Jamer
14 01 2011 Commentaires : Pas de Commentaires »Catégories : Galerie
Si le plat pays de Brel a “des cathédrales pour uniques montagnes”,
le Borinage a ses terrils.
Eux aussi, à leur manière, “décrochent les nuages”.
Eux aussi ont “le fil des jours pour unique voyage”.
Ceux qui les ont dressés “étaient usés à quinze ans”
et se sont souvent demandé :
“Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?”
toujours cette bruine
et ce vent - les éoliennes
tournent tournent tournent
Déco arc-en-ciel
Ah si les trains grâce à elle
Pouvaient être à l’heure !
Waterloo, mardi 11 janvier 2011
petit crachin triste
sur la morne plaine belge -
le lion patiente

Interprétation symbolique.

Extrapolation.
Cette nouvelle a été publiée par la ville de Mons au printemps 2009 dans le cadre des “rendez-vous de la langue française”.
« Nous avons tous deux vies : “la vraie”, qui est la vie intérieure, faite des rêves d’enfance ; et “la fausse”, celle que nous vivons dans le commerce des autres. »
Fernando Pessoa
J’aime bien quand tu mets tes yeux bleus. Je lui avais dit ça : j’aime bien quand tu mets tes yeux bleus, et elle n’avait pas ri. C’était le lundi 16 juin 2008 et j’avais écrit ça sur un mur, dans la ruelle de l’Âtre : lundi 16 juin 2008. Il me semblait que ma vie dérapait. Il me semblait que, déjà, je la perdais. C’est difficile de dire qu’on l’aime à une fille.
Ses yeux, si je les avais vus si bleus, si clairs, c’était à cause du soleil, un soleil qui ne brille ainsi que pendant les examens, quand on ne peut pas en profiter, justement, du soleil, et qu’il faut vite rentrer pour étudier dans la chambre sombre où ça sent toujours un peu l’ombre. Oui, ma vie dérapait comme quand le disque saute : un grain de poussière, une empreinte de doigt ; un rien suffit, parfois, une empreinte digitale sur le disque digital, et ça cesse de tourner rond.
Ses yeux si bleus, dans la rue, tandis que je la ramenais chez elle, examen terminé, ses yeux si bleus et ses lèvres si roses, comme dans les dessins naïfs de Rose Aloïse Corbaz. Très écartés, les yeux, et le front large et lisse, et bombé. Elle s’appelait Fedora, je l’avais rencontrée au Bateau Ivre, à un concert de Klezmic Zirkus, trois semaines plus tôt. C’était du sérieux, pour moi, comme chaque fois. Elle, elle se lassait déjà. Je la saoulais. Elle disait : tu me saoules, Vivian, tu me saoules.
Elle m’avait dit ça le samedi, déjà, le 14, donc, au coin de la rue d’Enghien, dans cette pizzeria aux abat-jour démodés où les fiasques de chianti s’alignaient au plafond comme des pendus dérisoires. Tu me saoules, Vivian, tu me saoules, et j’avais ruminé ces mots, rentrant dans ma chambre d’étudiant, tandis que la place retentissait des cris d’une bande de scouts, qu’une moto pétaradait, que les pavés poussiéreux faisaient des rêves de fontaines.
Rue de la Seuwe, cour de l’Âne barré… Le soleil pénétrait-il parfois entre ces hauts bâtiments sombres aux allures de murs de prison ? Je m’étais assis un moment sur l’escalier de pierre bleue, j’avais laissé monter en moi la fraîcheur du granit, songeant sans y penser, ainsi méditant, à mon père qui avait quitté ma mère trois ans plus tôt pour une fille à peine plus âgée que moi, une fille rencontrée au dojo, rue Spira, où il cherchait la sagesse. Il cherchait la sagesse et il avait trouvé l’amour fou, tu comprends, Vivian, l’amour fou, vraiment, comme on n’en voit que dans les romans. L’ennui, c’est que ma mère ne l’avait pas supporté, c’était moi qui l’avais retrouvée, un dimanche matin, à une poutre de l’abri de jardin, moi qui l’avais décrochée, qui avais coupé la corde - et je songeais, sectionnant la corde à sauter rose avec la serpette Opinel, oui, je songeais à l’expression : couper le cordon - son corps encore tiède s’était alangui dans mes bras, maman ! Maman ! Plus question d’en entendre parler, de mon père et de sa sagesse. Il me filait une petite pension chaque mois, et j’avais trouvé une chambre à louer, rue de la Peine perdue.
