Absence

11 08 2008

En 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Long et maigre, le front ridé, l’œil vif, le collier de barbe net, il portait beau. Mais, bien sûr, ses élèves le surnommaient affectueusement « Barbe à poux ».

Toujours fidèle à son poste, il enseignait la poésie à des jeunes gens turbulents qui se demandaient parfois à quoi ça pouvait bien servir de savoir que Hugo était romantique, Verlaine alcoolique, Rimbaud voyant. Ils étaient hermétiques à la poésie, comme la poésie de Mallarmé était hermétique à leur lecture.

Et puis, Monsieur Lucien leur avait proposé d’en écrire une, de poésie.

Pour un concours.

Ils avaient cherché des idées en écoutant de la musique, ils avaient échangé leurs images, ils avaient lancé des premiers jets dont ils étaient assez contents.

Ils évoquaient l’amour comme Hugo, la mélancolie comme Verlaine, l’évasion comme Rimbaud. Et leurs mots n’étaient pas hermétiques. Mais ce n’étaient pas vraiment leurs mots. Ils empruntaient au vieux stock des grands mots abstraits et trop beaux, alors que la poésie se tisse souvent de petits mots concrets et simples auxquels on cherche à faire rendre un son neuf.

Ils avaient donc tenté de gommer leurs vieux mots ronflants, usés, abstraits pour les remplacer par de jeunes mots légers, tout frais, concrets. Ils disaient la soie, l’amande et l’érable, la pomme croquée, le papier froissé, le miel et le sable. Et les textes étaient presque prêts.

Et puis, Monsieur Lucien s’était absenté. Brusquement, sans crier gare. Or, en 25 ans de carrière, Monsieur Lucien ne s’était jamais absenté.

Si bien que parmi ses élèves, quand on annonça qu’il serait absent dix jours, personne ne poussa les habituels cris de joie.

C’est qu’il leur avait préparé un petit mot où il disait :

« Chers élèves,

Je vais devoir m’absenter quelques jours. Profitez-en pour fignoler vos poèmes. Ils sont BEAUX. Faites tourner, lisez, corrigez, discutez… faites ce que j’aurais fait moi-même ; vous en êtes CAPABLES. Pensez au CONCRET, à la MUSIQUE, à la VERITE… »

Et ce message leur avait paru grave. Et personne n’avait songé à se réjouir. Et puis, ils ne savaient pas jusque-là qu’ils étaient chers à Barbe à poux.

Et les hypothèses sur sa disparition allaient bon train. Il aurait reçu un éclat de rire en plein cœur. On l’aurait aperçu, dans le jardin d’un notaire, caressant un hêtre pourpre. Il aurait perdu le sommeil une nuit de pleine lune, frappé en plein front par un rayon blanc.

Et les élèves commencèrent à se relire. Et les textes progressaient bien. Et un gros paquet fut ficelé et transmis à Monsieur Lucien.

Le lendemain, le professeur de néerlandais leur annonça qu’il leur ferait une leçon de poésie. Il leur distribua un mot de la part de M. Lucien :

« Chers élèves,

J’ai bien reçu vos poèmes. Je les trouve très bons. Vous avez bien suivi mes conseils. Vous êtes sur la bonne voie.

Certains ne m’ont rien envoyé. Peut-être par manque de temps. Peut-être par gêne (« Mon texte ne sera pas assez beau pour le concours, etc. »)

Ceux-là doivent savoir que le concours n’est pas un but mais un MOYEN. Un moyen de quoi ? Je vous le dirai dans quelques lignes. Sachez seulement que j’ai obtenu du jury un délai supplémentaire pour permettre à chacun de terminer son texte et de me le faire parvenir. Beaucoup sont déjà présentés en traitement de texte. J’aimerais qu’ils le soient tous. Puis, soyons modernes ! Envoyez-moi tout ça par courriel à l’adresse : lucien77@yahoo.fr. Comme ça, si j’ai une remarque, je pourrai vous la faire directement (si vous faites vite).

Maintenant, la poésie est un moyen de quoi ? De s’exprimer ? Oui, bien sûr. Mais on peut s’exprimer aussi par la chanson, la musique, le dessin, le tag…

En réalité, la poésie est un travail de chercheur d’or : il s’agit d’aller chercher au fond de nous l’or qui, sinon, ne servirait à rien.

Et à quoi sert l’or ? Réfléchissez. Echangez vos idées. Vous avez trouvé ?

Bien sûr, l’or, ça sert à faire briller les yeux. C’est si évident que, peut-être, vous n’y aviez pas pensé. »

Monsieur Lucien donnait alors en exemple le texte d’une jeune fille, un poème plein de pépites d’or, qui disait : « Son regard illumine mon cœur de cent mille faucons en feu. »

Et : « la douceur de ton charme accélère les mésanges de ma pensée. »

Et encore : « C’est un amour qui fleurit à la douceur de la nuit, la pluie a une couleur foncée de cuir, la pluie est un poison de tomate qui s’est transformé en parfum de bon pain apprécié par tous. »

Mais aussi : « La vue d’un coucher de soleil brillant sur la mer élastique me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande, et le rire d’une fleur me rappelle ton odeur fraîche. »

Et tout cela était très beau bien sûr.

Et leurs yeux avaient brillé.

