J’ai rédigé ce récit sur une série de données offertes par mon ami Marcel Peltier.
C’est à Marcel et à son épouse Arlette que je le dédie.
Il revenait de promenade dans la 2CV carmin quand le moteur hoqueta, dérapa, s’essouffla, rendit l’âme.
Panne sèche. Increvable, la Deuche 64. Mais lui… toujours aussi distrait. Il avait encore oublié de faire le plein.
Il avait marché à peine vingt minutes avant de dénicher une pompe à essence. Le pompiste, qui parlait à peine le français, avait exigé qu’il lui achète le bidon. Si souvent, qu’on ne le lui avait pas rapporté… Cinq litres, ça suffirait largement pour boucler les quelques kilomètres qui le séparaient encore de chez lui. C’est qu’elle n’était pas gourmande, Titine.
Par contre, une qui risquait de s’inquiéter, c’était Julienne. Vingt minutes aller, vingt minutes retour, plus les pourparlers avec le pompiste turc. Ça lui ferait près d’une heure de retard à l’arrivée. Pas vraiment son genre de s’égarer sur une voie de garage.
Une voie de garage… quelques années déjà qu’il se sentait un peu hors du coup. Inutile, ou presque. Au tournant du nouveau millénaire, il avait remis sa patientèle à son fils. Il faisait bien encore quelques visites par-ci, par-là. Juste pour dépanner. C’est pourquoi, quand il avait revendu la BX, sa dernière « voiture de médecin », pour reprendre cette 2CV carmin, une ancêtre qui lui avait tapé dans l’œil chez son concessionnaire Citroën, il avait tout de même placé un caducée.
La Deuche. Un caprice. Pas de gosse mais presque. Un caprice de vieux gosse libéré de toute contrainte sociale. La 2CV carmin… la même que celle de ses débuts. Elle l’avait un peu desservi auprès des patients : un médecin en 2CV, ce n’est pas très sérieux. A présent, tout ça n’avait plus d’importance. Cette voiture, c’était un succédané de jeunesse. Un placebo. Mais après tout, ça fonctionne, les placebos. Même Lourdes, parfois, ça guérit…
Inutile. Inutile mais pas vacant. Comme il avait horreur de l’inaction, il remplissait son temps d’activités qu’il n’avait pas eu l’occasion de pratiquer tout au long d’une vie professionnelle trépidante. Calligraphie et marche en forêt.
Tôt levé, il calligraphiait des pensées taoïstes. C’était son réservoir de sagesse. Pas au « porte-plume-réservoir » comme on disait autrefois. Pas au stylo, non. Pas au pinceau asiatique, non plus. Il avait essayé : pinceau, encre de Chine, papier de riz… Mais les signes qu’il traçait étaient dépourvus de sens. Du dessin, du dessin absurde. A quoi bon ? Non, son outil à lui, c’était la plume. La Kemmel de Baignol et Fargeon. En bronze. Avec cette Montgolfière gravée dans le métal, ce ballon à bord duquel il s’embarquait chaque matin dans une nacelle de mots. La plume Baignol et Fargeon n° 279, le vieux porte-plume de son enfance – le simple bâton rouge démocratique distribué à toute la classe par l’instituteur – et l’encre « bleu des mers du Sud ». L’évasion était double… Robinson sur son île, les naufragés du Bounty…
« Ce qui est faible triomphe de ce qui est fort ; ce qui est mou triomphe de ce qui est dur. »
Il n’était pas mou, Pierre Mallet. Mais il ne haïssait rien tant que la haine.
Pas mou, non. Dur et carré comme son prénom. Même si l’âge l’avait adouci. Même s’il portait sur les êtres et les choses un regard différent, mêlé de tendresse et de déception.
« Celui qui se livre au Tao diminue chaque jour ses passions.
Il les diminue et les diminue sans cesse jusqu’à ce qu’il soit arrivé au non-agir.
Dès qu’il pratique le non-agir, il n’y a rien qui lui soit impossible. »
Etrange, ce démon de l’activité qui le maintenait en mouvement ; ce désir de se sentir vivant malgré les atteintes de l’âge ; et en même temps cette aspiration toute platonique à la sagesse orientale, au renoncement, au repos. Etrange, ce paradoxe inscrit au profond de lui. Plus de soixante années avaient coulé depuis l’éveil de sa conscience, et il ne se comprenait toujours pas lui-même.
