La Tour du Midi
7 08 2008Ce récit a été rédigé à partir d’une série de données fournies par mon ami Eric Allard, à qui je le dédie.
On appelle ça des souches.
Des bouquets d’arbres – plutôt d’arbustes – arasés, nettoyés, le long de la ligne de chemin de fer. Aujourd’hui, ils font ça à la tronçonneuse. Un contrat passé avec la Société Nationale des Chemins de Fer. Ils nettoient, et ils peuvent disposer du bois, qu’ils débitent ensuite en fagots, pour les petites branches, en stères pour les bûches. Ils vendent ça comme bois à brûler. Ça ne marche pas si mal. Il y a encore beaucoup de pauvres qui brûlent à peu près n’importe quoi pour se chauffer – très mauvais rendement, le bois – et puis des riches qui mettent ça dans leur feu ouvert ou leur insert. Avant, les bûcherons étaient des paysans d’ici. Aujourd’hui des Slaves – hongrois, tchèques – des Roumains, des Portugais.
Les Roumains ne sont pas slaves, il parlent une langue issue du latin, comme le français. Je me souviens, quand ils ont tué Ceaucescu. Ils avaient fait un trou au milieu de leur drapeau pour effacer les stigmates de la tyrannie. Comment s’appelait leur nouveau président, déjà ? Petre Roman, non ? Ou alors, c’était leur nouveau premier ministre. Pierre Romain, en somme. C’est très latin, comme nom. Très chrétien, aussi. Petre Roman, comme Pierre le Romain, détenait les clés du paradis, si on veut. Je ne sais pas si c’est resté longtemps le paradis. Mais enfin, ils avaient tué le diable.
Après, il y a eu les opérations Villages roumains.
Des bleds français ou belges qui patronnaient des bourgades de là-bas. Accueil de petits écoliers, envoi de convois. On récoltait du matériel scolaire, des vêtements, de l’ameublement léger, des vivres non périssables. On chargeait tout ça dans les camionnettes, et on y allait. Par l’Allemagne et la Yougoslavie, qui commençait à se déchirer. C’était la partie délicate du voyage. Je me débrouillais car ma mère était croate. Et j’avais fait du roumain à l’université. J’avais étudié les langues romanes.
C’est au cours du deuxième voyage que j’ai rencontré Elena. Je l’ai ramenée, elle est devenue ma femme. Elena Bobesco, comme la violoniste un peu oubliée qui dirigeait l’ensemble d’archets Eugène Ysaïe.
Elena et Cédric Arland-Bobesco. C’était joli, sur les cartes de visite. Mais nous allions peu en visite.
Nous avons eu deux filles, Irina et Rose. Un nom roumain, un nom français, par souci de compromis et de rapprochement des peuples. Irina – Irène – ça veut dire la paix. La guerre froide était finie. On entrait dans la paix chaude.
La tour du Midi au soleil couchant, c’est horrible malgré tout. C’est là que je travaille, pas loin du Midi. Je travaille le soir pas loin du Midi… J’enseigne le français langue étrangère à des immigrés roumains. Cours de promotion sociale, ça s’appelle.
Ce soir, le soleil meurt en gloire sur la forêt des caténaires. Des centaines de mouettes prennent un bain de grand air. Mais la mer est loin.
Cours de promotion sociale, cours du soir. Je suis payé pour moitié par la Communauté française de Belgique, pour l’autre par les autorités roumaines.
Cours du soir. Je suis un travailleur de l’ombre. Je commence quand les autres terminent.
Elena, elle, travaille de jour. Aux amitiés belgo-roumaines. Comme secrétaire. Le matin, elle part très tôt. Se lève avant moi. Je ne la vois pas. C’est moi qui conduis les filles à l’école. Je les reprends vers quinze heures trente. Elles font leurs devoirs avec moi, puis je prépare le repas. Quand Elena rentre, il est temps que je parte au travail. Elle mange avec les filles. Quand je reviens, vers 21 h 30, les petites sont couchées. Je réchauffe mon assiette. Avec le four à micro-ondes, c’est pratique.
Je rejoins Elena devant la télé et nous parlons un peu. Comme elle se lève tôt, ses yeux se ferment. Clignent. Elle trouve rapidement le sommeil.
Moi, c’est l’inverse. Je reste assez longtemps, parfois, allongé sur le dos, attendant le déclic, tandis que la respiration régulière d’Elena s’unit à celles des petites. Elles ont chacune leur chambre dont elles laissent la porte ouverte. Cela rassure leur mère.
Couché sur le dos dans la nuit bruxelloise, je ne compte pas les moutons. J’ai l’impression qu’un autre moi-même me fait face, au plafond, et me regarde ou m’épie. Un autre moi-même qui me domine et me surveille, m’observe en quelque sorte avec condescendance, me dépouille de mes oripeaux occidentaux, me voit tel que je suis, gros cafard kafkaïen vautré à même le drap, larve grasse ne supportant aucun contact, ayant rejeté pyjama, couverture…
Les cours du soir, c’est une couverture.