Mais un peu trop, peut-être. Car ce texte, d’après Monsieur Lucien, contenait un peu trop d’or. Emel avait trouvé un bon filon, mais elle avait remonté trop de pépites. Il fallait donc que le chercheur d’or soit aussi un peu orfèvre. Qu’il élimine la terre, qu’il trie, qu’il lime, qu’il rabote.

Et Monsieur Lucien proposait quelques corrections :

La mélancolie mélange

les émotions de lavande

qui montent du profond de mon âme.

C’est un amour qui fleurit

à la douceur de la nuit,

la pluie a la couleur foncée du cuir,

la pluie est un poison de tomate qui se transforme en parfum de bon pain.

Le coucher de soleil sur la mer élastique

me rappelle ton visage en poire et tes yeux en amande,

et le rire d’une fleur me murmure ton odeur fraîche.

Puis, il concluait : « Vous avez lu ? Vos yeux ont un peu brillé ? Un peu plus, peut-être, que la fois précédente ? Pourquoi ? Parce que trop d’or, ça dévalue l’or. C’est une loi économique. Et une loi poétique. Donc, j’ai enlevé toutes les pépites un peu trop voyantes et j’ai remplacé l’un des deux verbes « rappelle » par « murmure ». C’est le seul mot que j’ai introduit dans le texte. Tous les autres étaient déjà dans la première version, mais j’ai un peu limé, poli, poncé. Et organisé en lignes, en vers, si vous préférez, le texte qui était d’abord en prose.

Vous avez compris ?

C’est simple, il ne vous reste plus qu’à réaliser ce travail d’orfèvre avec vos propres textes. Je les attends dans ma boîte à messages. »

Et la boîte à messages de Monsieur Lucien avait fleuri de poèmes et de témoignages de sympathie. Et un gros paquet de textes avait été préparé par les élèves et envoyé au concours.

Il rentra un lundi. Ce matin-là, il donnait cours à quatre classes différentes.

A la première heure, quand il entra dans son local, il y eut un moment de stupeur : Barbe à poux n’avait plus de barbe.

Des joues nettes, nues, glabres, un peu roses, un peu luisantes qui lui donnaient des allures de gamin. Plus la moindre trace du collier !

Quand on lui demanda pourquoi il s’était absenté, il répondit :

« En fait, je ne suis pas Monsieur Lucien. Je suis son remplaçant. »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« Observez-moi bien : Monsieur Lucien était barbu, n’est-ce pas ? Et je ne suis pas barbu. Et puis, je suis aussi un peu plus mince. »

Et c’est vrai qu’il était un peu plus maigre encore, que sa graisse avait encore un peu fondu, qu’on le sentait plus sec, plus dur, plus vif peut-être.

« Oui, je suis son remplaçant. Mais un remplaçant un peu particulier. Comme vous le savez sans doute, l’Education nationale connaît depuis quelques années une crise des vocations, un peu comme l’Eglise. Plus de prêtres, plus d’enseignants. On s’est penché sur le problème en haut lieu, et des chercheurs ont trouvé la solution : le clonage. Vous avez compris, je suis le clone de Monsieur Lucien. Vous avez devant vous le premier clone remplaçant. »

Ils étaient encore pour le moins sceptiques, les élèves, alors le remplaçant, ou Barbe à poux, enfin Barbe à poux sans barbe (et sans doute aussi sans poux, car il n’avait plus guère de cheveux), alors donc le professeur reprit :

« Monsieur Lucien est dans un coma prolongé. Son absence sera probablement très longue. Les spécialistes du CHEN (Clonage Humain appliqué à l’Education Nationale) ont prélevé une cellule de son foie, l’ont clonée, puis ont appliqué pour la première fois à l’embryon la méthode de l’accélérateur de particules. C’est assez risqué mais qui ne risque rien n’a rien. Grâce à ce traitement de choc, l’individu se développe extrêmement vite, puisqu’il prend en moyenne six années par jour. En moyenne seulement. Au début, c’est très lent, puis la courbe d’accélération s’intensifie prodigieusement et, vers la fin du développement, ralentit tout aussi brusquement pour atteindre à terme la vitesse normale de vieillissement, sinon le clone deviendrait un vieillard en quelques jours. Cette décélération finale (que les chercheurs du CHEN appellent « rentrée dans l’atmosphère » par comparaison avec les vols spatiaux) constitue la phase la plus dangereuse du processus et recèle toujours d’imperceptibles erreurs de calcul. C’est ainsi que ma croissance a duré huit jours – car Monsieur Lucien avait, enfin a, 48 ans – mais une petite erreur dans la phase de décélération fait que je me suis arrêté quelques semaines avant, peu avant les fêtes de fin d’année, où votre professeur avait un peu abusé de la bonne chère. Si bien que je vous parais sans doute un peu plus jeune, un peu plus mince. N’est-ce pas vrai ? »

Un grand silence s’était installé sur la classe.

