Poison

13 08 2008




Elle a ouvert la porte du brouillard
Elle a planté les ombres du décor
Elle a balayé le plancher de sable
Elle a posé une à une les pierres chaudes qui mènent à la plage de pastel
Elle a nettoyé les moulures de la mer à l’esprit de sel
Puis elle s’est assise dans un pliant de silence
Et elle s’est reposée

Elle a fermé les yeux
Elle a tourné la tête vers le soleil
Et derrière ses paupières les dessins se sont mis à danser
Tigres gambadant sur les flots
Montagne coulant dans la rivière
Herbe s’ébrouant sous la rosée
Une hirondelle sur le tissu du ciel
Un chien se promenant main dans la main avec un chat

Quand elle s’est réveillée le temps avait déjà un peu fondu
Elle a replié le pliant de silence
Elle a démoulé les moulures de la mer
Elle a rangé les pierres froides qui ne menaient plus nulle part
Elle a jeté le sable à la rivière
Elle a gommé les ombres du décor
Puis elle a refermé la porte du brouillard




Brave new World

13 08 2008

Je me souviens que j’ai failli pleurer (ou que j’ai pleuré ?) quand « le Sauvage » se pend à la fin du Meilleur des Mondes.




Maldoror

13 08 2008

Je me souviens de cette récréation où j’ai emprunté Maldoror à la bibliothèque de l’école, du sourire de mon prof de français (« Tiens, tu vas lire Isidore Ducasse ? ») et de l’après-midi d’extase qui a suivi.




Hêtre et nuage

13 08 2008



hêtre humide écorce grise
sous la pruine vert pâle

larmes d’eau sur son tronc
clepsydres

mouche blanche rescapée
ombre noire sur la feuille
amère

branches basses tranchées net
blessures ponctuées
de rose

troupe de tout petits champignons bistre
sur les racines à peau de crocodile

là-haut passe un nuage




Lacquemants

12 08 2008

Je me souviens de ces délicieuses “galettes” fourrées d’une mélasse affreusement sucrée, baptisées lackmans ou lacquemants, que l’on déguste presque exclusivement à la foire de Liège, dans des baraques foraines aux noms pittoresques : Delforge, Plouette, Désiré de Lille…




La Peste

12 08 2008

Je me souviens que j’ai relu La Peste à seize ans après un chagrin d’amour.




Le feu du rasoir

12 08 2008

Monsieur et madame Duc habitaient,  un peu à l’écart de la grand’rue, une pimpante villa construite vers 1920 dans le style Art Nouveau. Honoré et Thérèse étaient mariés depuis vingt-cinq ans et deux enfants, Albert, né après à peine un an de mariage, puis Jules, maintenant âgé de dix-neuf ans, avaient apporté à Honoré Duc l’espoir de voir un jour un autre lui-même lui succéder au poste de député-maire de Bailleul. Dès l’âge de dix-huit ans, Albert avait en effet adhéré au Parti Radical, et se présenterait aux prochaines élections municipales sur la liste dirigée par son père.

Thérèse Bury avait-elle vraiment aimé d’amour ce fils de notaire, déjà bedonnant quand elle l’avait rencontré, à un bal organisé par l’ancien maire dans la salle des fêtes municipale? Il lui avait tout de suite fait la cour, et, dès le mois suivant, lui parlait de mariage dans des lettres brûlantes au style lourd et appliqué  que Marcel, le vieux facteur qui en avait vu d’autres, remettait à Thérèse avec un clin d’œil complice.

Le temps avait passé et Thérèse, sans vraiment éprouver de déception avouée, s’ennuyait un peu dans la vaste demeure. Les enfants étaient grands, à présent. Albert, à vingt-quatre ans, quitterait bientôt le domicile pour épouser Jacqueline, la fille d’un important filateur de la métropole lilloise. Quant à Jules, il venait d’entreprendre ses études de droit à la faculté universitaire de Lille et, comme l’avaient remarqué ses professeurs du collège Saint-Servais, ” il promettait “.

Un jour, il fallut repeindre la façade arrière de la coquette villa, qui donnait sur un jardin anglais aménagé avec soin par une petite entreprise locale, sur les conseils avisés de Thérèse. Bien qu’exposée au sud, cette façade peinte en blanc, qui n’avait plus eu droit à une nouvelle couche de peinture depuis la communion solennelle de Jules, sept ans auparavant, méritait vraiment d’être rafraîchie. Pourquoi Jules, fils d’un député radical qui ” mangeait volontiers du curé “, avait-il été baptisé, puis avait-il confirmé ses vœux ? C’était le résultat d’un pacte entre Honoré et Thérèse. Elle n’avait accepté le mariage qu’à la condition de pouvoir éduquer ses enfants dans la religion où elle-même avait grandi, dans la foi un peu théorique, un peu conventionnelle, qu’elle conservait comme un souvenir de famille, un espoir, un talisman. C’est aussi pour cette raison, doublée d’une volonté de les soustraire aux ” mauvaises influences ” que les garçons avaient été élevés chez les jésuites.

