Ce récit a été rédigé à l’invitation de Jean-Luc Wart pour un CD destiné à des enfants hospitalisés.
Le cirque Polden s’était installé place des Blancs Lodens. Paulette Denis, qui avait fondé la compagnie au milieu du XXe siècle, lui avait donné son nom, limité il est vrai aux seules premières syllabes : elle trouvait – non sans raison – que « Polden », ça sonnait mieux que « Paulette Denis ».
Le grand chapiteau à bandes rouge et bleu avait été planté par des forains taillés en Hercule et les roulottes s’étaient blotties tout autour. Le soir tombé, tandis que les monteurs se reposaient, les artistes répétaient leurs attractions.
Les acrobates, Riton et Raton, avaient mis au point une nouvelle pirouette où les poiriers et les drapeaux se succédaient à une vitesse inouïe.
Au trapèze volant, Monsieur William et Mademoiselle Fleur terminaient leur extraordinaire numéro de main à main par un saut de la mort qui provoquait à chaque fois les exclamations du public. Les moins timorés poussaient un grand « Ah ! », les émotifs fermaient les yeux tandis que quelques vieilles dames s’évanouissaient.
Les clowns Auguste et Néron rivalisaient de pitreries avec leurs grandes chaussures et leur petit violon, leurs gros gants de boxe et leur joli nez rouge.
La dompteuse, surnommée Pretty Belly, faisait sensation dans son maillot vert pomme de fée Clochette, surtout quand elle plongeait sa mignonne tête à chignon blond dans la gueule béante du plus gros des lions. Elle en ressortait bientôt en se bouchant le nez, avec une horrible grimace qui signifiait que le roi de la savane avait oublié de se laver les dents. Elle empoignait alors une bombe de déodorant qu’elle pulvérisait dans la gueule du fauve, puis l’embrassait sur le museau pour la plus grande joie des enfants.
Le magicien, Barry Topper, était réputé pour ses tours de passe-passe : il demandait à plusieurs spectateurs de descendre des gradins pour rejoindre la piste, les coiffait de chapeaux verts hauts comme des buses de poêles avant de les couvrir d’un immense voile couleur de nuit. Il comptait alors jusqu’à trois, prononçait la formule magique transmise de génération en génération (« Abracadabra – Youpla – Tralala ») puis il secouait le drap : les spectateurs avaient disparu ! Mais l’instant d’après, de petits cris poussés dans le public attiraient l’attention vers différents points des gradins où l’on retrouvait comme par miracle les spectateurs disparus, chacun coiffé de son grand chapeau vert. Barry Topper s’adressait à eux avec une grosse voix de maître d’école : « Ce n’est pas bien ! Vous êtes partis avec mes chapeaux ! J’en ai encore besoin pour le tour suivant ! Ramenez-les-moi ! Et plus vite que ça ! » Les spectateurs tout penauds descendaient à nouveau sur la piste pour rendre les chapeaux à Barry qui, l’air très fâché, raplatissait les hauts-de-forme d’un coup sec, les transformant en disques qu’il lançait ensuite vers le plafond du chapiteau comme des freesbees qui se métamorphosaient aussitôt en grands perroquets verts. Des applaudissements nourris saluaient ce magnifique numéro d’illusionnisme.
Et puis se succédaient les autres attractions : Wilbur, l’homme obus, dont le corps parfaitement cylindrique semblait directement attaché, sans l’intermédiaire du cou, à une puissante tête de forme ogivale ; Fifi Brindacier la fildefériste, qui traversait le chapiteau à vingt pieds du sol sur un fil invisible pas plus épais que celui d’une araignée ; Houdini le fakir, avec sa panoplie de khouttars, les redoutables poignards hindous dont il se transperçait la peau en souriant ; Spartacus l’avaleur de sabres, Phénix le cracheur de feu et Barbara la femme à barbe.
Oui, le cirque Polden était vraiment un modèle de cirque, un parangon de cirque, le nec plus ultra du cirque. Et la vieille Paulette Denis, à présent presque centenaire, avait tout lieu d’en être fière.
Mais le numéro le plus célèbre était sans doute celui de Pablo Diabolo.
Car Pablo Diabolo était jongleur de mots.