« Et la barbe, osa demander Ambre, il était barbu, Monsieur Lucien ? »

« Même qu’on l’appelait Barbe à poux, osa lancer Massimo, sans susciter d’autres rires que ceux de quelques piliers de radiateurs ? »

« Pour la barbe, c’est aussi le résultat d’une légère erreur dans la phase de programmation. Car vous songez bien que le clone obtenu possédait tout de M. Lucien, sauf sa pensée, qui n’est pas le résultat d’une croissance physique mais de tout un apprentissage : Monsieur Lucien avait appris toute sa vie et continuait à apprendre. Il a donc fallu télécharger toutes les données emmagasinées dans son cerveau et les transférer vers mon cerveau à moi, comme quand vous « downloadez », comme vous dites, des fichiers musicaux ou autres d’un disque dur à un autre. Quelques fichiers ont mal été téléchargés, voire pas du tout. Par exemple, la connaissance des prénoms ou l’amour de la barbe. Si bien que je ne me reconnaissais pas en me regardant dans un miroir. Les psychologues du CHEN ont donc accepté que je me rase. Tu comprends, Benoît ? »

Un rire général accueillit ce prénom : c’est que l’élève interpellé s’appelait Benjamin. Le nouveau Monsieur Lucien avait bien assimilé le début de son prénom, mais pas la fin. Il faudrait s’y faire. « Si tu permets, je t’appellerai Ben, conclut le prof. »

A la deuxième heure, quand il entra dans son local, l’absence de barbe ne suscita guère de réactions : c’est que les nouvelles vont vite, dans une école.

Mais, bien sûr, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour perdre un peu de temps – à quoi il répondit :

« Vous n’aviez pas remarqué que je m’étais coupé la barbe durant mon absence ? Eh ! bien, figurez-vous que je me suis coupé en me rasant. Oui, je me suis coupé la tête ! »

Comme on s’étonnait, comme on le charriait un peu, il reprit :

« J’avais décidé de faire sauter cette barbe encombrante et vieillotte qu’il fallait retailler au cordeau tous les matins. Et, bien sûr, le rasoir tranchait comme un sabre. Et, comme d’habitude, j’étais un peu distrait. Quand j’ai remarqué que je m’étais coupé la tête, je l’ai immédiatement mise sous mon bras et j’ai couru à l’hôpital le plus proche. Vous savez que je cours assez bien – c’est d’ailleurs pour ça que je suis si mince – et je n’ai même pas songé à prendre la voiture : les autres automobilistes se seraient inquiétés de voir un conducteur qui n’avait pas sa tête à lui.

Donc, j’ai couru les trois kilomètres de descente qui me séparent de l’hôpital le plus proche avec ma tête sous le bras. C’était un petit matin de février, le jour n’était pas encore levé, la lune brillait dans le ciel.

Il faut dire que ce n’est pas facile de courir, par une nuit de pleine lune, avec une tête sous le bras – la sienne de surcroît. Et puis, je me croyais poursuivi par une ID noire. Vous ne vous souvenez pas de ces voitures de mon enfance : la Citroën DS et sa sœur l’ID. Leurs carrosseries étaient identiques mais la DS possédait un moteur de 2,1 litres ; l’ID, de 1,9. Elles arboraient sur le capot arrière les deux chevrons de la marque, mais la DS les avait dorés, l’ID argentés.

Donc, j’avais des ID noires derrière la tête, j’ai voulu les semer… et j’ai perdu la tête. Comme la route de l’hôpital est en pente, elle s’est mise à rouler, à rouler de plus en plus vite en faisant des bonds de plus en plus haut, comme une balle magique, et j’avais beau courir, je n’allais jamais assez vite, et un dernier grand bond l’a envoyée rejoindre la lune. J’étais définitivement dans la lune. Il me fallait à tout prix une nouvelle tête.

Quand je suis arrivé aux urgences, ils m’ont fait un peu patienter.

« Oui, c’est pourquoi ? m’a dit une infirmière au bout de quelques minutes ?

« C’est pour une tête ; j’ai perdu la mienne et voudrais m’en faire greffer une nouvelle.

« Je vais voir ce que nous avons en stock. »

Et elle est revenue poussant un chariot d’aluminium où étaient alignées, sur des présentoirs, une série de têtes remarquables.

Elle m’a proposé toute la série, mais aucune ne me satisfaisait. Il y avait une tête de bétail dont les yeux étaient assez beaux, mais ça m’aurait fait ruminer mes idées noires, peut-être ; une tête de mort, mais j’avais encore le temps, et puis ma devise n’était-elle pas : « Je voudrais mourir vivant ? » ; une tête de turc, mais je ne tenais pas à être la risée de mes élèves en rentrant à l’école ; une tête-bêche, mais j’avais du mal à m’imaginer à chacune de mes sorties au jardin, me précipitant tête baissée pour fouir la terre comme une taupe ; une tête chercheuse, mais j’aurais eu la sensation d’avoir toujours perdu quelque chose sans savoir quoi, me répétant comme un refrain : « Qu’est-ce que je cherche ? Bon sang, qu’est-ce que je cherche ? » ; enfin, une superbe tête à claques, mais je trouvais que c’était plutôt une tête pour un élève. Les profs ont rarement des têtes à claques, pensais-je. »

Alors, j’ai dit à l’infirmière : « Si ce n’est pas du dérangement, Madame, j’aimerais autant récupérer ma tête. Avec les progrès de la science et des OGM, ça doit être possible, non ? »

« Oui, mais ce sera plus cher. »

« Oh ! mais ma tête m’était très chère ; j’y mettrai le prix qu’il faudra, madame. Et puis je suis bien assuré. »

« Vous me rassurez. Dans ce cas, nous allons lancer le processus de clonage accéléré. Puis, nous vous grefferons votre propre tête. L’avantage du procédé est que nous conserverons le corps de votre clone par cryogénie, vous aurez ainsi une banque d’organes complète pour les coups durs à venir. Enfin, pour gagner un peu de temps et d’argent, je vous propose de renoncer à l’option barbe. Car je vois sur votre carte d’identité que vous étiez barbu, n’est-ce pas ? »

« D’accord, madame, va pour l’option glabre. Ça fait longtemps que j’avais envie de changer de tête. Et comme ça, mes élèves ne pourront plus me surnommer Barbe à poux. »

Huit jours plus tard, Monsieur Lucien avait la tête bien plantée sur les deux épaules et pouvait compter sur une complète banque d’organes parfaitement compatibles.