Pour accomplir cet ouvrage si nécessaire de réfection de la façade, Thérèse fit, tout naturellement, appel à Gustave. C’est ainsi qu’à Bailleul, tout le monde appelait Gustave Procureur, peintre en bâtiments, mais aussi artiste-peintre à ses moments perdus. Il habitait, dans le quartier bas, au milieu de la rue Sondeville, une artère étroite, longue et pentue, aux maisons serrées l’une contre l’autre, un petit logis ouvrier, simple mais confortable. Les affaires allaient bien, car il avait le quasi-monopole des ouvrages de peinture réalisés à Bailleul. Des travaux de rafraîchissement des bâtiments scolaires à l’entretien du crépi de l’église, du décor mobile du petit théâtre situé à l’arrière de la municipalité au nouveau “Grand Magasin” inauguré au printemps de cette année 1950 par les frères Delhaye, rien ne lui échappait, car son travail était soigneux, son abord sérieux et calme, sa conversation ” politiquement neutre “. Seuls quelques grincheux ou snobs, qui prétendaient que ses réalisations manquaient d’originalité, faisaient appel à une entreprise lilloise voire, comble d’audace, à des rivaux ” casseurs de prix ” venus de la proche Belgique.

Gustave prépara son matériel, ce matin-là, pour aller chez  ” monsieur le Duc “, ainsi que l’on surnommait le maire, en allusion à certaine fatuité de parvenu autant qu’à son patronyme. Il faisait chaud, ce 24 août. La radio avait annoncé des orages pour le lendemain, mais ce jour-là, en principe, le temps resterait au beau fixe. Les conditions météorologiques favorables laissaient supposer, si elles perduraient, une grande année pour les bourgognes blancs, prédisait un vigneron de Chablis. Malgré les congés parlementaires,  monsieur Robert Schuman travaillait activement, dans sa retraite de Hunawihr, à la mise au point de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, qui devait être mise en place dès l’année suivante à l’instigation du Premier ministre.

Gustave éteignit la T.S.F. et sortit. Il rangea dans sa boîte à outils les pinceaux, les brosses, les enduits, mastics, couteaux, bref tous les compagnons quotidiens du peintre. Il installa ce fourbi, l’échelle pliable et les pots de peinture à l’arrière de la 4CV qu’il avait achetée d’occasion, trois ans auparavant, pour remplacer le triporteur qui l’avait toujours bien servi, mais dont le ” rayon d’action “, comme il disait un peu pompeusement, restait singulièrement limité. Il espérait ainsi élargir le champ de sa clientèle, pousser jusqu’à Estaires, Armentières, pourquoi pas Lille. Après tout, il travaillait aussi bien que son principal concurrent de la métropole, Fernand Brasseur, qu’il avait connu durant son contrat d’apprentissage, et qui pratiquait des tarifs plus élevés que les siens. Les gens finiraient bien par comprendre.

Gustave rentra quelques instants, prit son portefeuille, embrassa sa femme, Désirée, qu’il aimait comme aux premiers jours de leurs noces, quinze ans plus tôt, malgré le reproche qu’elle s’adressait souvent dans ses périodes de dépression, au  sujet de cet enfant qu’elle ne lui avait jamais donné. Il fut particulièrement tendre, lui souhaita une bonne journée, puis la laissa aux travaux du ménage.

Quand il arriva chez ” monsieur le Duc “, il fut surpris de trouver la porte entrouverte. Il sonna, frappa, n’entendit rien, osa enfin s’aventurer dans le vestibule désert. Une voix d’homme retentissait  derrière la porte de gauche, le salon, autant qu’il pouvait s’en souvenir (c’est lui qui en avait assuré la décoration, une douzaine d’années plus tôt,  pour la communion d’Albert).