***
Le mardi 17 après le repas de midi, je m’étais attardé chez Henri, qui cherchait un(e) étudiant(e) : « Cherche étudiant(e). » C’était toujours un peu de temps gagné sur le blocus. Ou perdu. Plat du jour 6.90. Œufs à la russe 4.10. Ses arrière-grands-parents étaient venus de Russie au début de l’autre siècle, c’est d’eux qu’elle tenait son prénom : Fedora.
Boulettes sauce tomate 6.90. Shachlic 6.50. Je n’avais jamais goûté à ce plat au nom exotique, étrange, qui évoquait une mixture grasse, une tambouille cache goulasch pas si différente, peut-être, du plat local : côte à l’berdouille (8.80). La boue. Ça voulait dire la boue. Vestige d’une époque d’avant l’égouttage où les pavés, par temps de pluie, se crottaient d’une croûte de terre humide qui collait aux semelles, où chaque rue - côte ou pente suivant le sens de la marche - s’arpentait dans l’effort permanent de gagner un peu de terrain, d’échapper à la chute, à la flétrissure.
J’avais pris un petit pichet de rosé, croyant me rafraîchir, pas m’enivrer de ce Sidi Brahim tiède qui imbibait dangereusement la berdouille de la sauce. Et j’étais reparti.
À la Médiathèque, ils n’avaient pas le CD de Klezmic Zirkus, Vitamine K. J’avais besoin de cette vitamine, de cette musique joyeuse, endiablée, comme d’un remède au vague à l’âme qui m’envahissait. J’aurais dû le leur acheter le soir du concert mais j’avais la tête dans le bleu.
Rue d’Havré, les balayeurs de rue poussaient leurs petites charrettes poubelles. Je m’étais assis sur une borne, regardant le beffroi comme si je ne l’avais jamais vu. Des siècles qu’il veillait sur les toits de la ville comme un berger sur son troupeau. En 2308, il serait toujours là, une nouvelle fois restauré, tandis que mon corps serait redevenu poussière. Pourquoi ne pas accélérer un peu le cours de l’histoire, laisser couler au pied de cette borne ce petit tas de poussière, Vivian Personne, ce petit tas de poussière poussé par un balai sur un ramasse-miettes, emporté dans la petite charrette, éliminé, recyclé, nettoyé ? Oui, je me demandais s’il était encore en vie, Vivian, ou s’il n’était déjà plus personne.
La vie est belle, disait l’enseigne d’un restaurant. Encore fallait-il être en vie, se sentir en vie, se sentir l’envie de continuer. Ou alors entrer chez l’armurier, acheter ce qu’il fallait, m’asseoir dans la salle de bains et rougir un peu le mur derrière mon crâne comme dans Full Metal Jackett, savoir comme au paint ball qu’on a fait mouche, apercevoir un peu la tache de ketchup dans le miroir d’en face juste avant de sombrer.
J’avais réussi à m’arracher à ma torpeur, je m’étais décidé à marcher un peu dans le quartier, en cherchant l’ombre, et j’étais repassé devant mon école, la Biche, la section artistique de Saint-Luc. Un jour j’exposerais au Bélian, ou à la salle Saint-Georges. Un jour je créerais mon propre style, le style Personne, et l’on admirerait Personne, et l’on se précipiterait aux expos de Personne, celui qui avait su se faire un nom.