A la troisième heure, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – ne serait-ce que pour savoir ce qu’il allait dire cette fois, car les nouvelles vont vite, dans une école, et l’on avait eu vent des deux premières hypothèses. A quoi il répondit :

« Comme j’avais de fréquentes céphalées, les médecins ont pratiqué sur moi un scanner de la boîte crânienne, et ils ont constaté que j’avais le cerveau trop gros pour mon petit crâne (vous avez remarqué que, malgré ma haute taille, je ne coiffe que du 57 ?) d’où ils ont subtilement déduit que mes maux de têtes étaient dus à la pression du cerveau sur la paroi de la boîte crânienne. Bien sûr, j’aurais pu m’en accommoder, mais, si le tableau clinique évoluait, je risquais d’attraper une maladie terrible quoique assez répandue : « la grosse tête ». Or, une grosse tête sur un corps long et mince comme le mien, pour un enseignant, ça aurait prêté au ridicule. On m’aurait pris pour un phénomène de foire, pour un géant de carnaval.

Il a donc fallu me curer la tête, éliminer des cellules du cerveau par les oreilles et les narines, comme pour préparer les momies à l’embaumement. Je me sortais littéralement par les trous de nez. Il s’échappait de moi une matière noirâtre que je mouchais longuement. A l’analyse, il s’avéra que j’avais souvent respiré, enfant, les échappements des ID noires (mon oncle en avait possédé trois), et les ID noires, c’était très dur à avaler ! Puis, on a curé par les oreilles, et là, ils ont ressorti tout ce que j’avais entendu récemment et qui m’avait gonflé le cerveau : les mensonges, les fausses vérités, les récriminations, les jérémiades, les promesses non tenues, les « toujours » éphémères, les déclarations sur l’honneur, les salutations distinguées, les meilleurs sentiments, les coups de canif dans les contrats, les coups de poignard dans le dos…

Et ça m’a fait du bien. Et me voici devant vous, en pleine forme. Mais trêve de bavardage, nous allons tout de même commencer le cours. »

« La barbe… »

« Comment ? Nous allons seulement commencer et tu t’ennuies déjà, Carole ? »

« Non, je me demandais… Monsieur, si vous permettez, qu’est devenue votre barbe ? »

« Bonne question ! Figure-toi qu’en me curant la tête, on a touché au centre de l’amour des barbes, barbiches, moustaches et autres ornements pileux, que je ne peux plus voir en peinture. »

« Vous êtes mieux comme ça, Monsieur, vous faites plus jeune. »

« Lèche-bottes » prononça quelqu’un de manière à peine audible.

Et puis, comment allons-nous le surnommer, se demandaient les cancres ?

A la quatrième heure, après la récréation, quand il entra dans son local, on lui demanda tout de suite pourquoi il s’était absenté – car, à la récréation, les nouvelles s’étaient répandues comme une traînée de poudre et  les trois hypothèses amplement commentées, disséquées, décortiquées. A quoi il répondit :

« Bon, j’ai perdu assez de temps. Je ne répondrai plus à une seule question sur ce sujet. Mais je voudrais vous féliciter pour les poèmes envoyés au concours et vous dire que vous avez tous déjà gagné. »

L’enthousiasme général retomba un peu quand il annonça : « Oui, vous avez gagné votre propre texte, ce qui est la plus belle des victoires pour un écrivain : la victoire sur la page blanche. »

Et on commença à le regarder autrement.

Et quand il termina : « A vous, je vais dire la vérité, toute la vérité. Car dans les autres classes, je me suis embrouillé avec des mensonges très vraisemblables mais néanmoins paradoxaux qui risquent de nuire à mon image de marque. Donc, voici la seule et l’unique vérité sur mon absence… »

Un suspense insoutenable brillait dans les yeux.

« La vérité, c’est que… »

On n’entendait pas une mouche voler. D’ailleurs, il n’y avait pas encore de mouches car on n’était qu’en février.

« La vérité, c’est que les grandes personnes ont aussi leurs secrets. »

Et il fut immédiatement surnommé : « Tête à claques ».




La ruelle maudite

11 08 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Jean Ray.

Il marchait dans un couloir sombre, ou dans une ruelle mal éclairée. Etait-ce un rêve, ou la réalité ? Il ne savait pas. Autour de lui, tout était sombre, rien n’était reconnaissable. Des ombres rasaient les murs, des êtres blêmes, aux yeux éteints, semblaient pressés de rentrer chez eux, de retrouver, peut-être, un peu de chaleur, un peu de repos.

Mais lui, qui n’avait pas de chez lui, où trouverait-il la chaleur ? Où trouverait-il le repos? Il sentit monter en lui l’angoisse, l’atroce angoisse du pauvre.

Un rat fila entre ses jambes. Il fallait quitter cette ruelle maudite, trouver un abri, un asile pour cette nuit. Sinon, les commandos de la mort auraient sa peau. Ces commandos payés par les nantis pour nettoyer la ville des rats en tous genres : clochards, SDF, demandeurs d’asile.