Il s’approcha, tendit l’oreille. La voix poursuivait, une voix nette, bien timbrée, peut-être un peu pincée. Gustave colla l’oreille contre le battant de chêne qu’il avait lui-même ciré, douze ans plus tôt, au printemps de 1938, avant que la tourmente déferle sur l’Europe…  Après un très bref moment de silence, la voix reprit : ” Voici à présent, toujours en léger différé du  Festival de Lucerne, le concerto pour piano et orchestre en la majeur, Köchel 488, de Wolfgang-Amadeus Mozart. Vladimir Horowitz est accompagné par l’orchestre du Festival que dirige, pour la circonstance, le maestro Arturo Toscanini… ”

Gustave rit de sa bévue : ainsi donc, il n’y avait personne… ce n’était que le poste de T.S.F. que son dernier auditeur avait oublié d’éteindre, à moins que quelqu’un, bien sûr, soit assis dans ce salon, prêt à écouter un concerto de Mozart.

Le peintre frappa quelques coups discrets : pas de réponse. Il poussa la porte, il entra.

Thérèse avait eu la gorge tranchée. Elle gisait dans son sang, à même le carrelage, un damier noir et blanc, tout simple, pierre du Hainaut belge et marbre italien, telle une reine de jeu d’échecs renversée par un joueur maladroit, ou par un mauvais perdant… Le sang qui avait coulé de la carotide nettement sectionnée avait tracé, sur le dallage brillant, une forme aux contours irréguliers, une sorte d’amibe géante, une fleur pourpre aux pétales mats, une œuvre d’art abstraite comme celles auxquelles il s’essayait les dimanches d’hiver : ” Création polymorphe rubiconde sur quinconce Yin et Yang “.

Gustave, fasciné, savait qu’il devait fuir, courir, crier, appeler du secours, prévenir la police. Une force puissante et trouble, une étrange attirance physique et mentale aimantait pourtant ses yeux, tirait son regard vers ce trou béant, ces lèvres nettes par où avait coulé la vie. Il fit un pas en avant. Il ne sentit pas le sang collé à ses semelles, ne comprit pas qu’il s’enfonçait dans des sables mouvants de défi, de malheur et d’ennuis. L’œil guida la main, automate soumis comme le bras d’un pantographe, vers la lame brillante et souillée du rasoir qui gisait là, près de l’oreille, à demi refermé, triangle incomplet, compas juste à l’échelle de cette tête aux mèches encore blondes, aux joues livides, aux yeux ouverts sur un insondable mystère.

La main se posa sur le manche du rasoir, sembla le caresser un moment, hésiter, tressaillir, avant de l’empoigner, de présenter la lame à ces yeux ahuris, étonnés, agrandis… et Gustave se retrouva debout, dans ce salon bourgeois, entre le piano à queue muet et la radio qui jouait Mozart, chef d’orchestre stupide sans partition, avec pour toute baguette de direction ce rasoir poisseux ; pion debout et vivant à côté de cette reine morte étendue sur l’absurde échiquier.

C’est alors qu’il se secoua, comme s’éveillant d’un mauvais rêve, jeta le rasoir comme s’il était devenu brûlant, fit demi-tour et s’enfuit, abandonnant dans le couloir la boîte à outils, les pinceaux, les brosses, les enduits, le mastic, les couteaux… il monta dans la 4CV, gagna comme un fou la forêt voisine où, après avoir vomi toute l’horreur amassée dans son corps, il marcha sans but pendant une heure, se saoulant d’air frais, de fatigue et d’ombre pour purger son esprit de l’image de cauchemar qui allait briser sa vie.

Quand il rentra chez lui, vers midi, les gendarmes l’attendaient. Il tenta de s’expliquer, nia, raconta tout, s’énerva, s’empêtra dans ses déclarations… Tout l’accusait : les empreintes sur “l’arme du crime “, le sang collé sous la semelle de ses chaussures, l’attirail oublié dans le vestibule… Sa femme ne comprenait pas, jurait qu’il était incapable de commettre un tel acte, qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. L’affaire eut un retentissement considérable : l’épouse d’un notable respecté, un député si actif, peut-être ministrable… une famille si unie… un destin brisé…

A cette époque, on ne badinait pas avec la justice; la peine de mort existait encore et le brave Président Auriol souhaitait consolider l’image de ” fermeté ” d’une IVe  République déjà singulièrement affaiblie par l’opposition communiste et les dissensions à propos de la question indochinoise. Les élections législatives auraient lieu moins d’un an après. Il fallait ” faire un exemple “, rassurer les braves gens. On ne pouvait tolérer qu’un ouvrier sadique s’en prenne impunément aux dames de la bourgeoisie, sape d’une manière barbare les fondements d’une classe, d’une société, d’un État… Et puis, le jeune avocat de Gustave fut peu persuasif ; il rencontra face à lui le Procureur Pierre Detaille, un homme qui se vantait, entre le sabayon et l’Yquem, d’avoir quatorze têtes à son ” actif “.

