.

C’est alors qu’au bout de la rue, quelque part dans l’étrange brume verte, dans la flaque de lumière coulée d’un réverbère isolé, j’aperçus l’ombre, nettement découpée dans un halo verdâtre. L’ombre qui m’attirait, comme un aimant draine à lui la limaille de fer. L’ombre immobile vers laquelle je marchais, devant qui je m’arrêtais, comme en attente. L’ombre d’un homme de grande taille, pauvrement vêtu, et dont la lévite verte luisait aux coutures, mais qui impressionnait, imposait une sorte de puissant respect.

Sans dire un mot, il tira d’une poche intérieure une montre de gousset, d’un modèle très ancien, qu’il me présenta en souriant. Son tic-tac résonnait distinctement dans le soir, un tic-tac régulier, apaisant comme le sourire de cet homme.

La vision disparut dans la brume verte. Avais-je rêvé cette apparition ? Et, si c’était un rêve, comment l’interpréter ?

Je retrouvai l’usage de mes membres - car, durant les quelques instants où je m’étais trouvé face à l’ombre, j’étais resté comme paralysé - et regagnai mon domicile, que j’avais quitté depuis plusieurs jours pour combattre l’ennui de beuverie en orgie.

Un corbillard stationnait devant la porte.

Quand j’entrai, j’appris que mon père était mort.

J’y ai plongé à nouveau quelques années plus tard, dans la brume verte. Et j’ai revu l’ombre. A nouveau, elle m’a souri. A nouveau, elle m’a montré la montre. Il m’a semblé que le cadran n’avait pas d’aiguilles. D’une voix que je ne connaissais pas, j’ai osé demander l’heure. D’une étrange voix de ventriloque qui semblait sortir du corps même de la montre, l’inconnu m’a répondu : “Ce n’est pas encore ton heure”.

Quand je suis rentré chez moi, ma mère était morte. Suivant sa volonté, je la fis incinérer. L’urne cinéraire fut déposée dans la tombe de mon père. Quand le fossoyeur ouvrit le caveau, il me sembla entrevoir une étrange brume verte.

Je n’ai ni sœur, ni frère. Je sais que la terre est le berceau de l’humanité, mais on ne peut passer toute sa vie au berceau. Alors, j’attends. J’attends la brume verte et l’inconnu qui me tendra la montre vide en me disant : “C’est à ton tour”…




Marcel et le lama

29 07 2008

Je dédie ce récit surréaliste à mon ami Marcel Peltier, dont on pourra entendre ici quelques échos de poésie minimaliste.

Jeudi dernier, au beau milieu de la nuit, j’étais endormi dans les bras câlins de celle qui partage ma vie quand soudain on sonne à ma porte. Je m’éveille péniblement, je me lève en bougonnant : c’était mon ami Marcel, celui avec qui je vais au yoga.

Il me dit : « Suis-moi, ma voiture est en bas. » Je proteste : « T’as vu l’heure ? » Il me dit avec lenteur : « Oui, j’ai vu. L’heure, c’est l’heure. » D’une voix étrange et grave, il continue : « Avant l’heure, c’est pas l’heure ; après l’heure, c’est trop tard. »

Je comprends qu’il a un problème, je passe un jeans et un blouson, je le suis. Dans sa voiture, je lui dis : « Tu veux que je conduise ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette. Tu t’es roulé un joint ? Tu as pris de l’acide ? » « Non. Si ce n’était que ça », dit-il d’une voix blanche.

La voiture s’arrête, nous entrons dans un bar. Au comptoir, une fille maigre mais belle, au regard de panthère, semble absorbée dans la contemplation d’une cage en osier où pépient deux de ces petits oiseaux chanteurs à huppe rouge que l’on appelle des cardinaux.

Comme j’ai une faim d’ogre, je commande des tapas que j’engloutis avec l’appétit d’un sumo. Le jour se lève sur le quartier, quelque part près du métro « Nation » ; Paris s’éveille comme dans la chanson.