Une petite lueur bleue attira son regard : un bar, sans doute. Une porte vitrée. Il entra. Il y avait de l’ambiance : de la musique, un petit orchestre tzigane, un piano… Une foule se pressait autour d’une estrade étroite où évoluait une danseuse. Il fut tout de suite attiré par son regard, cette flamme bleue comme celle du bec de gaz qui l’avait poussé à pénétrer dans ce bar.

Sa danse était langoureuse et lente, puis, tout à coup, sauvage et rythmée, comme si elle entrait en transes. Elle avait les cheveux courts, quelques boucles collées sur le front en accroche-cœur, comme l’héroïne d’un très vieux film dont il ne parvenait pas à se rappeler le titre.

Il était à peine entré de cinq minutes qu’un bruit de patrouille se fit entendre. La porte fut poussée brutalement : un commando de la mort… Un officier en manteau de cuir fit le tour de la salle, vérifia des pièces d’identité. Bien entendu, il ne possédait aucun document officiel. On allait l’embarquer quand la danseuse s’adressa au militaire :

- Helmut… Monsieur est avec moi…

Cette phrase eut l’effet d’une formule magique : il fut immédiatement libéré, et il lui sembla, en même temps, que la foule qui l’entourait perdait de sa densité, que les hommes rapetissaient, que les femmes aussi diminuaient de volume et de taille, qu’il n’y avait bientôt plus, autour de lui, que quelques rats, souris, mygales vite disparus, vite absorbés par quelques orifices donnant sur des égouts, des caves, d’obscurs recoins.

Il resta seul, à l’unique et notable exception de cette femme au regard de flamme bleue qui s’approchait de lui, les bras tendus, les lèvres entrouvertes.

Avant de basculer dans les ténèbres libératrices de la mort, il eut le temps de sentir autour de son corps maigre l’étreinte puissante des bras musclés, dans son cou mal rasé le contact affolant d’une bouche gourmande, et de se rappeler le titre du film dont il avait, un instant, oublié le nom : Le baiser de la femme araignée.




Wally Gator

10 08 2008

Je me souviens de Wally Gator et des cartoons de Hanna et Barbera : Tom et Jerry, Daffy Duck, Woody Woodpecker (peut-être que certains ne sont pas de Hanna et Barbera ; peut-être que ce sont des Looney Tunes, ou des Tex Avery ; peut-être que j’ai tout oublié…)




Pablo Diabolo, jongleur de mots.

10 08 2008

Ce récit a été rédigé à l’invitation de Jean-Luc Wart pour un CD destiné à des enfants hospitalisés.

Le cirque Polden s’était installé place des Blancs Lodens. Paulette Denis, qui avait fondé la compagnie au milieu du XXe siècle, lui avait donné son nom, limité il est vrai aux seules premières syllabes : elle trouvait – non sans raison – que « Polden », ça sonnait mieux que « Paulette Denis ».

Le grand chapiteau à bandes rouge et bleu avait été planté par des forains taillés en Hercule et les roulottes s’étaient blotties tout autour. Le soir tombé, tandis que les monteurs se reposaient, les artistes répétaient leurs attractions.

Les acrobates, Riton et Raton, avaient mis au point une nouvelle pirouette où les poiriers et les drapeaux se succédaient à une vitesse inouïe.

Au trapèze volant, Monsieur William et Mademoiselle Fleur terminaient leur extraordinaire numéro de main à main par un saut de la mort qui provoquait à chaque fois les exclamations du public. Les moins timorés poussaient un grand « Ah ! », les émotifs fermaient les yeux tandis que quelques vieilles dames s’évanouissaient.

Les clowns Auguste et Néron rivalisaient de pitreries avec leurs grandes chaussures et leur petit violon, leurs gros gants de boxe et leur joli nez rouge.

La dompteuse, surnommée Pretty Belly, faisait sensation dans son maillot vert pomme de fée Clochette, surtout quand elle plongeait sa mignonne tête à chignon blond dans la gueule béante du plus gros des lions. Elle en ressortait bientôt en se bouchant le nez, avec une horrible grimace qui signifiait que le roi de la savane avait oublié de se laver les dents. Elle empoignait alors une bombe de déodorant qu’elle pulvérisait dans la gueule du fauve, puis l’embrassait sur le museau pour la plus grande joie des enfants.

Le magicien, Barry Topper, était réputé pour ses tours de passe-passe : il demandait à plusieurs spectateurs de descendre des gradins pour rejoindre la piste, les coiffait de chapeaux verts hauts comme des buses de poêles avant de les couvrir d’un immense voile couleur de nuit. Il comptait alors jusqu’à trois, prononçait la formule magique transmise de génération en génération (« Abracadabra – Youpla – Tralala ») puis il secouait le drap : les spectateurs avaient disparu ! Mais l’instant d’après, de petits cris poussés dans le public attiraient l’attention vers différents points des gradins où l’on retrouvait comme par miracle les spectateurs disparus, chacun coiffé de son grand chapeau vert. Barry Topper s’adressait à eux avec une grosse voix de maître d’école : « Ce n’est pas bien ! Vous êtes partis avec mes chapeaux ! J’en ai encore besoin pour le tour suivant ! Ramenez-les-moi ! Et plus vite que ça ! » Les spectateurs tout penauds descendaient à nouveau sur la piste pour rendre les chapeaux à Barry qui, l’air très fâché, raplatissait les hauts-de-forme d’un coup sec, les transformant en disques qu’il lançait ensuite vers le plafond du chapiteau comme des freesbees qui se métamorphosaient aussitôt en grands perroquets verts. Des applaudissements nourris saluaient ce magnifique numéro d’illusionnisme.