Il sortait des mots de ses poches, de ses manches, de son chapeau, de son grand sac, il les lançait en l’air, il les faisait tourner… et les mots volaient. Et les mots vivaient. Et chaque jour, c’était un numéro différent.
Il lançait le mot ri-bam-belle, et le mot aussitôt se divisait, explosait en feu d’artifices de grains de riz et de bancs nouveaux, au premier rang des gradins, où souriaient des belles en robes blanches, légères, ravies, charmantes ; il lançait sou-ri-ceau, et il pleuvait des sous et, de nouveau, du riz, que les enfants pouvaient ramasser dans de jolis petits seaux apparus comme par enchantement. Pablo Diabolo aimait bien le riz, car c’est la céréale que les gens lancent lors des mariages.
Ou alors, il croisait les mots : malheur et roman volaient un instant sous la grande toile rouge et bleu, se divisaient en syllabes puis s’assemblaient en rolleur et maman. Et toutes les mamans de la salle se retrouvaient sur le bord de la piste à exécuter des pirouettes en rolleur, ce qui égayait beaucoup les petits.
Il aimait aussi les mots-valises, qu’il emportait toujours dans ses bagages, et dans lesquels il transportait les autres : mots-mouchoirs, mots-chemises, mots-chaussettes, mots-cravates…
Il s’exprimait souvent à mots couverts, et aussitôt valsaient assiettes, fourchettes, verres, couteaux, cuillères. Comme toutes ses jongleries l’avaient mis en appétit, il disait « table ! », « chaise ! », il s’asseyait devant les mots couverts qui avaient pris place sur la table et, pour assouvir sa faim, il mangeait ses mots. Il appréciait tout particulièrement les mots « poulet rôti », « pommes allumettes » et surtout « mousse au chocolat ».
Pour ne pas lasser son public, et pour ne pas user ses outils par un emploi trop fréquent, il possédait plusieurs jeux de mots : bons mots (particulièrement appétissants), fins mots (dont il se servait pour terminer les histoires qu’il racontait), mais aussi gros mots, qui amusaient particulièrement les enfants. Quand il jonglait avec le mot pipi, tous les messieurs sérieux présents dans le public se précipitaient vers les toilettes ; quand il jouait avec le mot caca, les dames à chapeaux passaient par toutes les couleurs de la constipation ; mais le gros mot préféré des petits était incontestablement le géant, l’énorme, le colossal PROUT qui éclatait dans un fracas sonore accompagné d’une forte odeur de chicorée.
Bref, il avait au bas mot un bon millier de variantes à son numéro. En un mot comme en cent, il était le clou du spectacle. Cela n’avait d’ailleurs pas que des avantages pour lui, car Pablo était régulièrement attendu à la sortie par des rivaux jaloux qui lui tombaient dessus à bras raccourcis, sans être le moins du monde gênés de taper toujours sur le même clou.
Si bien qu’un jour, pour se venger, comme il achevait son numéro, il osa une jonglerie très risquée. Il envoya tout en haut du chapiteau les mots pomme Golden, qui se divisèrent selon leur habitude pour se reconstituer aussitôt en gomme Polden ! Ce qui devait arriver arriva : en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, le cirque Polden fut gommé, anéanti, effacé, avec sa piste et ses gradins, ses dames à chapeaux et ses messieurs sérieux, sa femme à barbe, son cracheur de feu, son avaleur de sabres, son fakir, sa fildefériste, son homme obus, son magicien, ses clowns, ses trapézistes, ses acrobates, ses roulottes et ses monteurs, son chapiteau à bandes rouge et bleu et même la vieille Paulette Denis dont les mâchoires s’entrechoquaient dans son fauteuil roulant dernier modèle. Il ne resta bientôt plus du cirque que quelques tortillons de gomme salis de crayons de couleurs et, penché sur sa table à dessin, que le jongleur de mots Pablo Diabolo, qui souriait d’avoir eu le dernier mot.
Ah si ! Dans un coin du dessin, Pretty Belly, dans son petit maillot vert pomme Golden de fée Clochette, souriait à Pablo qui prononça le mot magique : « Viens »…
Alors, Pretty sortit du dessin, recoiffa son chignon blond, se blottit dans les bras de Pablo. Il paraît qu’ils se marièrent, qu’ils vécurent heureux et qu’ils eurent quelques enfants…