« Alors, Marcel. Qu’est-ce qui t’arrive ? », je lui dis après avoir apaisé ma faim.

« J’ai besoin de fric, il me dit, beaucoup de fric. »

« Une femme ? », je dis, en lorgnant vers la galérienne de l’amour en train de siroter un bloody mary.

« Non, un lama. »

« Un lama ? Marcel, tu te fous de moi ? »

« Non. Je suis tombé sur un lama tibétain, Karma Rinpotché. C’est la deux cent cinquante-sixième réincarnation de Siddharta Shakyamuni. Il m’a promis de me vendre le secret du bonheur éternel. Mais c’est cher. »

« Combien ? »

« Dix mille euros. »

« Dix mille euros ? Où veux-tu que j’aille les chercher ? »

Il me regarde en coin, l’air sceptique : « T’es écrivain, non ? Tu dois être riche… Les bouquins, ça rapporte ! »

J’ai secoué la tête. J’ai cherché une réponse, vainement. De toute façon, là n’était pas la question.

« Ecoute, Marcel. Non, je ne suis pas riche. Et de toute façon, ça saute aux yeux que ton Rinpotché, il cherche à te tondre. Parce que d’abord, les lamas font vœu de pauvreté, il ne peut donc pas s’enrichir sur ton dos ; ensuite, l’argent ne fait pas le bonheur, comment pourrais-tu donc acheter sa recette ; et puis, le bonheur ne peut pas être éternel car rien n’est éternel, tout est impermanent, c’est même l’une des idées de base du bouddhisme ! Non, crois-moi, ton lama te prend pour un pigeon. »

Il m’a regardé, l’air tout triste et tout penaud d’avoir perdu son illusion. Alors, j’ai ajouté : « Tu sais, Marcel, moi aussi je le connais, le secret du bonheur, et je suis prêt à te l’offrir. Gratuitement ! »

Son œil s’est allumé. Il m’a semblé que ses oreilles grandissaient un peu pour écouter la suite de mon discours : « Tu l’as dit tout à l’heure, Marcel : avant l’heure, c’est pas l’heure ; après l’heure, c’est trop tard. Tu sais, ce que les Romains gravaient sur leur cadran solaire ? Toutes blessent, la dernière tue. Toutes les heures attaquent un peu notre vie, la dernière nous achève. Et tu sais ce qu’ils ajoutaient en dessous : carpe diem ! Le voilà, Marcel, le secret du bonheur : carpe diem ! »

Il m’a semblé que ses joues rosissaient un peu tandis que, dans la cage d’osier, le cardinal mâle, rouge vermillon, gonflait ses plumes en tournant autour de la femelle dont la délicate robe chamois s’ornait de reflets rouge clair.

Puis il a dit en regardant la femme au regard de panthère : « Je peux vous offrir un verre, mademoiselle ? »

« Bien sûr, beau brun », elle a répondu en souriant et venant déposer sa minijupe sur le tabouret voisin.

« Et toi, Lucien, tu reprends la même chose ? »

« Non merci, moi je vous laisse », j’ai dit en quittant le bar.

Il ne  m’entendait déjà plus. Je suis sorti. Et j’ai marché tranquillement vers le métro.




L’hiver à Shanghai

29 07 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Boris Vian.

La miniterre à la surface de laquelle venait de se poser le lunavion ne ressemblait à aucune des planètes recensées dans le guide du spationaute. Dès qu’il avait touché  du pied le sol poudreux, Damien avait compris qu’il venait de réaliser une découverte qui l’égalerait aux grands voyageurs du passé : Marco Polo, Christophe Colomb, Jean-Paul II… Devant lui foisonnait une végétation étrange au charme éclectique : un arbre à came aux fruits translucides gonflés de poudre blanche voisinait avec un chéquier bien approvisionné, tandis que des bouquets de six-troncs se pressaient, majestueux, ombrageant de leur large feuillage un parterre de ravissants birtouchons multicolores.