Et puis se succédaient les autres attractions : Wilbur, l’homme obus, dont le corps parfaitement cylindrique semblait directement attaché, sans l’intermédiaire du cou, à une puissante tête de forme ogivale ; Fifi Brindacier la fildefériste, qui traversait le chapiteau à vingt pieds du sol sur un fil invisible pas plus épais que celui d’une araignée ; Houdini le fakir, avec sa panoplie de khouttars, les redoutables poignards hindous dont il se transperçait la peau en souriant ; Spartacus l’avaleur de sabres, Phénix le cracheur de feu et Barbara la femme à barbe.

Oui, le cirque Polden était vraiment un modèle de cirque, un parangon de cirque, le nec plus ultra du cirque. Et la vieille Paulette Denis, à présent presque centenaire, avait tout lieu d’en être fière.

Mais le numéro le plus célèbre était sans doute celui de Pablo Diabolo.

Car Pablo Diabolo était jongleur de mots.

Il sortait des mots de ses poches, de ses manches, de son chapeau, de son grand sac, il les lançait en l’air, il les faisait tourner… et les mots volaient. Et les mots vivaient. Et chaque jour, c’était un numéro différent.

Il lançait le mot ri-bam-belle, et le mot aussitôt se divisait, explosait en feu d’artifices de grains de riz et de bancs nouveaux, au premier rang des gradins, où souriaient des belles en robes blanches, légères, ravies, charmantes ; il lançait sou-ri-ceau, et il pleuvait des sous et, de nouveau, du riz, que les enfants pouvaient ramasser dans de jolis petits seaux apparus comme par enchantement. Pablo Diabolo aimait bien le riz, car c’est la céréale que les gens lancent lors des mariages.

Ou alors, il croisait les mots : malheur et roman volaient un instant sous la grande toile rouge et bleu, se divisaient en syllabes puis s’assemblaient en rolleur et maman. Et toutes les mamans de la salle se retrouvaient sur le bord de la piste à exécuter des pirouettes en rolleur, ce qui égayait beaucoup les petits.

Il aimait aussi les mots-valises, qu’il emportait toujours dans ses bagages, et dans lesquels il transportait les autres : mots-mouchoirs, mots-chemises, mots-chaussettes, mots-cravates…

Il s’exprimait souvent à mots couverts, et aussitôt valsaient assiettes, fourchettes, verres, couteaux, cuillères. Comme toutes ses jongleries l’avaient mis en appétit, il disait « table ! », « chaise ! », il s’asseyait devant les mots couverts qui avaient pris place sur la table et, pour assouvir sa faim, il mangeait ses mots. Il appréciait tout particulièrement les mots « poulet rôti », « pommes allumettes » et surtout « mousse au chocolat ».

Pour ne pas lasser son public, et pour ne pas user ses outils par un emploi trop fréquent, il possédait plusieurs jeux de mots : bons mots (particulièrement appétissants), fins mots (dont il se servait pour terminer les histoires qu’il racontait), mais aussi gros mots, qui amusaient particulièrement les enfants. Quand il jonglait avec le mot pipi, tous les messieurs sérieux présents dans le public se précipitaient vers les toilettes ; quand il jouait avec le mot caca, les dames à chapeaux passaient par toutes les couleurs de la constipation ; mais le gros mot préféré des petits était incontestablement le géant, l’énorme, le colossal PROUT qui éclatait dans un fracas sonore accompagné d’une forte odeur de chicorée.

Bref, il avait au bas mot un bon millier de variantes à son numéro. En un mot comme en cent, il était le clou du spectacle. Cela n’avait d’ailleurs pas que des avantages pour lui, car Pablo était régulièrement attendu à la sortie par des rivaux jaloux qui lui tombaient dessus à bras raccourcis, sans être le moins du monde gênés de taper toujours sur le même clou.

Si bien qu’un jour, pour se venger, comme il achevait son numéro, il osa une jonglerie très risquée. Il envoya tout en haut du chapiteau les mots pomme Golden, qui se divisèrent selon leur habitude pour se reconstituer aussitôt en gomme Polden ! Ce qui devait arriver arriva : en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, le cirque Polden fut gommé, anéanti, effacé, avec sa piste et ses gradins, ses dames à chapeaux et ses messieurs sérieux, sa femme à barbe, son cracheur de feu, son avaleur de sabres, son fakir, sa fildefériste, son homme obus, son magicien, ses clowns, ses trapézistes, ses acrobates, ses roulottes et ses monteurs, son chapiteau à bandes rouge et bleu et même la vieille Paulette Denis dont les mâchoires s’entrechoquaient dans son fauteuil roulant dernier modèle. Il ne resta bientôt plus du cirque que quelques tortillons de gomme salis de crayons de couleurs et, penché sur sa table à dessin, que le jongleur de mots Pablo Diabolo, qui souriait d’avoir eu le dernier mot.

Ah si ! Dans un coin du dessin, Pretty Belly, dans son petit maillot vert pomme Golden de fée Clochette, souriait à Pablo qui prononça le mot magique : « Viens »…

Alors, Pretty sortit du dessin, recoiffa son chignon blond, se blottit dans les bras de Pablo. Il paraît qu’ils se marièrent, qu’ils vécurent heureux et qu’ils eurent quelques enfants…




L’herbe rose

10 08 2008

Ce récit a été rédigé au cours d’un atelier d’écriture consacré à Boris Vian.