On m’avait sûrement calomnié car un jour, ils sont descendus chez moi, dans le douillet appartement de la rue des Arpenteurs. Ils ont débarqué, ceux de la sûreté.
Ils avaient eu vent de quelque chose, c’est sûr. Un vent favorable. Pour eux, pas pour moi.
Mais je suis prudent. Tout est codé. Rien sur l’ordinateur. Tout dans mes carnets. Mes carnets d’écriture. Poésie hermétique, haïkus roumains, hexamètres croates…
Ils ont cherché, bien sûr. Sans trouver. N’empêche, ils avaient la puce à l’oreille. Et ça les démangeait. Il a fallu que je redouble de prudence.
Je l’ai ressenti bien des fois, l’appel du grand large. Les mouettes qui tournoient autour de la tour du Midi, la boule rouge du soleil, certains soirs de février. Partir comme un bateau ivre, vivre ailleurs, loin des conversations stériles ; partir sous les rutilements du soir, dans les clapotements des marées. Partir vers l’indigo.
Ils ont cherché, bien sûr. Mais ils n’ont pas trouvé. La guerre froide, c’est fini. La paix chaude est ouverte. Je ne suis pas un bleubite. Ils peuvent se gratter, ceux de la Sûreté. La prudence est leur mère, peut-être. La prudence d’Etat est la mère de la Sûreté de l’Etat. La prudence épinglée. Comme les épingles de sûreté. A prudent, prudent et demi.
Est-ce qu’Elena se doute de quelque chose ?
Mon grand-père s’appelait Marcel. Marcel Arland, comme l’auteur. Il était bûcheron. Nettoyait les sous-bois. Préparait des fagots de branchages, des stères de bois à brûler. Un peu braconnier aussi. Et ma grand-mère faisait des ménages. Ça leur suffisait. Ils n’avaient qu’un enfant – mon père – qui s’en est tiré grâce aux bourses d’étude.
Je l’accompagnais au bois, les mercredis. Il brûlait les broussailles et faisait cuire des pommes de terre sous la cendre, que nous partagions. La peau épaisse était couverte de cendre. Je l’essuyais avec les mains, à mouvements légers et vifs, c’était chaud. Puis nous buvions de la bière de ménage dans son bidon d’aluminium. La foncée Piedboeuf. Une bière sans alcool, très brune, presque sucrée.
Parfois, je me dis que c’est lui qui a eu la plus belle part, mon grand-père Marcel. Qu’il a réalisé tout ce qu’il avait à faire sur cette terre. Et puis qu’il est allé se coucher en dessous comme une pomme de terre sous la cendre. Une pomme de cendre sous la terre. Grand-père a vécu loyalement, sur une belle ligne droite comme une pousse de coudrier.
Parfois, je rêve de vivre comme lui. Et rien que ce détail me distingue de lui car lui n’a pas rêvé sa vie. Il l’a vécue. Il a vécu sans rien désirer, sans rien espérer, prenant ce qui lui était donné. Et se foutant du reste.
Alors que je suis fait de rêves, pétri de désirs, cimenté d’espérances. Toujours la vie s’éloigne. Toujours la vie s’absente.
Parfois, je rêve d’une maison avec des volets verts sur la façade et, dans le jardin, certaines roses aux teintes rares dont je ne sais même pas les noms.
Il y aurait un fauteuil de rotin au fond, sous un lilas au tronc moussu. Il y aurait un mur, au fond, qui séparerait le jardin du verger du voisin. Il y aurait, sur le mur, des miettes de pain déposées là par une main de femme. Il y aurait des moineaux qui viendraient picorer les miettes. Des moineaux gras comme des moines qui vivraient des miettes des hommes.
Parfois, je m’invente des histoires à l’eau de rose pour oublier les ecchymoses. Parfois, je regarde le ciel bleu autour de la tour du Midi pour oublier les bleus. Les bleus de la vie.
On m’avait sûrement calomnié puisqu’ils sont revenus. Ils ont pris tous mes carnets. Mes haïkus. Mes hexamètres. Je me suis défendu, bien sûr. J’ai protesté.
J’ai protesté de mon innocence, de ma loyauté. Mais ils m’ont bousculé. Alors, j’ai laissé faire. J’ai horreur de la violence. J’ai horreur de la souffrance. Ils ont emporté mes carnets. Mais ils ne trouveront rien. Ils ne prouveront rien. Ils ne pourront rien prouver. Il faudra bien qu’ils me les rendent.