Copie Clic proposait son tarif spécial étudiants. « Souriez, vous êtes filmés ». J’aurais pu, peut-être, me faire photocopier, dupliquer, cloner, envoyer mon double vivre sa vie, vivre ma vie, passer des examens, chercher du boulot, agir, s’agiter, se battre, tandis que je serais resté tranquille entre mes quatre murs, dans cet immeuble ancien - électricité à tous les étages - à surveiller la bouilloire émaillée, le frémissement du gaz, à, pourquoi pas, crocheter des napperons, comme une vieille. La pension de mon père suffirait, peut-être, à m’assurer cette vraie vie où jamais je ne serais acculé à tricher.
***
Et la semaine avait coulé, entre examens passés tant bien que mal et messages sans réponse laissés sur son portable. Le vendredi, ma flânerie m’avait amené aux abords de l’église Saint-Nicolas soutenue par son échafaudage, comme protégée de l’écroulement par de branlantes béquilles, tel un vieil archevêque. Des années qu’ils la rafistolent, l’église. Des années que je n’ai plus rien reçu pour la Saint-Nicolas. Il vient toujours un moment où l’on cesse de croire au père Noël. Ce jour-là, on devrait mourir, peut-être, ou se décider à vivre.
J’ai eu envie d’entrer, de me plonger dans le silence frais. La nef était surchargée d’autels baroques. J’ai remarqué tout de suite la femme seule à côté d’un pilier, blonde, qui priait, si entièrement dans sa supplique qu’elle parlait seule en faisant de grands gestes. Je me suis assis quelques rangées derrière elle sans qu’elle me remarque plus que l’une des souris qui, peu à peu, grignotaient les fondations. J’essayais de rester connecté à ma rêverie : peine perdue, elle parlait vraiment fort, évoquant je ne sais quel problème quotidien, commande ou contrat, et j’ai compris qu’elle ne priait pas mais qu’elle téléphonait avec un mains-libres. Un sourire m’est venu, je me suis dit qu’ils devraient fournir ça à l’entrée des églises, un mains-libres pour appeler Dieu. Allo, Dieu, ici c’est Vivian, je sais, Vous êtes déjà très occupé mais je voulais simplement Vous dire, ma mère m’a largué il y a trois ans, ma copine il y a trois jours et les examens, je sais pas trop, alors, si Vous pouviez, Dieu, un petit miracle, peut-être ? Les examens, pas grave, il y a encore septembre et les résurrections, c’est dur, je sais, mais peut-être Fedora pourrait m’attendre à la sortie ? Allo, Dieu, Allo ? Allo !
Je suis sorti. Personne ne m’attendait à la sortie. Que moi. Vivian Personne.
Sur les murs, des tags illisibles sauf quelques-uns : « Eleonore JTM », « Love addict ». Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à mon père, à ce morceau de Chet Baker qu’il écoutait en boucle : I fall in love too easily.
J’ai remonté la ruelle de l’Âtre. Un peu plus haut, sur la gauche, derrière une rangée de barreaux, un Christ aux douleurs, ligoté, bras droit arraché. Allons, Il avait bien assez à s’occuper de Lui.
Au sol, un magazine dont quelqu’un s’était débarrassé en le jetant à travers les barreaux : une fille, jambes grandes ouvertes, sexe épilé. Précision de planche d’anatomie. J’étais sorti de là. Ecce Homo…
J’ai redescendu la ruelle de l’Âtre, la ruelle de l’Être, songeais-je, ce petit chemin de mon être, ce petit sentier qui me menait à moi. Sur un mur de briques peint en blanc, j’ai reconnu les trois mots tracés quelques jours plus tôt : 16 juin 2008. J’ai ajouté en dessous : 20 juin 2008. J’étais revenu à mon point de départ, les examens étaient finis, la semaine terminée.
J’ai sorti mon portable, affiché « Fedora ». Quelques clics puis : « Supprimer Fedora ? ». J’ai coupé le cordon. Je trouverais un jour un antre où me blottir, un âtre où me chauffer. J’allais tenter de vivre.
Je me suis remis en marche, j’ai regagné la rue d’Havré. Il m’a semblé que le vent se levait.
Liège, 25-27 février 2009