Comme son aéropull était en panne, Bill décida qu’il prendrait l’éoliptère pour se rendre chez Millie. D’ingénieux ingénieurs avaient enfin résolu les problèmes de pollution en mettant au point cet astucieux moyen de transport qui se mouvait grâce à la seule énergie éolienne. Le problème était qu’une fois posé, l’appareil ne pouvait redémarrer que très difficilement car ses ailes géantes l’empêchaient de prendre son élan. C’est pour cela que de lettrés bureaucrates l’avaient baptisé : ” l’Albatros “.

Il fallait donc y entrer et en sortir en plein vol, ce qui limitait son emploi à des voyageurs jeunes et plutôt athlétiques. Les arrêts étaient sis au dernier étage des immeubles les plus hauts. Les candidats à l’éoliptère revêtaient un harnais spécial, pourvu d’un solide crocheton. Au passage de l’Albatros, un filin en était lancé, muni d’un puissant mousqueton. Le mousqueton solidement arrimé au crocheton, le passager (ou plutôt le futur passager) était éolitreuillé jusque dans l’appareil. Pour débarquer, c’était encore plus simple : un saut en parachute, un atterrissage en douceur, et le tour était joué. On pouvait quitter l’éoliptère à tout bout de champ via un sas pressurisé, ce qui représentait un indéniable progrès.

Bill se réjouissait de retrouver Millie, qui fêtait l’anniversaire de son chien, un superbe renifle-cul à poil ras, singulièrement attachant, répondant au nom de Kiki. Répondant une fois sur deux, précisons-le  par souci de véracité, car l’animal était plutôt capricieux.

Bill portait dans son élégant sac à dos le cadeau qu’il avait choisi pour Kiki, un nonosse géant à l’alléchante odeur de barbaque synthétique. Quand il aperçut l’herbe rose du petit jardin en forme de cœur qui jouxtait la maisonnette où Millie résidait, il assujettit son parachute, pénétra dans le sas pressurisé, déclencha la trappe d’une pesée du majeur sur le bouton ” OUT “.

Manque de bol, le vent le poussa juste un peu trop loin et il atterrit au beau milieu de l’élevage de renifle-culs où Millie avait acheté Kiki quelques années plus tôt.

Les cent quatre-vingt-deux sympathiques animaux de compagnie présents dans l’enclos se ruèrent ensemble, attirés par la bonne odeur du nonosse géant.

Quand on lui rapporta le squelette bien nettoyé de Bill, Millie écrasa une larme : l’anniversaire de Kiki s’annonçait mal, cette année. Il n’avait pas mérité ça !




Tirlipot

9 08 2008

Je me souviens du jeu du “Tirlipot”, et de la parodie qu’en fit Coluche dans un sketch célèbre: “Est-ce que le coiffeur peut-il se tirlipoter le schmillblick tout seul dans sa tente?”




Carmin

8 08 2008

Je me souviens que la deuxième voiture de mes parents était une 2CV carmin, et que j’aimais beaucoup le mot qui désignait cette couleur.




Maginot

8 08 2008

Je me souviens de familles qui vivaient dans des fortins de la ligne Maginot.




Avec des si…

8 08 2008

Et si tu t’appelais Malec Karagulmez ?

Si tu étais immigré turc, quelque part en Allemagne ? Si les skinheads  t‘avaient cassé un bras, un soir, en t’invitant à rentrer dans ton pays ? Si ton pays t’avait refoulé comme opposant politique ? Si tu n’étais chez toi nulle part?

La petite brune qui vient de monter dans un train, ça serait ta sœur, ou ta femme, ou ta maîtresse. Une femme qui aurait croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Assez longtemps pour souffrir.

Tu n’es pas Malec Karagulmez. Comment tu t’appelles importe peu. Tu vas vivre une brève histoire, ton aventure est déjà terminée. Tu es l’homme qu’on croise sur un trottoir, à qui l’on demande son chemin – rue Vieille du Temple ou place de l’Odéon –, dont on respire un instant l’eau de toilette vanillée puis qui disparaît dans la foule.

Au même instant, la petite brune dans un train, avec des fossettes de chaque côté des lèvres. Elle a un peu le sourire de Lio. Elle aurait le sourire de Lio si elle souriait. Ses yeux sont rouges. Elle a pleuré.

Tu n’es pas un magnat de la presse. Tu n’es pas un roi du pétrole. Si c’est un anneau 18 carats qui enserre ton annulaire, il le cache bien. Tu porterais volontiers le blouson d’aviateur, le feutre à tresse de cuir d’Indiana Jones mais si tu l’ôtais, c’est la calvitie de Nestor Burma qui signalerait ton âge aux passants attardés le long du canal Saint-Martin. Tu n’as plus vingt ans, tes trente ans même sont loin. Tu as passé l’âge de rêvasser en contemplant les péniches. Tu n’aimes pas faire des ricochets. Tu croises une petite Japonaise au visage rond, aux cheveux très longs, qui te fait penser à Yoko Ono. Une mouette passe en riant. Tu te retournes.