Vincent Auriol refusa sa grâce. Gustave eut donc la tête tranchée au nom du peuple français, le 14 juin 1951, trois jours avant les élections, qui assurèrent le triomphe de la liste conduite par Honoré Duc, dont toute la métropole lilloise avait admiré le stoïcisme, en ces moments particulièrement douloureux…

Gustave mourut courageusement, après avoir protesté une dernière fois de son innocence.

Un centième de seconde ? Un millième ? Combien de temps  éprouva-t-il la brûlure du couperet, comme le feu du rasoir qui l’avait conduit sur cette machine sophistiquée, conçue deux siècles plus tôt pour couper un homme en deux le plus proprement du monde ?

Qui comprendrait ?

Qui saurait deviner la vérité ? La vérité simple et surréaliste, comme toutes les vérités… Qui saurait jamais que, le 23 août 1950, le Festival de Lucerne avait programmé, juste avant le vingt-troisième concerto de Mozart, le fameux N° 21, dont le jeune pianiste roumain Dinu Lipatti, en état de grâce, accompagné par un Herbert von Karajan au sommet de son génie, avait donné ce jour-là la “version de l’île déserte ” ?

Qui pourrait jamais imaginer que Thérèse, en écoutant le lendemain ce concert historique, emportée dans les sphères célestes de l’andante, sentant déborder la sensibilité dont elle était gonflée, avait soudain compris qu’elle ne serait jamais une pianiste, qu’elle ne serait jamais une artiste, qu’elle n’était déjà presque plus une mère, qu’elle n’avait jamais été une maîtresse, à peine  une épouse, peut-être pas vraiment une femme ?

Quel enquêteur aurait pu comprendre qu’elle avait cédé à un coup de tête,  à un coup de cœur, à un coup de vague ; qu’avec le rasoir dont son politicien d’époux tonsurait chaque matin ses joues satisfaites et rouges de bourgeois sans problèmes, elle avait tranché le fil de cette vie-échec dont elle s’était sentie, pour la première et la dernière fois, la reine du jeu ?




Datsun, Simca…

12 08 2008

La Simca 1000

Je me souviens que les Datsun sont devenues Nissan, et les Simca Talbot (avant de disparaître).




Lui

11 08 2008

Je me souviens de : “Je suis dans Lui et j’aime ça.”




Absence

11 08 2008

En 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Long et maigre, le front ridé, l’œil vif, le collier de barbe net, il portait beau. Mais, bien sûr, ses élèves le surnommaient affectueusement « Barbe à poux ».

Toujours fidèle à son poste, il enseignait la poésie à des jeunes gens turbulents qui se demandaient parfois à quoi ça pouvait bien servir de savoir que Hugo était romantique, Verlaine alcoolique, Rimbaud voyant. Ils étaient hermétiques à la poésie, comme la poésie de Mallarmé était hermétique à leur lecture.

Et puis, Monsieur Lucien leur avait proposé d’en écrire une, de poésie.

Pour un concours.

Ils avaient cherché des idées en écoutant de la musique, ils avaient échangé leurs images, ils avaient lancé des premiers jets dont ils étaient assez contents.

Ils évoquaient l’amour comme Hugo, la mélancolie comme Verlaine, l’évasion comme Rimbaud. Et leurs mots n’étaient pas hermétiques. Mais ce n’étaient pas vraiment leurs mots. Ils empruntaient au vieux stock des grands mots abstraits et trop beaux, alors que la poésie se tisse souvent de petits mots concrets et simples auxquels on cherche à faire rendre un son neuf.

Ils avaient donc tenté de gommer leurs vieux mots ronflants, usés, abstraits pour les remplacer par de jeunes mots légers, tout frais, concrets. Ils disaient la soie, l’amande et l’érable, la pomme croquée, le papier froissé, le miel et le sable. Et les textes étaient presque prêts.

Et puis, Monsieur Lucien s’était absenté. Brusquement, sans crier gare. Or, en 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Si bien que parmi ses élèves, quand on annonça qu’il serait absent dix jours, personne ne poussa les habituels cris de joie.

C’est qu’il leur avait préparé un petit mot où il disait :

« Chers élèves,

Je vais devoir m’absenter quelques jours. Profitez-en pour fignoler vos poèmes. Ils sont BEAUX. Faites tourner, lisez, corrigez, discutez… faites ce que j’aurais fait moi-même ; vous en êtes CAPABLES. Pensez au CONCRET, à la MUSIQUE, à la VERITE… »

Et ce message leur avait paru grave. Et personne n’avait songé à se réjouir. Et puis, ils ne savaient pas jusque-là qu’ils étaient chers à Barbe à poux.