Damien s’avançait prudemment car il craignait les mauvaises rencontres :  si la flore était à ce point inaccoutumée, il pouvait en être autant de la faune. Qui sait s’il ne risquait de tomber à tout instant sur un tigron furieux d’avoir été déniché, un serpent à sornettes venimeuses ou un essaim de ces mouchards apparemment inoffensifs que décrivait le guide du spationaute, et dont la piqûre indolore se révélait souvent mortelle au bout de quelques jours ?

Damien progressait pas à pas, précautionneux et attentif, se rappelant comment il avait abandonné son emploi mal payé de sous-marin pour entrer sans cette brigade d’exploration des miniterres créée dans le cadre du ” plan Marinella “. Son traitement mensuel se montait actuellement à dix mille ducatons, sans la prime de risque, et c’était assez pour lui permettre d’envisager à court terme le mariage avec Daphné, son amour, sa princesse, sa fée.

Il rêvait à la robe blanche en tulle de Venise que porterait sa bien-aimée, au parfum de jasmin qui émanerait de sa peau ambrée, au rayon lénifiant que lanceraient ses yeux turquoise, quand un duo de contraventionneurs locaux, apparemment boissonneux, surgit brusquement de derrière un six-troncs. L’un des zélés fonctionnaires prononça, en un sabir intraduisible, une harangue où il était question – nous traduisons le sabir intraduisible pour la commodité de la lecture – de taxes sur l’avionnerie non respectées, de permis de séjour non demandé, de birtouchons écrasés… Damien fut de ce pas conduit à la maison d’arrêt.

Quand il put regagner la terre, quarante-deux ans plus tard,  il toucha à titre de défraiement et de dommages moraux la coquette somme de douze millions quatre cent vingt-huit mille ducatons et douze pistoles, prime de risque et intérêts composés compris. Mais Daphné était arrière-grand-mère…




Rose des sables

29 07 2008

Ce bref récit a été rédigé en 1998 au cours d’un atelier d’écriture animé par Michèle Naples.

Ils s’étaient rencontrés à Zabriskie Point, où ils admiraient les roches étranges que l’érosion a sculptées entre le Grand Canyon et la Vallée de la Mort, quelque part sur l’écorce terrestre.

Un soleil blanc rendait gluant l’asphalte des grandes routes, ça fondait de partout, et ça leur fondait aussi dans la tête, ça leur fondait dans le cœur. Leur cœur… un vieux vase cassé, une cruche usée, comme ces poteries navajos qu’ils avaient caressées dans une apparence de musée. Des tessons de terre cuite tranchants, blessants…

Ils s’étaient rencontrés, s’étaient regardés, avec dans les yeux cet espoir fugace, insensé, de former quand même, peut-être, quelque chose comme un doublet, comme un duo… Pas une liaison fatale, non, ça ils n’y croyaient déjà plus. Pas de l’amour, plutôt de la tendresse, un peu comme un refuge, un nid où se reposerait un oiseau blessé. Un nid où ils pourraient se cacher sous un voile de brume, de gaze ou de soie pour y soigner leurs ailes blessées, pour réaliser la dernière mue, transformer les ailes du désespoir en ailes de liberté, pour faire éclore, dans la terre durcie de leur cœur, comme deux pétales de rose liés pour la vie.

Comme une fleur absurde, née des sables brûlants et condamnée à mort, mais l’ignorant encore…




Noir et blanc

29 07 2008

Illustration :

Salvatore Gucciardo


ailes déployées
tache de vin sur la joue
le grand canard blanc


ombre de fumée
remous noirs sur le mur blanc
passe une mouette


le chat noir et blanc
sur le bouleau noir et blanc
dans le matin gris






Page 3 de 18«12345»...Fin »