Comme il approchait de la voiture, il remarqua la fille. La fille qui semblait l’attendre et qui le regardait venir. Une gitane. C’est ce qu’il pensa : une gitane. Une jupe bariolée, un corsage blanc, des cheveux longs, bouclés, très noirs. Une grâce de sauvageonne ou de danseuse de flamenco. Il avait peut-être tout faux mais c’est à ça qu’il pensa : une gitane. Comme un souvenir d’enfance ou d’adolescence. Après tout, c’était peut-être une Italienne, ou une Arabe. En banlieue…
Il était près de la voiture, dévissait le bouchon du réservoir, donnait à boire à Titine, posait le bidon dans le coffre sans trop se préoccuper de l’inconnue quand elle se mit à parler :
– J’ai besoin de vous.
Il la regarda. Elle était toute proche, à présent, tout à côté de lui, toujours penché sur le coffre ouvert. Rien, des babioles, le sac à dos – un casse-croûte, un vêtement de pluie, on ne sait jamais, quinze kilomètres en forêt… – son vieux Pentax…
Une gitane.
Il eut la stupide bouffée de crainte du petit bourgeois, ferma le coffre. Tout de suite après, il eut honte. Il la regarda.
– J’ai besoin de vous.
Les yeux noirs plantés dans les siens, elle répéta une troisième fois :
– J’ai besoin de vous. Vous êtes médecin, n’est-ce pas ?
Les lèvres cerise. La peau pâle et mate, et ces boucles de charbon brillant… un souvenir d’adolescence.
– Je ne suis pas en service. Et j’ai déjà pris du retard. Appelez votre médecin, les urgences…
– J’ai besoin de vous. Mon copain est très malade. Venez vite.
Il la regardait, partagé entre le désir d’une bonne action et la crainte confuse d’être embarqué dans une sale affaire. Il avait déjà près d’une heure de retard et pas moyen de prévenir Julienne : il s’était fait un point d’honneur de ne jamais posséder de téléphone portable ; et pas une cabine publique à l’horizon…
Mais quelle pensée avait-il calligraphiée le matin même, sur du vélin de la maison Pelletier ?
« Le saint n’accumule pas les richesses.
Plus il emploie sa vertu dans l’intérêt des hommes, et plus elle augmente.
Plus il donne aux hommes et plus il s’enrichit. »
Il se souvenait de ce beau personnage de Camus, dans La Peste, qui ambitionnait de devenir un saint laïc. Il avait choisi la médecine par idéal et l’avait exercée comme un sacerdoce. Soigner les gens contre la maladie et parfois contre eux-mêmes. Il avait été, il restait toujours au fond de lui-même ce chevalier à la triste figure, cet ingénieux hidalgo, ce Don Quichotte luttant contre les moulins à vent de la misère, de l’ignorance, de la bêtise plus encore que de la maladie.
Un Don Quichotte vieillissant devant cette Dulcinea de banlieue.
Et puis surtout, qu’est-ce qu’il pouvait prendre son pied quand il avait le dessus. Quand, à force d’avoir brisé des lances, il réussissait, parfois, à faire reculer la bête. C’était ça, son bonheur, ça l’avait toujours été. Ecrire et marcher ? Des passions, au mieux. Des passe-temps, au pire. Mais la médecine… Allons, Julienne attendrait un peu. Il lui expliquerait. Il serait tendre.
– Bon, je vous suis, mais vite. Je suis déjà en retard.
– Merci. J’ai vu tout de suite que vous étiez bon.
Elle l’entraînait dans un dédale de ruelles sales, malodorantes, où s’écrivait en grandes lettres banales l’épopée quotidienne de la misère.
Il aurait pu s’inquiéter, soupçonner. Il n’y parvenait pas, tout à l’excitation qui le gagnait devant ce moment de vie intense offert par le hasard.
Elle poussa une porte, il la suivit dans un corridor froid jonché de caisses en carton et de canettes de bière. Le malade était au bout, dans une petite pièce mal chauffée encombrée de détritus ; vautré sur un canapé graisseux, il gémissait.