Et les hypothèses sur sa disparition allaient bon train. Il aurait reçu un éclat de rire en plein cœur. On l’aurait aperçu, dans le jardin d’un notaire, caressant un hêtre pourpre. Il aurait perdu le sommeil une nuit de pleine lune, frappé en plein front par un rayon blanc.

Et les élèves commencèrent à se relire. Et les textes progressaient bien. Et un gros paquet fut ficelé et transmis à Monsieur Lucien.

Le lendemain, le professeur de néerlandais leur annonça qu’il leur ferait une leçon de poésie. Il leur distribua un mot de la part de M. Lucien :

« Chers élèves,

J’ai bien reçu vos poèmes. Je les trouve très bons. Vous avez bien suivi mes conseils. Vous êtes sur la bonne voie.

Certains ne m’ont rien envoyé. Peut-être par manque de temps. Peut-être par gêne (« Mon texte ne sera pas assez beau pour le concours, etc. »)

Ceux-là doivent savoir que le concours n’est pas un but mais un MOYEN. Un moyen de quoi ? Je vous le dirai dans quelques lignes. Sachez seulement que j’ai obtenu du jury un délai supplémentaire pour permettre à chacun de terminer son texte et de me le faire parvenir. Beaucoup sont déjà présentés en traitement de texte. J’aimerais qu’ils le soient tous. Puis, soyons modernes ! Envoyez-moi tout ça par courriel à l’adresse : lucien77@yahoo.fr. Comme ça, si j’ai une remarque, je pourrai vous la faire directement (si vous faites vite).

Maintenant, la poésie est un moyen de quoi ? De s’exprimer ? Oui, bien sûr. Mais on peut s’exprimer aussi par la chanson, la musique, le dessin, le tag…

En réalité, la poésie est un travail de chercheur d’or : il s’agit d’aller chercher au fond de nous l’or qui, sinon, ne servirait à rien.

Et à quoi sert l’or ? Réfléchissez. Echangez vos idées. Vous avez trouvé ?

Bien sûr, l’or, ça sert à faire briller les yeux. C’est si évident que, peut-être, vous n’y aviez pas pensé. »

Monsieur Lucien donnait alors en exemple le texte d’une jeune fille, un poème plein de pépites d’or, qui disait : « Son regard illumine mon cœur de cent mille faucons en feu. »

Et : « la douceur de ton charme accélère les mésanges de ma pensée. »

Et encore : « C’est un amour qui fleurit à la douceur de la nuit, la pluie a une couleur foncée de cuir, la pluie est un poison de tomate qui s’est transformé en parfum de bon pain apprécié par tous. »

Mais aussi : « La vue d’un coucher de soleil brillant sur la mer élastique me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande, et le rire d’une fleur me rappelle ton odeur fraîche. »

Et tout cela était très beau bien sûr.

Et leurs yeux avaient brillé.

Mais un peu trop, peut-être. Car ce texte, d’après Monsieur Lucien, contenait un peu trop d’or. Emel avait trouvé un bon filon, mais elle avait remonté trop de pépites. Il fallait donc que le chercheur d’or soit aussi un peu orfèvre. Qu’il élimine la terre, qu’il trie, qu’il lime, qu’il rabote.

Et Monsieur Lucien proposait quelques corrections :

La mélancolie mélange

les émotions de lavande

qui montent du profond de mon âme.

C’est un amour qui fleurit

à la douceur de la nuit,

la pluie a la couleur foncée du cuir,

la pluie est un poison de tomate qui se transforme en parfum de bon pain.

Le coucher de soleil sur la mer élastique

me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande,

et le rire d’une fleur me murmure ton odeur fraîche.

Puis, il concluait : « Vous avez lu ? Vos yeux ont un peu brillé ? Un peu plus, peut-être, que la fois précédente ? Pourquoi ? Parce que trop d’or, ça dévalue l’or. C’est une loi économique. Et une loi poétique. Donc, j’ai enlevé toutes les pépites un peu trop voyantes et j’ai remplacé l’un des deux verbes « rappelle » par « murmure ». C’est le seul mot que j’ai introduit dans le texte. Tous les autres étaient déjà dans la première version, mais j’ai un peu limé, poli, poncé. Et organisé en lignes, en vers, si vous préférez, le texte qui était d’abord en prose.

Vous avez compris ?

