En chœur
29 07 2008Ce récit a été rédigé en 2000 au cours d’un atelier d’écriture animé par Michèle Naples.
Ils étaient rassemblés autour du grand arbre. Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs, ils étaient venus pour lui parler. Groupés en rond de sorcière, ils attendaient leur tour…
Ils étaient là pour prendre, pour apprendre et pour comprendre, car ils savaient – ou ils croyaient savoir – que les forêts apprennent toujours plus que les livres…
D’abord parla le grand Lama :
” Dans un petit temple perdu dans la montagne, quatre moines faisaient zazen… ”
” F’est quoi, zazen ? ” zézaya Zazie…
C’était mal parti !
Alors, le Fils du Serpent à Plumes enchaîna :
” Ainsi disait Tochihuitzin
Ainsi disait Coyolchiyuhqui :
Nous ne sommes venus que pour dormir
Nous ne sommes venus que pour rêver… ”
Un bruit parasite vint troubler le sage, et ils s’inquiétèrent : des scieurs de long abattaient leur arbre ; il fallait fuir au plus vite cet illusoire abri.
Mais ils se rassurèrent bientôt : c’était Zazie qui dormait, c’était Zazie qui ronflait, c’était Zazie qui rêvait…
Alors, l’Homme Bleu s’empara du bâton à paroles, et il s’éclaircit la voix, et il commença :
” La loi du voile sombre est pour moi… la loi qui commande de cacher son visage à la colère, à l’orgueil, à la souffrance, à l’amour… ”
” Aïe ! ” protesta Zazie, qui s’éveillait en sursaut. Ce n’était pas un cri de colère, ce n’était pas un cri de souffrance, et les moins orgueilleux des sages, et tous ceux parmi eux qui n’étaient pas aveugles, reconnurent qu’elle avait le visage de l’amour…
Alors, tandis que murmuraient ceux qui savent – ou ceux qui croient savoir – il toussota, brandit son calumet, cracha trois fois par terre, et il parla aussi, et il parla ainsi, le gourou de la Secte des Adorateurs de la Noix :
” Est-ce qu’il faut tuer ce que l’on ne comprend pas ? La question est grave, car d’elle dépend le sort de cette enfant… Nul de nous n’a compris qu’elle parle, qu’elle dorme, qu’elle ronfle, qu’elle s’éveille en sursaut tandis que nous émettions nos doctes vérités, nos doctorales sentences… Nous ne comprenons pas… Devrons-nous la tuer ? ”
Mais Zazie s’était levée sans bruit. Elle avait marché vers l’arbre, et de ses petits bras musclés, elle l’avait embrassé. Et elle ne dit que trois mots, si faibles que certains crurent n’avoir pas entendu. Au grand arbre que les docteurs n’avaient pas encore regardé, Zazie ne dit que : ” Je t’aime. ”
Et l’arbre lui ouvrit son cœur, et elle se blottit dans l’aubier, parce qu’elle aimait ce mot, et parce que c’est tendre et chaud.
Et comme Zazie n’était plus là pour les faire exister, ils redevinrent ce qu’ils étaient vraiment – et non ce qu’ils croyaient être : un de ces cercles de malheureux champignons, de ceux que les paysans appellent communément “un rond de sorcières”…
Catégories : Récits

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