C’est une fin d’hiver ou un début de printemps – peupliers sur le ciel, un chemin de halage, un canal et la boue sur les champs, partout, et le roulement sourd des rails. Les talus autour du Thalys. L’ombre. L’ombre partout. L’ombre des nuages sur les champs. L’ombre du ciel gris sur la terre. Les maisons si petites écrasées par le ciel. Une petite brune au regard triste observe son reflet dans la fenêtre. Il n’est même pas certain qu’elle pense à toi.

Un ara. Un perroquet ou un ara ? Un psittacidé gris à crête rouge aperçu derrière une fenêtre. Tu vas passer devant l’hôtel du Nord. Tes nouvelles chaussures sont confortables. C’est du nubuck. Il faudra les entretenir avec soin. Employer la crème appropriée que t’a conseillée la vendeuse. Nourrir la peau sans la faire briller – tu détestes ça. Une moto passe en pétaradant. A peine une moto, une toute petite cylindrée. Les roquets font plus de bruit que les molosses, c’est connu. De même, les petites cylindrées font plus de bruit que les gros cubes. Ça aussi, tu détestes. Tu traverses au rouge. De toute façon, c’est encombré. Et ça klaxonne. Des milliers d’anonymes – même pas alcooliques – prisonniers du schéma auto – boulot –  dodo.  Ceux du métro, au moins, ils roulent.

Le Thalys lancé à 300 à l’heure. Une brunette d’origine portugaise fonce vers Bruxelles. Les voitures sur l’autoroute voisine ont l’air de ne pas avancer. Même les BMW. Même les Mercedes. Les pies s’affairent à faire leur nid. Tout le monde s’en fout sauf un vieux renard roublard mais les peupliers, c’est haut.

On joue Ubu Roi au Café de la Gare, Phèdre  à l’Odéon. Tu es debout au zinc d’un débit familier, tu bois un kir ou un porto. Tu regardes distraitement les affiches punaisées sur le mur, si nombreuses que l’enduit – du tuf ? – n’est plus qu’un souvenir.

Le museau du Thalys mange le vent, ronge l’espace. La brunette aux yeux noisette s’ennuie tandis que tombent les premières gouttes de pluie. Un fortin de la ligne Maginot. Les villages frileux du Nord, comme serrés autour des églises moches. Restes de haies. Elle pense à ce documentaire sur les bonobos, ces petits chimpanzés qui ont 98 % de gènes en commun avec l’homme. Son voisin lit un roman d’Ernest Hemingway.

Tu as quitté ce café populaire où ils ne servaient pas de jus de fruits aux litchis. Tu marches à nouveau sur le quai de Jemmapes ou de Valmy. Pas d’arc-en-ciel aujourd’hui. Juste un peu de rose. D’éphémères chevaux descendent le canal. Il fera beau demain. « Profitez un peu de votre dernière vie » clame un slogan à la vitrine d’une galerie d’art. Tu n’es pas éternel. Tu le sais bien ou tu crois le savoir.  Surtout le soir, quand t’apparaît avec un semblant de netteté la fragilité des éléments. Le ciel se délite, s’effrite. Tu vas rentrer. Tu vas terminer cet article. Bruits de bottes. Une guerre se murmure, se chuchote.

Petites voitures ridicules, comme à l’arrêt. Voitures miniatures, comme celles dont son grand frère faisait la collection. L’été, ils partaient en vacances avec leurs parents : Rimini, Lloret de Mar… Le grand frère est au Canada. Pas revenu depuis… six ans ? sept ? Il voulait vivre ses rêves comme il avait rêvé sa vie. Installé dans la belle province, le grand frère, loin de l’Europe aux anciens parapets. L’horizon se teinte de rouge. Il fera beau demain, même pour les gens du Nord.

Tu pousses la porte de l’appartement, rue Marat. Il fait noir, déjà. Tu allumes. Tu vas à la fenêtre. Tu te détaches sur la fenêtre, ombre chinoise. Le soleil sort un instant de son trou. Tu le fixes un moment et c’est bientôt un kaléidoscope : ça tourne devant tes yeux, du bleu, du rouge, du vert. Des étincelles sur ta rétine et puis la tache noire. Il est temps de te retourner. Tu fermes les yeux. Elle se grave sur tes paupières, la tache livide. Tu les rouvres. Elle s’imprime sur le mur blanc, où elle dessine comme une tête de mort, juste à côté de cette photo d’Eugène Smith : « Une promenade au paradis ». « Walk to paradise garden ». Une petite fille et un petit garçon, main dans la main, entrent dans un puits de lumière. Ils sortent de l’ombre. Ils sortent du tunnel, le petit garçon un peu en avant, protecteur. Guide. Comme Charlot et sa compagne à la fin des Temps modernes, ombres dérisoires dans la lumière du monde.

Elle commande un sandwich au jambon. Tu termines ton museau vinaigrette. Elle pense encore un peu à ce film qui l’a fait pleurer. Toujours cette vieille sensiblerie… Tu prends ta plume et ton bloc : il faudra bien le finir, cet article. La petite brune qui vient de descendre d’un train n’a jamais été ta sœur, ta femme ni ta maîtresse. Elle n’a pas croisé ta route assez longtemps pour t’aimer. Tu n’es pas Malec Karagulmez. Tu aurais pu vivre une belle histoire, une aventure jamais terminée. Tu aurais pu. Avec des si…




Seghers

7 08 2008

Je me souviens du moment précis où j’ai découvert dans un grand magasin, sur un présentoir tournant, Le livre d’or de la poésie française de Seghers.






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