C’est simple, il ne vous reste plus qu’à réaliser ce travail d’orfèvre avec vos propres textes. Je les attends dans ma boîte à messages. »

Et la boîte à messages de Monsieur Lucien avait fleuri de poèmes et de témoignages de sympathie. Et un gros paquet de textes avait été préparé par les élèves et envoyé au concours.

Il rentra un lundi. Ce matin-là, il donnait cours à quatre classes différentes.

A la première heure, quand il entra dans son local, il y eut un moment de stupeur : Barbe à poux n’avait plus de barbe.

Des joues nettes, nues, glabres, un peu roses, un peu luisantes qui lui donnaient des allures de gamin. Plus la moindre trace du collier !

Quand on lui demanda pourquoi il s’était absenté, il répondit :

« En fait, je ne suis pas Monsieur Lucien. Je suis son remplaçant. »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« Observez-moi bien : Monsieur Lucien était barbu, n’est-ce pas ? Et je ne suis pas barbu. Et puis, je suis aussi un peu plus mince. »

Et c’est vrai qu’il était un peu plus maigre encore, que sa graisse avait encore un peu fondu, qu’on le sentait plus sec, plus dur, plus vif peut-être.

« Oui, je suis son remplaçant. Mais un remplaçant un peu particulier. Comme vous le savez sans doute, l’Education nationale connaît depuis quelques années une crise des vocations, un peu comme l’Eglise. Plus de prêtres, plus d’enseignants. On s’est penché sur le problème en haut lieu, et des chercheurs ont trouvé la solution : le clonage. Vous avez compris, je suis le clone de Monsieur Lucien. Vous avez devant vous le premier clone remplaçant. »

Ils étaient encore pour le moins sceptiques, les élèves, alors le remplaçant, ou Barbe à poux, enfin Barbe à poux sans barbe (et sans doute aussi sans poux, car il n’avait plus guère de cheveux), alors donc le professeur reprit :

« Monsieur Lucien est dans un coma prolongé. Son absence sera probablement très longue. Les spécialistes du CHEN (Clonage Humain appliqué à l’Education Nationale) ont prélevé une cellule de son foie, l’ont clonée, puis ont appliqué pour la première fois à l’embryon la méthode de l’accélérateur de particules. C’est assez risqué mais qui ne risque rien n’a rien. Grâce à ce traitement de choc, l’individu se développe extrêmement vite, puisqu’il prend en moyenne six années par jour. En moyenne seulement. Au début, c’est très lent, puis la courbe d’accélération s’intensifie prodigieusement et, vers la fin du développement, ralentit tout aussi brusquement pour atteindre à terme la vitesse normale de vieillissement, sinon le clone deviendrait un vieillard en quelques jours. Cette décélération finale (que les chercheurs du CHEN appellent « rentrée dans l’atmosphère » par comparaison avec les vols spatiaux) constitue la phase la plus dangereuse du processus et recèle toujours d’imperceptibles erreurs de calcul. C’est ainsi que ma croissance a duré huit jours – car Monsieur Lucien avait, enfin a, 48 ans – mais une petite erreur dans la phase de décélération fait que je me suis arrêté quelques semaines avant, peu avant les fêtes de fin d’année, où votre professeur avait un peu abusé de la bonne chère. Si bien que je vous parais sans doute un peu plus jeune, un peu plus mince. N’est-ce pas vrai ? »

Un grand silence s’était installé sur la classe.

« Et la barbe, osa demander Ambre, il était barbu, Monsieur Lucien ? »

« Même qu’on l’appelait Barbe à poux, osa lancer Massimo, sans susciter d’autres rires que ceux de quelques piliers de radiateurs ? »

« Pour la barbe, c’est aussi le résultat d’une légère erreur dans la phase de programmation. Car vous songez bien que le clone obtenu possédait tout de M. Lucien, sauf sa pensée, qui n’est pas le résultat d’une croissance physique mais de tout un apprentissage : Monsieur Lucien avait appris toute sa vie et continuait à apprendre. Il a donc fallu télécharger toutes les données emmagasinées dans son cerveau et les transférer vers mon cerveau à moi, comme quand vous « downloadez », comme vous dites, des fichiers musicaux ou autres d’un disque dur à un autre. Quelques fichiers ont mal été téléchargés, voire pas du tout. Par exemple, la connaissance des prénoms ou l’amour de la barbe. Si bien que je ne me reconnaissais pas en me regardant dans un miroir. Les psychologues du CHEN ont donc accepté que je me rase. Tu comprends, Benoît ? »

Un rire général accueillit ce prénom : c’est que l’élève interpellé s’appelait Benjamin. Le nouveau Monsieur Lucien avait bien assimilé le début de son prénom, mais pas la fin. Il faudrait s’y faire. « Si tu permets, je t’appellerai Ben, conclut le prof. »

A la deuxième heure, quand il entra dans son local, l’absence de barbe ne suscita guère de réactions : c’est que les nouvelles vont vite, dans une école.