Le mur de la maison d’en face est peint en blanc. A midi, l’ombre de l’immeuble où j’habite se projette jusqu’à mi-hauteur. Une moitié de la maison est donc dans l’ombre, l’autre vivement ensoleillée. Un de ces soleils persistants de février qui se vissent sur les cartes météo, des jours et des jours, sous l’influence d’un anticyclone favorable. C’est du beau temps, disent les gens. Un temps sans nuances, invariablement beau et froid. Terrible pour les dépressifs.
Le mur de la maison d’en face est entièrement blanc. Je sais qu’il est entièrement blanc. Mais le soleil le coupe en deux. La partie ensoleillée est blanche. D’un blanc presque aveuglant. Mais l’autre… L’autre, si je la regarde seule, si j’oublie sa sœur solaire, je la sais blanche. Je la vois blanche. Mais si j’observe la lisière… Si j’analyse le contraste… L’autre partie est noire. La part ombreuse de la façade est à la fois blanche et noire… A la fois blanche et noire.
C’est le genre de sensations fragiles que je tente d’exprimer dans mes textes. Le parfum des glycines après la pluie. Le parfum de ma femme après l’amour. Le poids de la mésange sur les branches du lilas, dans le jardin de mes rêves. La puissance d’une main d’enfant qui se crispe autour d’un doigt. La trace blanche des avions dans le ciel bleu. Comment elle se dilue, s’estompe, s’étale, s’étend, finit par éclater, rompre, disparaître. Comment l’horizon se teinte de rose, au couchant, autour de la tour du Midi.
Ils ont rapporté mes carnets. Ils n’ont rien trouvé, c’est sûr. Ils m’ont presque fait des excuses, ont touché le bord de leurs chapeaux mous. Ils reviendront, c’est sûr. Ils reviendront. Ils finiront bien par trouver. Depuis le 11 septembre, la paix est de plus en plus chaude.
On appelle ça des éteules. C’est ce qui reste des épis, sur le champ, après la récolte. Quand je me promenais, enfant, dans le champ derrière chez moi, c’était ça que j’aimais : sentir les éteules qui me chatouillaient la plante des pieds, à travers la semelle élastique de ces chaussures qu’on appelait des « bains de mer ».
Ils ne m’ont pas suivi. Je prendrai le bateau à Ostende, sous le nom de Petre Roman. Qui se souvient de lui ? Mes faux papiers sont en règle et mes carnets sont dans mon sac.
La plaine est belle sous le soleil glacé. Il y a de plus en plus de mouettes. Tout à l’heure, j’entendrai leur appel rauque. Tout à l’heure, j’embarquerai.
Quand je serai là-bas, je trouverai le moyen de prévenir Elena. Peut-être qu’ils ont mis le téléphone sur écoute… Un courrier électronique ? Il ne faut pas y penser. Ce serait se jeter dans la gueule du loup.
Quand je serai là-bas, je lui écrirai. A son travail. Ça prendra un certain temps avant que la lettre arrive. Déjà le voyage sera long. En attendant, elle va s’inquiéter.
Les petites. Les petites aussi vont s’inquiéter. Rose parfois parlait dans son sommeil, s’éveillait en tremblant. Je lui racontais l’histoire du chien Filou, ça la rendormait. Ou je lui chantais Le petit bossu…
J’aurais dû leur laisser un mot ? Que vont-elles penser ? Elles ne comprendront rien à ce qui arrive, elles se mettront martel en tête. Alors qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Alors que je maîtrise parfaitement la situation.
Sur la côte, là-bas, il y a un grand jardin tout plein de roses, une petite maison blanche avec des volets verts. Quand j’aurai refait ma vie, elles viendront me rejoindre.
Elles ne comprendront pas. Elles vont prévenir la police, c’est sûr. La Sûreté sera mise au courant, tout de suite. Ils lanceront un avis de recherche, un mandat d’amener international. Ma photo sera sur tous les murs.
Elles vont s’inquiéter. Les petites feront des rêves d’angoisse.
Je vais descendre à la prochaine gare. Je vais faire demi-tour, prendre le chemin à l’envers. Je serai à l’heure pour la sortie des écoles. Ça ira. Ou peut-être un peu en retard. J’expliquerai que j’ai eu un contretemps. Oui, c’est ça, un contretemps. Que le temps s’est mis tout à coup à jouer contre moi. Je vais descendre à la prochaine. Je vais faire demi-tour. Ça ira.
Ça ira.
Catégories : Récits

Je me souviens de “pierre, papier, ciseaux”, un jeu tout simple où les mains sont le seul matériel nécessaire ; peut-être aussi d’une version avec “puits”.
Je me suis arrêté, au Puy Faucher, dans une petite taverne rustique à l’enseigne de « L’ami du Vin ». J’ai dévoré une salade aux fruits secs – cerneaux de noix, pignons de pin, raisins de Smyrne – arrosée d’un petit blanc acidulé comme une pomme sure.