Elle alluma. C’est alors qu’il vit la blessure.
– Drôle de malade… Comment s’est-il fait ça ? Couteau ? Balle ?
– Les flics lui ont tiré dessus. Il avait rien fait, pourtant. Il a pu se sauver. C’est grave ?
La plaie était nette. La balle avait traversé la cage thoracique en brisant une côte mais sans atteindre les organes vitaux, puis était ressortie et s’était logée dans le bras droit.
Il fallait nettoyer les blessures, injecter un antibiotique – il avait ce qu’il fallait dans sa trousse, heureusement – et surtout extraire la balle. Sans anesthésique…
– Serrez les dents, je vais devoir vous faire mal.
Le gamin avait tourné de l’œil dès que la lancette avait pénétré dans la plaie. Mais la balle était là, à présent, inoffensive et brute, sur la petite table basse. Et Pierre Mallet regardait avec un mélange de tristesse et de colère le jeune homme aux bras maigres couverts de traces de piqûres, qui n’avait toujours pas repris connaissance. Au poignet droit, sur une gourmette en cuir, un prénom féminin. Il lut à voix haute :
– Gina…
– C’est moi, dit-elle. Il va s’en sortir ?
– Cette fois-ci, oui. Mais il faut le désintoxiquer. Et qu’il cesse de faire des bêtises. La prochaine fois, les flics viseront mieux. Tu t’appelles Gina ?
Une bouffée d’adolescence, soudain. Gina Lollobrigida dans Esméralda, la gitane pour qui se damnait Claude Frollo. La gitane.
– Merci. Mais je n’ai pas d’argent.
– Ce n’est pas grave. Je dois partir, maintenant. Soigne-le bien.
Il rangeait la lancette, la seringue, fermait la trousse.
Quand il se retourna vers elle, il faillit lâcher la mallette.
Elle était juste sous la lampe et le regardait droit dans les yeux, souriante. Le corsage blanc était ouvert, d’où jaillissait un sein triomphant. Un éclair lui traversa la tête. Le refrain d’une chanson de sa jeunesse : « Comme un petit coquelicot, mon âme, un tout petit coquelicot… »
Il sentit le feu lui monter aux joues.
– Gina…
Il fit un pas, un seul pas en avant, tendit la main.
– Rhabille-toi. Tu vas prendre froid.
Elle l’embrassa sur la joue, juste au coin des lèvres. Il lui sembla qu’elle sentait la fraise.
Dans la 2CV carmin, sa pensée tournait toute seule comme un poulain dans un enclos. Phrases du Tao, bribes de vieilles chansons, souvenirs de cinéma…
Esméralda…
« – D’où viens-tu gitan ? – Je viens de Bohême. – Et toi beau gitan ? – Je viens d’Italie… »
« Celui qui se dompte lui-même est fort. »
Il gara la voiture dans l’entrée, monta l’escalier quatre à quatre.
« – Et toi vieux gitan, mon ami ? – Je viens d’un pays qui n’existe plus… »
– J’étais morte d’inquiétude. Où étais-tu passé ?
– Panne d’essence. Excuse-moi…
– Tu as encore…
– Oublié de faire le plein…
Elle l’embrassa tendrement, juste au coin des lèvres.
– Qu’est-ce que c’est, cette tache rouge ? Ma parole, tu rougis comme un gamin !
– Eh bien… autant te dire la vérité. A la pompe à essence, j’ai rencontré Gina Lollobrigida et… je n’ai pas pu m’empêcher de l’embrasser !
Elle éclata de rire.
– Je te pardonne ! Figure-toi que de mon côté, j’ai passé l’après-midi avec Gregory Peck ! Tu n’as pas faim ?
– Je meurs de faim !
– Ça tombe bien ! Tu vas goûter les premières fraises…
Il avait passé le bras autour de sa taille. 43 ans de mariage ! Comme on parle de nombres premiers, il faudrait pouvoir parler d’amour premier. Indivisible, sauf par lui-même. Et par l’unité.
Sur la table de jardin, un rouge-gorge sautillait…