Mais, bien sûr, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour perdre un peu de temps – à quoi il répondit :

« Vous n’aviez pas remarqué que je m’étais coupé la barbe durant mon absence ? Eh ! bien, figurez-vous que je me suis coupé en me rasant. Oui, je me suis coupé la tête ! »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« J’avais décidé de faire sauter cette barbe encombrante et vieillotte qu’il fallait retailler au cordeau tous les matins. Et, bien sûr, le rasoir tranchait comme un sabre. Et, comme d’habitude, j’étais un peu distrait. Quand j’ai remarqué que je m’étais coupé la tête, je l’ai immédiatement mise sous mon bras et j’ai couru à l’hôpital le plus proche. Vous savez que je cours assez bien – c’est d’ailleurs pour ça que je suis si mince – et je n’ai même pas songé à prendre la voiture : les autres automobilistes se seraient inquiétés de voir un conducteur qui n’avait pas sa tête à lui.

Donc, j’ai couru les trois kilomètres de descente qui me séparent de l’hôpital le plus proche avec ma tête sous le bras. C’était un petit matin de février, le jour n’était pas encore levé, la lune brillait dans le ciel.

Il faut dire que ce n’est pas facile de courir, par une nuit de pleine lune, avec une tête sous le bras – la sienne de surcroît. Et puis, je me croyais poursuivi par une ID noire. Vous ne vous souvenez pas de ces voitures de mon enfance : la Citroën DS et sa sœur l’ID. Leurs carrosseries étaient identiques mais la DS possédait un moteur de 2,1 litres ; l’ID, de 1,9. Elles arboraient sur le capot arrière les deux chevrons de la marque, mais la DS les avait dorés, l’ID argentés.

Donc, j’avais des ID noires derrière la tête, j’ai voulu les semer… et j’ai perdu la tête. Comme la route de l’hôpital est en pente, elle s’est mise à rouler, à rouler de plus en plus vite en faisant des bonds de plus en plus haut, comme une balle magique, et j’avais beau courir, je n’allais jamais assez vite, et un dernier grand bond l’a envoyée rejoindre la lune. J’étais définitivement dans la lune. Il me fallait à tout prix une nouvelle tête.

Quand je suis arrivé aux urgences, ils m’ont fait un peu patienter.

« Oui, c’est pourquoi ? m’a dit une infirmière au bout de quelques minutes ?

« C’est pour une tête ; j’ai perdu la mienne et voudrais m’en faire greffer une nouvelle.

« Je vais voir ce que nous avons en stock. »

Et elle est revenue poussant un chariot d’aluminium où étaient alignées, sur des présentoirs, une série de têtes remarquables.

Elle m’a proposé toute la série, mais aucune ne me satisfaisait. Il y avait une tête de bétail dont les yeux étaient assez beaux, mais ça m’aurait fait ruminer mes idées noires, peut-être ; une tête de mort, mais j’avais encore le temps, et puis ma devise n’était-elle pas : « Je voudrais mourir vivant ? » ; une tête de turc, mais je ne tenais pas à être la risée de mes élèves en rentrant à l’école ; une tête-bêche, mais j’avais du mal à m’imaginer à chacune de mes sorties au jardin, me précipitant tête baissée pour fouir la terre comme une taupe ; une tête chercheuse, mais j’aurais eu la sensation d’avoir toujours perdu quelque chose sans savoir quoi, me répétant comme un refrain : « Qu’est-ce que je cherche ? Bon sang, qu’est-ce que je cherche ? » ; enfin, une superbe tête à claques, mais je trouvais que c’était plutôt une tête pour un élève. Les profs ont rarement des têtes à claques, pensais-je. »

Alors, j’ai dit à l’infirmière : « Si ce n’est pas du dérangement, Madame, j’aimerais autant récupérer ma tête. Avec les progrès de la science et des OGM, ça doit être possible, non ? »

« Oui, mais ce sera plus cher. »

« Oh ! mais ma tête m’était très chère ; j’y mettrai le prix qu’il faudra, madame. Et puis je suis bien assuré. »

« Vous me rassurez. Dans ce cas, nous allons lancer le processus de clonage accéléré. Puis, nous vous grefferons votre propre tête. L’avantage du procédé est que nous conserverons le corps de votre clone par cryogénie, vous aurez ainsi une banque d’organes complète pour les coups durs à venir. Enfin, pour gagner un peu de temps et d’argent, je vous propose de renoncer à l’option barbe. Car je vois sur votre carte d’identité que vous étiez barbu, n’est-ce pas ? »

« D’accord, madame, va pour l’option glabre. Ça fait longtemps que j’avais envie de changer de tête. Et comme ça, mes élèves ne pourront plus me surnommer Barbe à poux. »

Huit jours plus tard, Monsieur Lucien avait la tête bien plantée sur les deux épaules et pouvait compter sur une complète banque d’organes parfaitement compatibles.

A la troisième heure, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour savoir ce qu’il allait dire cette fois, car les nouvelles vont vite, dans une école, et l’on avait eu vent des deux premières hypothèses. A quoi il répondit :

« Comme j’avais de fréquentes céphalées, les médecins ont pratiqué sur moi un scanner de la boîte crânienne, et ils ont constaté que j’avais le cerveau trop gros pour mon petit crâne (vous avez remarqué que, malgré ma haute taille, je ne coiffe que du 57 ?) d’où ils ont subtilement déduit que mes maux de têtes étaient dus à la pression du cerveau sur la paroi de la boîte crânienne. Bien sûr, j’aurais pu m’en accommoder, mais, si le tableau clinique évoluait, je risquais d’attraper une maladie terrible quoique assez répandue : « la grosse tête ». Or, une grosse tête sur un corps long et mince comme le mien, pour un enseignant, ça aurait prêté au ridicule. On m’aurait pris pour un phénomène de foire, pour un géant de carnaval.

Il a donc fallu me curer la tête, éliminer des cellules du cerveau par les oreilles et les narines, comme pour préparer les momies à l’embaumement. Je me sortais littéralement par les trous de nez. Il s’échappait de moi une matière noirâtre que je mouchais longuement. A l’analyse, il s’avéra que j’avais souvent respiré, enfant, les échappements des ID noires (mon oncle en avait possédé trois), et les ID noires, c’était très dur à avaler ! Puis, on a curé par les oreilles, et là, ils ont ressorti tout ce que j’avais entendu récemment et qui m’avait gonflé le cerveau : les mensonges, les fausses vérités, les récriminations, les jérémiades, les promesses non tenues, les « toujours » éphémères, les déclarations sur l’honneur, les salutations distinguées, les meilleurs sentiments, les coups de canif dans les contrats, les coups de poignard dans le dos…

Et ça m’a fait du bien. Et me voici devant vous, en pleine forme. Mais trêve de bavardage, nous allons tout de même commencer le cours. »

« La barbe… »

« Comment ? Nous allons seulement commencer et tu t’ennuies déjà, Carole ? »

« Non, je me demandais… Monsieur, si vous permettez, qu’est devenue votre barbe ? »

« Bonne question ! Figure-toi qu’en me curant la tête, on a touché au centre de l’amour des barbes, barbiches, moustaches et autres ornements pileux, que je ne peux plus voir en peinture. »

« Vous êtes mieux comme ça, Monsieur, vous faites plus jeune. »

« Lèche-bottes » prononça quelqu’un de manière à peine audible.

Et puis, comment allons-nous le surnommer, se demandaient les cancres ?

A la quatrième heure, après la récréation, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – car, à la récréation, les nouvelles s’étaient répandues comme une traînée de poudre et  les trois hypothèses amplement commentées, disséquées, décortiquées. A quoi il répondit :

« Bon, j’ai perdu assez de temps. Je ne répondrai plus à une seule question sur ce sujet. Mais je voudrais vous féliciter pour les poèmes envoyés au concours et vous dire que vous avez tous déjà gagné. »

L’enthousiasme général retomba un peu quand il annonça : « Oui, vous avez gagné votre propre texte, ce qui est la plus belle des victoires pour un écrivain : la victoire sur la page blanche. »

Et on commença à le regarder autrement.

Et quand il termina : « A vous, je vais dire la vérité, toute la vérité. Car dans les autres classes, je me suis embrouillé avec des mensonges très vraisemblables mais néanmoins paradoxaux qui risquent de nuire à mon image de marque. Donc, voici la seule et l’unique vérité sur mon absence… »

Un suspense insoutenable brillait dans les yeux.

« La vérité, c’est que… »

On n’entendait pas une mouche voler. D’ailleurs, il n’y avait pas encore de mouches car on n’était qu’en février.

« La vérité, c’est que les grandes personnes ont aussi leurs secrets. »

Et il fut immédiatement surnommé : « Tête à claques ».






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